Marchés publics

Préférence nationale : l’engouement mitigé de nombre d’industriels

Rangée dans les cartons et ignorée depuis au moins 2 ans, la préférence nationale est de retour sur le devant de la scène, remise à l’ordre du jour à la faveur de la crise et servie à toutes les sauces pour la relance économique du pays. Entre les optimistes qui en attendent beaucoup et les sceptiques qui la voient comme un énième effet d’annonce, le gouvernement est attendu sur du concret.


La circulaire du Chef du Gouvernement qui a définitivement mis des termes concrets sur la préférence nationale est venu ravir tous ceux qui appelaient de leurs vœux cette opérationnalisation depuis des années. Les chiffres retenus par les autorités sont 100 MDH, 10% et 7,5%. Dans l’ordre, la circulaire dispose en substance pour ce qui concerne les marchés publics que les offres soumises par les entreprises étrangères sont désormais majorées de 15% aux fins de comparaison avec l’offre locale. Et lorsque le montant du marché public dépasse 100 millions de dirhams, une majoration de 15% est appliquée sur la première tranche de 100 millions de dirhams, et une majoration de 7,5% est appliquée sur la tranche supérieure. La disposition s’accompagne d’un certain nombre de mesures pour en assurer l’application sur le terrain : l’accord préalable d’une commission spéciale présidée par du Ministère de l’Économie et des Finances pour les marchés dépassant 100 millions de dirhams, l’accord préalable d’une commission spéciale présidée par le Ministère de l’Intérieur pour les appels d’offres des collectivités territoriales. Le tout, dans l’intention de s’assurer que la préférence nationale est réellement respectée. Mais cette volonté subite, si elle reçoit un certain satisfécit publiquement, attise de la circonspection en privé. Certains n’y croient tout simplement pas et veulent juger uniquement sur pièce, comme un certain Saint Thomas.

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Un peu trop tard

À leur décharge, nombre d’initiatives ayant été annoncées par l’exécutif sont souvent restées lettres mortes. La préférence nationale, elle-même, en est un exemple patent. Il a fallu cette crise et un retour des barrières un peu partout dans le monde pour que le Maroc se décide à mettre en application une politique qui était déjà prévue dans son arsenal juridique. En off, nombre d’acteurs économiques ne veulent croire que lorsque cette politique recevra les premières applications, que des entreprises nationales notamment des PME seront adjudicataires de marchés pour remplir un carnet de commandes depuis lors dégarni. Pour d’autres, c’est carrément le scepticisme. Comme cet industriel dans le domaine des matériels électriques qui, par dépit, est aujourd’hui sur le départ. « Ils ont réussi à dégoûter les gens et à les pousser à partir », lance-t-il, lui qui a préféré rentrer au pays pour reprendre l’affaire familiale. Entre marchés inaccessibles, lenteurs administratives pour obtenir des homologations, les procédures d’agrément et de cahier de charges qui s’éternisent pendant des mois voire des années, son engagement pour l’industrie a pris un coup. « La plupart des pays avec lesquels le Maroc est concurrence ont adopté la préférence nationale depuis longtemps. Mais au Maroc, on a beaucoup de peines à soumissionner », explique celui-ci. Et d’ajouter, « même l’application de cette préférence nationale aujourd’hui est faite à la va-vite et à moitié. La circulaire qui fixe le montant des marchés publics ne favorise finalement que les grands groupes plutôt que les PME. À 100 millions de dirhams, elle exclut la plus grosse partie du tissu économique en termes de population et d’effectif que sont les PME et les TPE ». En nombre, des industriels dénoncent cette pratique qui consiste pour de nombreux groupes étrangers à ouvrir des bureaux de représentation au Maroc pour avoir la possibilité de soumissionner au même titre qu’une entreprise marocaine. Selon un industriel dans le rayonnage métallique, « il y a des opérateurs étrangers qui ouvrent au Maroc de simples bureaux de représentation avec une force commerciale mais qui font fabriquer leurs produits dans leur pays d’origine et les exportent au Maroc. Pourtant, ceux-là participent également aux appels d’offres et sont considérés sur un pied d’égalité qu’une usine marocaine qui emploie 50, 100 voire 150 personnes ». C’est aussi le cas des cabinets d’études internationaux qui soumissionnent aux appels d’offres internationaux concernant de gros marchés d’études coûtant des millions de dirhams. Ceux-ci, après l’avoir remporté, sous-traitent tout ou partie du marché auprès de cabinets d’études locaux. « Ce faisant, ils prélèvent toute la valeur ajoutée qui devrait normalement rester dans le pays », se désole cet industriel. La concession ou la sous-traitance systématique de parts importantes des marchés remportés par les groupes étrangers aux entreprises nationales devrait en partie régler cette problématique.

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Mais aujourd’hui, l’humeur n’est plus au combat pour essayer de tenir ici au Maroc. « Tout vendre et partir ; j’en suis arrivé à cette conclusion. Dans mon entourage, les gens veulent tous partir et cherchent tous les moyens d’immigration (golden visa, …) pour faire leurs papiers », explique-t-il. Pourtant, cette circulaire a fait naître des espoirs chez d’autres acteurs. L’AMIP (association marocaine de l’industrie pharmaceutique) qui depuis des années en appelait à la mise en place effective de la préférence nationale pousse un premier ouf de soulagement.

L’optimisme des industriels pharmaceutiques

Aux premières loges pour fournir le nécessaire tout au long de cette crise, l’industrie pharmaceutique nationale applaudit des deux mains que sa voix est enfin entendue en haut lieu. Le secteur la réclamait depuis longtemps pour renforcer la production locale de médicaments, la fabrication de génériques, la compétitivité et les exportations marcocaines. « On est ravis que cette circulaire sorte enfin. C’est arrivé très tard pour l’industrie pharmaceutique, mais c’est un bon début. La Covid a révélé la fragilité de notre système de santé et cette décision s’imposait. Nous sommes donc satisfaits que le gouvernement ait pris la mesure des besoins exprimés par le secteur », se réjouit Layla Sentissi, directrice exécutive de l’AMIP. Mais les attentes sont grandes et ce premier pas doit être rapidement concrétisé sur le terrain. « L’association est en train de travailler sur la note du Chef du Gouvernement, d’en faire une lecture juridique pour s’assurer qu’on pourra l’opposer aux autorités quand il y aura des appels d’offres », explique Sentissi. Pour du concret, l’AMIP attend une application très spécifique de la préférence nationale. « La fabrication locale représente 51% de la consommation au Maroc ; nous importons encore beaucoup de médicaments. Et vu que tous les médicaments commercialisés au Maroc ont reçu l’AMM (autorisation de mise sur le marché), ils sont considérés comme des produits marocains. On demande la préférence nationale pour les produits fabriqués localement, sur le sol marocain », détaille la directrice exécutive de l’AMIP.

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Si cette obligation d’obtenir l’AMM est un point fort de la réglementation marocaine, elle a également ouvert la voie à des importations prises pour des produits marocains. L’AMIP voudrait que les produits soient fabriqués par des laboratoires marocains, dont la plupart sont d’ailleurs partenaires de laboratoires étrangers. L’objectif in fine ? « On espère aboutir à une situation où l’industrie pharmaceutique nationale pourra ramener sa couverture des besoins au niveau auquel il était avant, lorsqu’elle produisait 80% à 85% voire 90% du besoin en consommation de médicaments du pays », souhaite Layla Sentissi. La balle est désormais dans le camp des décideurs.

 
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