Dossier

RETRAITE : LA FUTURE GRANDE ARNAQUE

Au Maroc, il ne faut pas vieillir ! C’est la conclusion de tous les débats autour de la question de la retraite. Alors que les régimes de retraite existants battent de l’aile et risquent de sombrer les uns après les autres face à un gouvernement qui promet monts et merveilles mais qui ne fait rien, près de 70% de la population active n’est même pas concernée par ces régimes, car elle n’a tout simplement aucune retraite. Travailler jusqu’à la mort, voilà la définition de la retraite au Maroc.


Le système des retraites au Maroc est complètement défaillant dans son essence même, loin des dysfonctionnements techniques des caisses qui présagent d’une faillite annoncée du système. Il faut replacer le débat.  Car il se perd dans les polémiques autour d’une caisse ou d’une autre, alors que le mal est bien plus profond !  En effet, seuls 30% de la population active est couverte par un régime de retraite, aussi défaillant soit-il. Un chiffre choquant. Il en revient à dire que 70% de la population qui est aujourd’hui en activité n’aura aucun revenu fixe une fois l’âge de la retraite atteint ! Sauf si elle continue à travailler…. à vie ! C’est un réel problème de société, car d’un côté, désormais la retraite est considérée par les Marocains comme le début des problèmes financiers, alors qu’elle est censée être synonyme de repos et d’aboutissement d’une carrière, et de l’ autre, la société Marocaine devenant de plus en plus individualiste, la prise en charge des vieux par leurs enfants ou familles n’est pas une donne sur laquelle il faut compter au vu de la dégradation des liens familiaux.
Que fait-on pour que les Marocains aient une retraite digne? Jusqu’à présent, absolument rien! «Il faut construire un système basé sur l’unité et la solidarité entre les générations pour que  chaque retraité ait droit à une pension lui garantissant un minimum de vie digne à la hauteur de ses années de travail et sa contribution à la création de richesses pour son pays», avance Mohamed Hakech, représentant de l’UMT et membre de la commission technique chargée de la réforme des retraites. Un avis partagé par Fouad Benseddik, expert en matière des systèmes de retraite qui avance «qu’il faut créer un système de solidarité nationale pour que ceux qui n’ont pas de retraite puissent bénéficier d’un minimum vieillesse». Une solution qui paraît relever de la science fiction au vu de la situation du système des retraites Marocain.  
«Le système de production vieillesse Marocain est un système qui résulte de la création d’un ensemble de régimes en l’absence d’une vision globale. C’est le résultat de l’histoire», explique Fouad Benseddik.

Un système défaillant
Un paysage fragmenté qui fait que chaque caisse évolue en complète autarcie dans un secteur où le maître-mot est le vide législatif. Ceci s’accentue par «l’absence d’uniformité entre les caisses, dans le sens où chaque caisse a ses propres paramètres», ajoute Mohamed Hakech. Il n’existe pas de loi-cadre régissant l’organisation du secteur de la retraite. Chaque caisse opte pour un système différent, avec des paramètres différents et divers taux de cotisation et de remplacement. Certaines ont choisi le système de capitalisation, d’autres, la répartition provisionnée ou encore, la combinaison entre les deux systèmes… «On souffre de la pluralité des régimes, problème accentué par la multiplicité des tutelles», avance une source qui a requis l’anonymat. En effet, ce mal se voit encore accentué par l’absence de tutelle unique. Plusieurs ministères sont en charge de la retraite au Maroc, du ministère des Finances, au ministère de l’Emploi, en passant par le ministère de la Modernisation du secteur public.
La multiplicité des intervenants complique davantage la position d’un système fragmenté qui souffre, de plus, d’une énorme disparité en matière de prestations et de services. Mais là où le bât blesse, c’est qu’avec tous ces régimes, seulement «16% des plus de 60 ans bénéficient d’une pension», selon les syndicats. Une prise de conscience «relative» s’est révélée en 2003 où le gouvernement de l’époque a pris la décision d’entamer un processus de réforme. «Entamer» est le juste mot car depuis lors, la réforme n’a toujours pas vu le jour. Et pour cause … !

La commission technique bute !
Les deux commissions en charge de la réforme sont aux abonnés absents. L’on se demande que fait la commission technique? «Les travaux de la commission technique se poursuivent dans le but de dégager un ou deux scénarii de réforme systémique», avance Ahmed Kherrazi, directeur des Etudes et Supports Techniques, Pôle Prévoyance de la CDG. Ce n’est pas l’avis de tous. «La commission technique est aujourd’hui incapable de produire quoi que ce soit», martèle un proche du dossier. Il ajoute, «après près de 70 réunions, elle a suffisamment de supports mais n’arrive pas à transmettre un seul document à la commission nationale. Créons-nous des commissions pour diluer la responsabilité et retarder les décisions ?» se demande-t-il ? D’autant plus que la commission nationale reste tributaire de cette commission technique pour lui fournir le support nécessaire à une prise de décision sur la réforme du système global des retraites au Maroc. En effet, la commission technique travaille depuis 2004 (voir axe temporel) et n’a toujours pas remis de rapport officiel à une commission nationale, qui, elle même n’a plus tenu de réunion depuis l’ère de Driss Jettou. «Abbas El Fassi n’a jamais cherché à réunir cette commission durant tout son mandat», lâche Mohamed Hakech. Neuf ans pour tenter de dégager deux scénarii et réunir une commission nationale. «Ce qu’il faut savoir, c’est que ça ne tarde pas autant que l’on puisse l’imaginer», se défend Mohamed Hakech, membre de la commission technique. «Toutes les expériences dans ce domaine prouvent qu’une telle réforme peut prendre jusqu’à dix ans et plus pour mettre en place un système approprié au pays», ajoute-t-il. Quoi qu’il en soit, tout le monde s’accorde à dire que le blocage émane actuellement de cette commission qui n’arrive pas à trouver le consensus pour finaliser son rapport. Les composantes de cette commission se lancent la patate chaude. Les syndicats accusent l’Etat de ne pas vouloir mettre la main à la poche et chercher à  faire payer aux affiliés le prix de ses erreurs. De son côté, l’Etat ne comprend pas pourquoi les syndicats refusent de contribuer au sauvetage du régime en faisant des concessions. Entre les deux, le patronat est le grand absent du débat. Le dernier rebondissement au niveau de la commission technique, c’est que cette dernière a finalement réussi à avoir l’avis du Bureau International du Travail, en mars dernier. Un avis qui n’est pas des plus favorables… En effet, le BIT a émis un certain nombre de réserves, autant sur la forme que sur le fond.  A commencer par le fait qu’il ne puisse pas refaire l’étude et que tous ses commentaires se font sur la base du travail fourni. Le BIT a aussi émis une réserve sur des chiffres qui datent de 2007 alors que le rapport leur a été remis en 2011. Une actualisation des chiffres et des tendances nécessaires pour une bonne prise de décision. Sur le fond, le BIT a avancé qu’il était en désaccord par rapport à la définition des prestations. Selon lui, il faut définir les cotisations et laisser la prestation être définie une fois à la retraite, à l’instar de ce que fait la CIMR. Autre exemple, le BIT ne comprend pas le caractère obligatoire que le rapport donne à la retraite complémentaire. «La dernière réunion de la commission technique date de la première semaine de Ramadan où on s’est mis d’accord sur la finalisation du rapport en relevant les divergences d’avis entre les parties prenantes par rapport aux propositions qui y figurent», explique Hakech. Ceci pourra-t-il débloquer les choses ? Peut-être, si le chef du gouvernement consent à réunir la commission nationale et trancher une fois pour toutes sur ce dossier avec le courage politique nécessaire à ce genre de réforme. Car quelle que soit la réforme adoptée, elle sera très dure à avaler !

 

16 %  
Seulement de la population dont l’âge est supérieur à 60 ans  jouissent d’une pension.

 

Qui paiera le prix de la réforme du régime des pensions civiles ?

La question de la réforme du régime des pensions civiles ne concerne pas seulement les fonctionnaires «qui pourraient avoir du mal à accepter des « sacrifices » mais également l’ensemble de la population active dans un premier temps, et à l’ensemble de la population dans un second temps», explique un proche du dossier.  Le déficit colossal que porte ce régime devra bien, à un moment ou un autre, être comblé. Par qui ? L’Etat qui devra soit taxer le travail, c’est à dire 90% de la population active, soit taxer la consommation (on revient à la TVA sociale acceptée puis rejetée en France). C’est aujourd’hui cette majorité silencieuse qui devra subir les avantages accordés aux fonctionnaires qui ne représentent que moins de 10% de la population active.

 
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