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Blockchain : le Maroc entre dans la course

Les Etats s’emparent de la technologie Blockchain, connue du grand public il y a deux ans grâce à la montée en puissance du Bitcoin. Au Maroc, le secteur privé a pris conscience du potentiel de cette technologie. De Saham Assurance en passant par Wafacash, CashPlus, jusqu’aux banques, nombre d’entreprises marocaines ont entamé des réflexions sur le sujet.


Connue du grand public, grâce à la montée en puissance du Bitcoin, qui a fait couler beaucoup d’encre en 2017, la technologie Blockchain incarne aujourd’hui une véritable révolution dans la manière avec laquelle les organisations et les individus échangent et stockent de la valeur.

Ce registre de transactions infalsifiables continue de faire ses preuves un peu partout dans le monde, au point où gouvernements, Etats, organisations de toute sorte ont aujourd’hui lancé des réflexions pour sa mise en place effective dans la chaîne de prise de décisions.

Il s’agit plus clairement d’une technologie de rupture qui s’appuie sur un principe de répartition permettant de se passer des «Tiers de Confiance » pour déléguer le contrôle à un réseau de pairs (infrastructure Peer-To-Peer). Ses application sont diverses et variées. Ce qui a convaincu déjà un grand nombre de multinationales, notamment dans le secteur de la finance, telles que le groupe ING, le Crédit Suisse, Goldman Sachs, Commerzbank, UBS et CIBC à mettre en place un consortium pour travailler sur la blockchain.

D’ailleurs, selon le cabinet IDC, pas moins de 2,1 milliards de dollars seront investis dans la blockchain dans le monde entier en 2018. Même le Fonds monétaire international (FMI) y croit aussi. Pour l’organisation, même si les crypto-monnaies rendent plus difficiles la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement d’activités illicites, il n’en demeure pas moins que la technologie blockchain utilisée pour faire fonctionner ces monnaies virtuelles va certainement révolutionner la finance en rendant les transferts plus sûrs et plus rapides.

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Au Maroc, la blockchain est également au centre de nombreuses préoccupations tant du côté des pouvoirs publics que du secteur privé. Mais, où en est réellement le Royaume aujourd’hui ? « Le Maroc est au stade de la prise de conscience de l’immense potentiel de la blockchain », répond Arnaud Pinier, Senior manager au sein du cabinet de conseil et stratégie Ailancy. « Cette prise de conscience s’est manifestée par trois événements. D’abord, le ministère de l’Économie et des Finances et l’Office des changes ont pris conscience qu’il y a de nouvelles devises qui circulent sur le marché, en l’occurrence les crypto-monnaies », ajoute-t-il. Même si la Tunisie l’a devancé en lançant il y a quelques mois sa plateforme nationale de blockchain, il faut néanmoins dire que le Royaume nourrit des ambitions. En témoigne l’initiative portée par l’Agence nationale de réglementation des télécommunications (ANRT), via son bras armé en matière de R&D : le Soft Centre (cellule d’innovation et de R&D logicielle).

Une blockchain nationale bientôt

Arnaud Pinier, Senior manager au sein du cabinet de conseil et stratégie Ailancy.

L’agence a, dans un premier temps, mis en place un groupe de réflexion sur le sujet constitué du Soft Centre, du Cabinet Sayarh et Menjra, de Numa Casablanca, de MChain (une start-up marocaine spécialisée dans la blockchain) et Adalia School of Business.

Le but final de la réflexion est d’aboutir d’ici peu à la création d’une blockchain nationale, dans le cadre d’une démarche d’Open Innovation, visant à faciliter la création et le déploiement des services fintech et des Smart Contracts pour les particuliers et les start-ups.

Pour les parties prenantes, la mise en place de cette infrastructure technologique favorisera l’émergence d’une industrie nationale IT. Outre ce projet, une autre importante initiative devrait bientôt voir le jour dans la région de Dakhla. Il s’agit de l’installation d’une ferme éolienne de 900 MW, dotée d’un datacenter pour faire du « mining ».

Notons que le lancement des travaux de construction est prévu pour début 2019 avec une entrée en production de la première tranche de 50 MW début 2020. Force est de souligner qu’un projet similaire a déjà été mis en place en Islande en utilisant la géothermique.

«Tous ces projets montrent ainsi qu’il y a une réelle prise de conscience, qu’il y a quelque chose qu’on appelle la blockchain, et qui peut se décliner soit sous des formes de crypto-monnaies, soit par des applications de type smart contract», renchérit Arnaud Pinier. Mais, au stade actuel des choses, la blockchain ne sert encore à rien au Maroc. «Toutefois, la partie crypto-monnaie liée à la blockchain est un sujet de préoccupation, parce que le Maroc est un pays avec une régulation sur sa devise, et le fait d’avoir des crypto-monnaies qui circulent librement pourrait avoir un impact sur la gestion des devises locales et étrangères dans le pays », explique le senior manager du cabinet Ailancy.

Du côté du secteur, la blockchain intéresse également nombre d’entreprises. Ces derniers mois, plusieurs entreprises marocaines ont ainsi laissé entendre qu’elles réfléchissent sur l’implémentation de cette technologie dans leur process. C’est le cas, entre autres, de Wafacash, de Saham Assurances, ainsi que de plusieurs banques de la place, et aussi de grands groupes publics tels que le port Tanger Med.

Blockchain, quel apport concret?

Le moins que l’on puisse dire à l’heure actuelle c’est que le secteur privé marocain se prépare à l’implémentation de la blockchain. Ainsi, plusieurs séminaires et conférences sont organisés fréquemment par différents corps de métiers constitués au sein des diverses fédérations et associations professionnelles pour sensibiliser leurs adhérents aux usages et conséquences de cette nouvelle technologie. C’est le cas par exemple de l’APRAM (Association professionnelle des agents maritimes, consignataires de navires et courtiers d’affrètement) qui a organisé le 14 novembre dernier à Casablanca un séminaire au profit de ses adhérents.

« Les dispositifs d’une blockchain sont mille fois plus transparents que les dispositifs bancaires »

« Il est urgent de commencer à préparer nos membres aux nouveaux changements que la blockchain va induire dans notre métier. Nous devons anticiper et avoir une feuille de route », soutient Aziz Mantrach, président de l’APRAM. Pour le secteur maritime, les professionnels que cette technologie permettrait d’économiser jusqu’à 20% des coûts liés au transport maritime international. Et, lorsqu’on sait que 9 marchandises sur 10 transportées dans le monde le sont par voie maritime, on peut facilement imaginer ce que cela représente pour un opérateur.

Le secteur bancaire marocain aussi s’est déjà positionné sur le sujet. Une grande banque marocaine de la place travaille actuellement avec un cabinet, qui va l’aider à mettre en place une plateforme blockchain pour, entre autres, gérer plusieurs aspects de son organisation en interne et aussi une partie de sa relation avec sa clientèle « Grandes Entreprises ».

Pour le secteur, cette technologie représente une véritable révolution qui va changer la façon de faire des banques. Selon un haut cadre bancaire, le secteur peut développer un système interbancaire basé sur la blockchain qui permettrait de passer à l’instantanéité et à une meilleure traçabilité, dans la mesure où les opérations ne prendraient que quelques secondes.

« Il y a aujourd’hui des solutions basées sur la blockchain, pour accélérer les opérations de settlement, qui sont des opérations qui mobilisent des ressources considérables», renchérit Arnaud Pinier. «Dans le secteur du Trade Finance, de nombreuses solutions blockchain sont développées et testées par des consortiums. Le cabinet accompagne actuellement une startup avec une solution Blockchain pour le Trade Finance. Elles répondent aux problèmes de coûts et délais standards d’opérations de crédit documentaire. Cette solution pourrait répondre aux besoins des acteurs de la chaîne de valeur de l’exportation et l’importation marocaine», poursuit-il.

Dans le domaine de la Conservation foncière, on pourrait également imaginer des tas de possibilités. «Cette technologie impliquerait des transformations institutionnelles importantes et pourrait induire des changements dans la nature du travail effectué par les agences publiques », précise-t-il. Même dans le domaine des énergies, la blockchain peut jouer un rôle important.

Un défi pour le législateur

Dans ce domaine, il y a l’exemple de solar coin qui est une solution blockchain de gestion d’un réseau de production d’énergie solaire offgrid. C’est une solution qui permet de constituer une communauté de producteurs et de consommateurs. Cela permet aux membres de la communauté de savoir combien d’énergie ils produisent, combien ils en consomment, etc. Ce qui permet à chacun de savoir exactement combien il doit payer en fonction de la consommation qu’il a eue. Cette solution peut être adoptée dans les villages les plus reculés du Maroc où l’Etat cherche à développer des sources alternatives d’énergie », développe Arnaud Pinier. Et, ce n’est pas tout. La blockchain peut aussi mettre un terme à l’hémorragie des délais de paiement, qui constituent l’une des causes principales des défaillances d’entreprises au Maroc.

« On peut imaginer des solutions Smart Contract qui consisteraient à dire qu’une fois qu’une entreprise, prestataire de services, a rempli sa mission et que le client a validé le livrable, ce n’est plus ce dernier qui décide de payer le prestataire de services quand il va le vouloir, mais c’est la plateforme elle-même qui déclenche automatiquement le paiement, du moment où l’entreprise ayant reçu le livrable et confirme sa réception. Ainsi, cela réduirait l’arbitraire dans la décision de l’entreprise qui doit régler une autre entreprise, après en avoir reçu ce qu’elle a commandé », soutient le spécialiste.

Aussi, la blockchain peut intervenir autant dans la grande distribution, que dans l’élevage notamment pour la transparence dans les filières animales. Les experts et spécialistes s’accordent à dire que toutes les applications disponibles actuellement en matière de blockchain ne sont que la face visible de l’iceberg. C’est dire que cette technologie a encore d’immenses potentiels non encore exploités. Certes, cette technologie est promue à un bel avenir, mais au Maroc cela risque de ne pas être le cas, en tous cas pendant plusieurs années encore, de l’avis de nombreux experts et spécialistes.

En effet, le cadre législatif actuel ne s’y prête pas du tout. «Il faudra un changement de mindset à tous les niveaux», estime un spécialiste. «Les transactions et autres opérations qui peuvent être réalisées dans ce cadre n’ont pas de validité juridique au Maroc. Aujourd’hui, l’enjeu réglementaire est de taille, notamment sur la partie Ledger de la blockchain. Le tissu législatif est très hermétique.

C’est un frein, un obstacle à la capacité d’utilisation de cette technologie. Pour les crypto monnaies, il existe encore des freins dans l’imaginaire collectif qui relèvent du mythe, comme celui d’associer bitcoin et drogue ou arme. Mais, n’oublions pas la définition intrinsèque de la blockchain, c’est justement la transparence. Ce qui veut dire qu’en réalité, les dispositifs d’une blockchain sont mille fois plus transparents que les dispositifs bancaires », conclut cet expert.

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