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Tahar Ben Jelloun tacle le ministre italien de l’Intérieur

Sur les colonnes du magazine Le Point, Tahar Ben Jelloun fustige la politique migratoire du ministre italien de l’Intérieur.


Monsieur Matteo Salvini,

Vous êtes en quelques mois devenu célèbre au point où certains médias étrangers pensent que vous êtes le président du Conseil de votre pays. Votre populisme vient de votre façon assez surprenante de faire de la politique. On admire votre franc-parler, votre virilité et votre capacité de mépriser ceux qui ne sont pas de votre bord. Vous êtes célèbre parce que vous ne prenez pas de gants pour régler les problèmes. Pas de langue de bois, pas de précaution oratoire, pas de diplomatie. Et en fait vous ne réglez rien. Pour vous, tout est simple. Hélas, les choses sont plus compliquées. Les migrants ? Pas de problème, il faut les renvoyer sans état d’âme. Vous leur fermez toutes les portes et vous êtes fier de vous. Vous imitez en cela l’homme fort de la Hongrie, Viktor Orbán, qui vous considère comme son « compagnon de route » parce que vous êtes animés par les mêmes obsessions.

Vous pensez que le peuple est avec vous. Vous n’avez pas tout à fait tort. J’ai appris que 72% des gens interrogés approuvent vos méthodes. Le plus étrange est que 42 % parmi eux viendraient de la gauche. Il vous arrive de vouloir renouer avec les méthodes fascistes consistant à ficher certaines personnes tout en fermant à double tour les frontières d’un pays merveilleux qui a connu jadis les affres de l’émigration, du racisme et de l’exclusion.

L’Italie est un très beau pays. Sur sa beauté, sur sa lumière, sur sa grande culture vous mettez un voile hideux. C’est bien dommage.

Vous citez volontiers Mussolini en vous référant à son arrogance : « Beaucoup d’ennemis, beaucoup d’honneur. » Vous avez abrogé les lois interdisant l’éloge du fascisme et l’incitation à la haine raciale. Vos ennemis, vous allez les chercher dans la détresse et le désespoir. Ceux qui émigrent ou cherchent à se réfugier parce qu’ils risquent de perdre leur vie dans leur pays en guerre, ne vous veulent pas de mal. Ils viennent parce que le monde a généralisé les inégalités, la pauvreté, ce qu’on appelait autrefois l’exploitation de l’homme par l’homme. La mondialisation a expulsé de leurs terres des millions de personnes et appauvri les pauvres. Avec les changements climatiques, la violence de la finance et les incohérences de l’économie, l’Europe verra frapper à ses portes de plus en plus de migrants. C’est une réalité triste, mais elle est là.

La mémoire d’une certaine Italie est bien courte. Quand des familles entières quittaient le Sud pour aller chercher du travail en France et qu’ils étaient si mal reçus (16-20 août 1893, massacre des Italiens à Aigues-Mortes, suivi par d’autres bagarres où des immigrés italiens perdirent la vie).

Vous avez justifié l’usage des armes à feu contre ceux que vous appelez « les intrus ». Vous dites partout que « les immigrés viennent voler le travail des Italiens » et vous répétez partout, imitant en cela Donald Trump, « Les Italiens d’abord ». Vous n’avez pas tort de vouloir privilégier vos compatriotes. C’est même normal. Mais vous pouvez être humain, vous pouvez essayer de comprendre les autres. Il s’agit, comme disait l’ancien Premier ministre français, Michel Rocard, « d’accueillir toute la misère du monde, mais il faut que La France prenne sa part ».

Les Roms ne sont pas bien vus. On raconte qu’un contrôleur de train a dit : « Les Roms nous cassent les couilles, qu’ils descendent au prochain arrêt ».

Vous êtes un ministre d’un État qui a fait l’Europe. Vous devez garantir la sécurité de tous les citoyens sans distinction d’origine ou de couleur de peau. N’avez-vous pas évoqué un « nettoyage de masse en Italie » ? Je vous rappelle vos propos tels qu’ils sont rapportés par l’agence Ansa : « Le nettoyage de masse est nécessaire en Italie aussi, rue par rue, quartier par quartier, place par place et avec la manière forte si besoin car des morceaux entiers de ville, des morceaux entiers de l’Italie sont hors de contrôle. »

Il n’est pas question ici de justifier ce que vous appelez « des invasions ». Non, l’Italie, comme d’autres pays voisins, est confrontée à la question des migrants. C’est un vrai problème qui a besoin d’être réglé. Il concerne toute l’Europe, laquelle, je sais, a durant des années abandonné votre pays, le laissant seul face aux milliers de migrants qui arrivaient tous les jours à Lampedusa. Mais ce problème ne peut pas être résolu par la violence du refus. Il faut une concertation avec les pays voisins. Des solutions existent ; elles ne passent pas par le racisme, l’exclusion et la haine. Des solutions européennes pourraient être proposées à certains États africains dont des citoyens partent en risquant leur vie. On pourrait et on devrait les mettre face à leur responsabilité. La solution de la migration africaine se trouve en Afrique.

Ce qu’on vous reproche, M. Salvini, c’est d’afficher une incitation à la haine, une banalisation de la discrimination, une attitude sans humanité face à un problème douloureux. La question des migrants vous aide à n’avoir plus aucun complexe face au racisme le plus insidieux et aussi le plus violent. À la limite, la question migratoire vous rend service. Sans les migrants et leurs drames, vous ne seriez peut-être pas aujourd’hui au poste où vous êtes. Vous devriez leur dire « Merci ».

 
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