Interview

Abdelmoumen Guennouni : « Etablir la liste d’exclusion est nécessaire mais pas suffisant » 

Comme partout ailleurs, l’agriculture reste le secteur le plus consommateur d’eau. Confronté à une crise hydrique majeure qui se manifeste par la raréfaction des ressources en eau, le Maroc joue la carte de la rationalisation. Le ministère de l’Agriculture est en train d’établir une liste d’exclusion des cultures fortement consommatrices d’eau. Abdelmoumen Guennouni, ingénieur agronome, salue l’initiative, mais il estime que la tutelle doit aller encore plus loin. Interview.

Challenge : Avec la pénurie d’eau, les cultures dites «fortement consommatrices en ressources hydriques» sont pointées du doigt. Et les exemples qui sont souvent cités sont, entre autres, les pastèques, melons ou encore l’avocat. Concrètement, c’est quoi le problème ?

Abdelmoumen Guennouni  : Le problème qui se pose depuis des décennies est lié, d’une part à l’inadéquation entre les superficies consacrées aux différentes cultures irriguées et les potentialités totales dont bénéficie le pays résultant des précipitations (pluies et neige) et, d’autre part, à la répartition territoriale de ces précipitations sur les différentes régions du pays.

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Le Nord du Maroc est plus arrosé (autour de 600 mm/an) avec un gradient de réduction de plus en plus accentué en allant vers le Sud et vers l’intérieur (moins de 100 mm, parfois atteignant le zéro) avec une grande variation de la qualité de l’eau (facteur limitant pour certaines cultures). Cette répartition n’est pas respectée lors de la mise en place des différentes cultures irriguées (fruits et légumes essentiellement). En effet, la recherche d’une production de plus en plus précoce incite à la migration de la plupart de ces cultures –essentiellement celles destinées à l’exportation- vers les zones Sud dont les conditions climatiques sont plus favorables. Ceci entraine un déficit hydrique régulièrement aggravé avec les années.

Ce problème s’est trouvé accentué par la non intervention des autorités de tutelle pour réguler cet engouement des agriculteurs (et des spéculateurs) qui s’orientent vers des cultures qu’ils estiment plus rentables et répondant à la demande des marchés, national et étranger.

Challenge : Suite à la circulaire du ministère de l’Agriculture concernant le nouveau dispositif de subventions du matériel et équipements d’irrigation, la tutelle s’apprête à publier la liste des «cultures non éligibles» qui concernerait les cultures fortement consommatrices d’eau. Comprenez-vous ce ciblage de la subvention à l’irrigation ?

La régulation de l’extension des cultures à travers le pays par le biais des subventions est un moyen minimaliste auquel les autorités concernées auraient dû recourir depuis longtemps et qui aurait pu limiter les dégâts résultant de la liberté accordée aux agriculteurs et aux spéculateurs de cultiver ce qu’ils veulent là où ils veulent, sans tenir compte des intérêts de notre agriculture (surexploitation des ressources en eau, dégradation des sols, salinisation des eaux, etc.) et du milieu rural. Personnellement, je pense que l’établissement de cette liste est nécessaire mais pas suffisant, surtout dans ce contexte actuel où la situation de notre pays devient aggravée par les sécheresses récurrentes devenues une donne structurelle liée au réchauffement climatique et à la désertification rampante entre autres.

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Concernant les cultures destinées aux exportations, je pense qu’une question majeure se pose : que gagne le Maroc de ce business, sachant que :

– d’une part, les pays importateurs ne cessent de nous imposer des restrictions par différentes mesures réglementaires, tarifaires et non tarifaires, des niveaux de normalisation plus élevés que ce qu’ils pratiquent chez eux, etc.

– d’autre part, pour produire ces fruits et légumes le Maroc importe la quasi-totalité des moyens de production dont les semences sélectionnées, les fertilisants sous différentes formes, le matériel de pompage et d’irrigation, les produits phytosanitaires, les tracteurs et autres outils et véhicules, les plastiques pour différentes utilisations, le matériel et autres moyens pour l’emballage et le conditionnement, et la liste est longue. Ces importations coûtent au pays plus de devises que les exportations en rapportent.

Challenge : D’après vous, quelles sont les mesures possibles pour rationaliser le recours à la nappe phréatique ?

Au stade actuel, et à court terme, quelles que soient les mesures préconisées, les réserves sont quasi épuisées et parler de rationaliser le recours aux nappes phréatiques est un euphémisme. J’estime que, normalement, si on veut rationaliser il faut faire, comme le dit l’adage: ‘‘on doit commencer à économiser quand les jarres sont pleines’’.

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A plus long terme, il faudrait rationaliser tout notre système de production et l’adapter à nos conditions agro climatiques, sociales, environnementales, etc. Il est nécessaire d’accorder plus d’importance aux cultures qui permettent d’assurer l’alimentation des Marocains et adopter les mesures adéquates, au lieu de suivre les ‘’recommandations’’ des organismes et bureaux d’études internationaux. A titre d’exemple, le recours massif par le Plan Maroc Vert au goutte à goutte sans l’encadrement des utilisateurs (dont beaucoup de spéculateurs) a été contre-productif. Le financement de superficies démesurées et l’utilisation des installations par des agents sans formation ont conduit à une augmentation considérable de la consommation d’eau au lieu d’aboutir aux économies annoncées.

Challenge : La nouvelle circulaire du ministère de l’Agriculture s’inscrit dans le contexte de sécheresse qui sévit au Maroc et de pression, par conséquent, sur les ressources hydriques du pays. Pensez-vous qu’on pourrait atteindre le niveau d’avant sécheresse dès la prochaine campagne agricole en termes de ressources hydriques ?

Revenir à la situation antérieure, qui était elle-même déficitaire, dépend de la conjonction de plusieurs facteurs:

– les précipitations : si elles sont identiques aux moyennes habituellement enregistrées dans le pays ça risque d’être difficile, surtout si on prend en considération le temps nécessaire à ce que l’eau s’accumule dans les barrages ou le temps que prend l’eau pour atteindre et renouveler les nappes phréatiques.

– les cultures et les superficies irriguées : si on continue la production de fruits, légumes et autres spéculations à la cadence actuelle, il serait illusoire de penser à une amélioration de la situation.

– la consommation : il faut souligner que la population marocaine s’accroit régulièrement et ses besoins en eau augmentent en conséquence. En outre, le raccordement des villages et localités rurales contribue également à la hausse de la demande.

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– les mesures adoptées : les décisions gouvernementales sont déterminantes pour faire face à une situation catastrophique que vit notre pays et qu’il n’a jamais connue malgré la fréquence et l’intensité des sécheresses antérieures. Ainsi, le dessalement de l’eau de mer, le recyclage des eaux usées… sont des mesures certes utiles mais insuffisantes. A titre d’exemple, on a noté au cours des dernières décennies l’extension des cultures irriguées spéculatives dans des régions qui ne sont pas prédestinées à ce genre de production, dont ni les véritables producteurs ni les consommateurs ne tirent aucun bénéfice.

Pour répondre à votre question, c’est l’ensemble de ces facteurs et bien d’autres qui conditionnent l’amélioration de la situation. La balle est dans le camp des autorités de tutelle sachant que, à situation exceptionnelle, des mesures drastiques sont nécessaires. On ne peut pas continuer à ménager la chèvre et le chou.

 
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