Enseignement supérieur

Pourquoi les Marocains se tournent de plus en plus vers le Canada ?

En dehors des conditions attractives qu’il propose, le Canada s’est révélé être une alternative intéressante à la France, où de nombreuses raisons en détournent nombre d’étudiants. Au rang de celles-ci, un coût de la vie de plus en plus cher, une scolarité revue à la hausse et une exacerbation du racisme envers les étrangers, notamment ceux de confession musulmane.


Démarrées timidement au début 90 avec quelques dizaines de personnes, les études au Canada sont devenues, depuis ces 15 à 20 dernières années, une alternative aux études en France. Sans pour autant réellement challenger, rivaliser ou concurrencer la France, ce pays d’Amérique du Nord se veut, peu à peu, une destination de prédilection de jeunes bacheliers en quête d’études supérieures, hors d’une France qui semble désormais les rejeter avec force. Et les raisons d’un tel amour croissant sont nombreuses.

Car si les études au Canada ne peuvent pas, à elles seules, détourner de la destination France, les conditions de vie et la possibilité de s’y établir beaucoup plus facilement après les études sont devenues les éléments importants dans le choix de cette destination. « Une des motivations aujourd’hui est de s’établir et obtenir la résidence permanente au Canada ; les études en facilitent donc l’accès », constate Mohamed Tazi, Directeur Général de Archimède Consulting. Lui, qui accompagne les étudiants pour des études au Canada depuis de très nombreuses années, a suivi de près l’évolution dans les motivations des bacheliers.

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La quête d’une meilleure qualité de vie

Désormais, ce ne sont donc plus uniquement les études qui guident le choix. À en croire, Mohamed Tazi, « de jeunes bacheliers sont désormais poussés par leurs parents à aller au Canada car ils y auront plus de chances de trouver du travail, d’obtenir les papiers et devenir citoyens canadiens un peu plus aisément qu’en France. Cette raison, qui était auparavant un corollaire des études au Canada, est devenue une raison majeure du choix de ce pays ». Car en réalité, les études étant une certitude une fois arrivé là-bas, les raisons du choix ont migré vers des aspects de vie sociale, de confort et d’opportunités pour se réaliser. « Le Canada attire aussi par ses possibilités de logement moins cher, son coût de la vie, la sécurité publique, l’environnement et la possibilité de rencontrer des étudiants venus d’autres horizons. Le tout, sans oublier la qualité de l’enseignement, et un système pédagogique plus intéressant et plus attractif, à mi-chemin entre le système anglo-saxon et le système français », explique Mohamed Tazi. Le pays compte 4 universités parmi le Top 100 du classement Shanghai des meilleures universités dans le monde. Aussi, le fait d’y trouver des universités multidisciplinaires, avec de grandes villes universitaires et des conditions d’études idéales, n’est pas pour déplaire à ces étudiants.

Selon les chiffres consulaires canadiens, ils sont 3.000 étudiants marocains au Québec, représentant ainsi 70% des étudiants marocains qui suivent leurs cursus universitaires dans l’ensemble du pays. On peut donc estimer à quelque 4.200 le nombre total d’étudiants marocains au Canada. Si ce nombre reste très modeste par rapport à la présence estudiantine marocaine en France, soit quelque 40.000 étudiants (1ère communauté étudiante), et face au nombre total d’étudiants étrangers au Canada, quelque 720.000 en 2018, il a beaucoup progressé par rapport aux quelques petites dizaines du début des années 1990, et encore plus depuis le début des années 2010. Puis, avec ses nombreux programmes d’émigration lancés depuis des années, on constate une immigration relativement importante vers le Canada. « Ce qui incite aussi des Marocains à opter pour le Canada. Le choix de la ville est de plus en plus lié à la présence de membres de la famille déjà installés dans ces villes », relève Tazi. Histoire de ne pas tomber en terrain inconnu. Selon le consultant, la communauté marocaine au Canada est estimée à 100.000 personnes.

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Aussi, certains étudiants font même de la France aujourd’hui un pont pour atteindre le Canada. C’est une stratégie nouvelle dans laquelle les études en France sont considérées comme un tremplin pour arriver en Amérique du Nord. Un passage qui a, en quelque sorte, adouci ou annihiler la désertion à laquelle on pouvait s’attendre après l’augmentation des frais de scolarité en France.

Priorité désormais aux étudiants asiatiques en France !

En effet, « avec l’augmentation des frais d’inscription dans les universités françaises qui étaient précédemment gratuits ou très faibles, on s’attendait à une décrue du nombre d’étudiants qui se rendrait en France. Cela n’a pas été le cas, car il faut constater que malgré l’institution de ces frais, ils restent tout de même encore abordables. Sans oublier les liens historiques, culturels, économiques qui lient les deux pays, la proximité géographique et la qualité des formations », explique le DG de Archimède Consulting. Pour rappel, c’est en novembre 2018 que l’ex-Premier Ministre français avait annoncé l’augmentation des frais d’inscription, dans le cadre d’un plan stratégique destiné à accroître l’attractivité de la France auprès des étudiants internationaux et à renforcer le rayonnement de l’enseignement supérieur français à l’étranger. À ce titre, les frais d’inscription pour les étudiants extra-communautaires étaient passés de 243€ à 2.770€ pour la Licence, de 243€ pour le Master et 380€ pour le Doctorat à 3.770€. Le Conseil d’Etat français vient d’ailleurs, en juillet dernier, de valider la hausse des droits d’inscription dans les universités françaises, estimant que le fait d’exiger des étudiants étrangers de payer plus ne s’oppose pas à  » l’exigence constitutionnelle de gratuité visant à assurer l’égal accès l’instruction. »

À l’annonce de la mesure fin 2018, le nombre de candidats aux universités françaises pour l’année universitaire passée avait chuté de 35 à 50%. Et tout compte fait, si cette stratégie de l’État français vise à markéter l’attractivité de l’enseignement supérieur français, il est clair que ce marketing s’adresse donc à des étudiants sur d’autres marchés, notamment asiatiques qui vont plus en Amérique du Nord. D’ailleurs, au Canada, l’Asie est pourvoyeuse de la plus grande communauté estudiantine dans le pays. À eux deux, la Chine et l’Inde représentaient 54 % des flux d’étudiants au Canada. Puis, plus loin, viennent d’autres pays tels que le Vietnam, le Japon, etc. Et c’est vers cette population d’étudiants que la France veut désormais se tourner, pour se faire une place sur ce marché de l’enseignement supérieur où, malgré le coût très élevé des études dans leurs universités, le Canada et les États-Unis sont restés des destinations très attractives pour les étudiants asiatiques. Du coup, la France veut bien attirer et développer l’arrivée d’étudiants dans ses universités, mais des étudiants venus d’ailleurs que du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne. Tout ceci, sans oublier la manne financière énorme que ces étudiants représentent pour tout pays qui les accueille. Ce que les pays anglo-saxons d’Amérique du Nord ont saisi depuis longtemps.

Éviter la France

« L’évolution du nombre d’étudiants au Canada, ce pays le doit à sa politique d’accueil des étudiants. Ce pays a eu une volonté d’attirer les étudiants d’autres horizons depuis des années. D’ailleurs, le Nigeria devient aussi un pourvoyeur important d’étudiants au Canada », rappelle Mohamed Tazi. D’après le haut commissariat du Canada au Nigeria, en 2018, le Canada a accueilli 11.000 étudiants en provenance du Nigeria. Le pays représente la plus grande source d’étudiants étrangers en provenance d’Afrique au Canada. Même si le shift de la France vers le Canada ne se fera pas de si tôt, l’évolution du nombre d’étudiants marocains dans ce pays démontre une ouverture des choix, et peut-être un début de détachement vis-à-vis de la France.

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Pour comprendre ce “désamour“ croissant, il faut remonter aux différences qui marquent la vie dans les deux pays désormais. Le Canada offre aujourd’hui tout ce qu’il n’est plus trop possible de vivre en France. Car de l’autre côté de la méditerranée, le coût de la vie est devenu prohibitif et les difficultés à trouver un logement sont de plus en plus criardes. Mais pas que.

Le mouvement vers le Canada s’est amplifié ces dernières années, notamment avec les nombreux changements que l’Europe a connus, notamment en France, où de plus en plus de personnes ont constaté un certain rejet de personnes originaires du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne qui voulaient s’y établir. Un rejet qui s’est fait, parallèlement aux mouvements d’immigration vers l’Europe, lesquels ont ravivé chez certains européens des réactions anti-étrangers, surtout envers les personnes de confession musulmane, et du racisme. Toutes choses qui ont poussé les Marocains à aller voir ailleurs. D’ailleurs, le Québec se plaint de ne pas recevoir autant d’étudiants qu’il le souhaite, à cause de cette concurrence entre la province francophone et les autorités fédérales canadiennes.

Toutefois, à en croire le patron de Archimède Consulting, des Marocains reviennent s’installer au Maroc, malgré les meilleures conditions de vie, un emploi plus rémunérateur, tous les avantages sociaux intéressants qui permettent de vivre décemment et la possibilité d’y faire des affaires bien plus qu’ils en auraient l’occasion au Maroc. Ceux-ci préfèrent rentrer au pays, gagner moins mais vivre différemment, plus paisiblement. L’éloignement de la famille, les conditions de travail intenses, le stress au travail assez particulier, la pression à la productivité, la solitude et les conditions climatiques rudes poussent parfois certaines personnes à rentrer au Maroc.

Depuis 2019, les étudiants marocains aspirant à étudier au Canada bénéficient du VDE, Volet direct pour les études, une procédure mise en place par le gouvernement canadien qui permet un traitement rapide des demandes de visa pour les étudiants. Le VDE n’est destiné qu’à 7 pays : Chine, Inde, Maroc, Pakistan, Philippines, Sénégal et Vietnam. Le Maroc bénéficie largement de ces avantages alors que le Sénégal essuie beaucoup de refus. L’Algérie ainsi que le Cameroun qui ne font pas partie de cette liste restreinte connaissent également beaucoup de refus de visas étudiants pour le Canada. Depuis 5 ans, quelque 16.000 algériens et 5.300 sénégalais se sont vus refuser l’entrée au Canada. Le nombre de refus est beaucoup moins important chez les Marocains. Selon le journal “La Presse“ (Canada), 51% des étrangers qui veulent étudier au Québec se sont vus refuser leur permis d’études par le gouvernement en 2019, contre 38% dans le reste du pays.
Aussi, l’exonération partielle des frais de scolarité à l’Université d’Ottawa lorsque celles-ci sont faites en langue française constituent désormais un argument intéressant dans le choix des étudiants.

 
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