Société

Tamesna : une ville sans cimetière

Lorsque l’urbanisme est régi quasi exclusivement par la logique marchande et la non transparence, il ne peut donner naissance qu’à des « villes-monstres ».  


Quoi de mieux, sur le plan du principe, que d’encourager la naissance de « villes-satellites » autour des grandes villes, pour éviter l’excessive concentration urbaine. Encore faudrait-il que ces projets soient basés sur une démarche multidimensionnelle pour éviter les nombreuses déviations dues surtout à la recherche assoiffée du gain facile et rapide. Tamesna, ville située à quelques kilomètres de la capitale administrative, Rabat, illustre bien cette réalité.

Auparavant, le terrain, sur lequel a été érigée cette ville, était à usage agricole, ayant appartenu à la SODEA. Plusieurs sociétés de promotion immobilière se sont bousculées pour avoir chacune sa part de terrain. C’était l’époque du boom immobilier au Maroc.

Des immeubles de plusieurs étages ont été rapidement construits, en plusieurs rangées, les uns à côté des autres. Très peu ou pas d’espaces verts. Une « zone villa » a occupé la partie Sud-Ouest de cette nouvelle ville.

Mais ce fut d’abord une véritable « ville dortoir ». Un flux matinal quotidien en direction de Rabat et un retour massif le soir. En venant de Temara, un rond-point permet de virer à droite vers la ville de Tamesna. Sinon, en poursuivant la route, tout droit, c’est l’ancienne ville de Sidi Yahya, à quelques centaines de mètres, à la croisée de Sidi Bettache, Aïn Aouda et Aïn Hallouf.

Aïn Aouda est aussi une ville qui a vite gagné en ampleur. Sidi Yahia est une bourgade encerclée, comme prise au piège. Elle ne sait guère ce qui lui arrive. Elle était autrefois habituée au calme et au rythme hebdomadaire de son souk du mardi.

Mais, ce qui frappe le plus dans cette ville de Tamesna, où les immeubles ont vite poussé comme des champignons, c’est surtout l’absence d’écoles publiques, d’espaces de loisirs et de terrains de sport.

La ville est habitée principalement par cette catégorie sociale située au niveau inférieur de la classe moyenne. Des couples de petits fonctionnaires, de cadres moyens dans le secteur privé ou public, souvent en début de carrière, avec de jeunes enfants.

Entre Tamesna, avec ses imposants immeubles sur les collines, et la bourgade de Sidi Yahya, un grand bidonville, réservoir alimenté en permanence par l’exode rural.

Le transport public est quasi-inexistant. La plupart des couples sont obligés de s’endetter en achetant à crédit des voitures. Le récent tronçon d’autoroute a heureusement permis aux habitants de Tamesna de contourner les routes secondaires et d’éviter les fréquents embouteillages quotidiens. Mais il faut se lever tôt le matin pour emmener les enfants à l’école et rejoindre le boulot.

Pendant les vacances, les enfants n’ont que les petites ruelles entre les immeubles pour y improviser des terrains de foot de fortune et taper le ballon.

Lorsque tombent les pluies, les inondations sont la règle. Canalisations insuffisantes ou bouchées. Côté sécurité, un vide quasi-total. Les cambriolages sont fréquents dans la « zone villas » où les habitants recrutent des « gardiens privés ». Mais le principal comble reste l’absence de cimetière.

«Les promoteurs ont oublié que l’être humain est mortel ». Cette phrase m’a été dite par un vieux septuagénaire, dans un café, au centre de la petite bourgade de Sidi Yahia, après l’achèvement de la plupart des immeubles de Tamesna que certains qualifient à tort ou à raison de «cages ».

Le dimanche 3 février 2019, en assistant à l’enterrement d’un collègue, dans le petit cimetière de Sidi Yahya, seul et unique cimetière dans les environs, je me rendis compte à quel point le septuagénaire avait tellement raison. Pour enterrer notre mort, il a fallu à sa petite famille et à sa grande famille d’amis et de collègues, négocier l’infime espace disponible, géré au millimètre près.

L’être humain a été tellement réduit à l’adoration du « Dieu Argent », qu’il a oublié ce moment crucial qui nous attend et nous guette à chaque instant, toutes et tous : la mort.

Challengenews
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