Interview

Tayeb Hamdi :« nous avons tous les ingrédients pour que le déficit en médecins se creuse davantage si rien n’est fait»

Déficit énorme en médecins, émigration des médecins, remèdes pour pallier le manque de toubibs… Le médecin et chercheur en politiques et systèmes de santé passe au scanner le capital humain du système marocain de santé. 


Challenge : Le système national de santé souffre d’un manque cruel en ressources humaines.  Comment expliquez-vous qu’on n’arrive toujours pas à solutionner cette carence ?   

Dr Tayeb Hamdi : Le système national de santé souffre d’un manque énorme en ressources humaines. Le Maroc n’a jamais pu réussir à solutionner cette problématique, tout simplement parce que nous n’avons jamais réfléchi de manière sérieuse sur cette situation. Il n’y a pas 36 solutions pour arriver à bout de ce problème. Le pays connaît une croissance démographique importante et par conséquent, le besoin en termes de professionnels de santé devient important aussi. Nous sommes aussi confrontés à un vieillissement de la population, donc nous aurons de plus en plus de maladies chroniques, plus de pression sur l’offre de soins…

De même, la population médicale elle-même est confrontée à un vieillissement (des ressources humaines). Nous allons aussi vers une généralisation de l’assurance-maladie, ce qui va se traduire par une augmentation de la demande de soins. Nous avons donc tous les ingrédients, pour que ce gap se creuse davantage si rien n’est fait. Je rappelle qu’il y a plus de 15 ans déjà, il y avait eu une décision de former plus de 3000 médecins chaque année, mais cette décision n’a jamais été appliquée.

Challenge : Selon un rapport du groupe de travail thématique sur le système de santé à la Chambre des représentants, pas moins de 7000 médecins ont quitté le pays. Comment expliquez-vous cette fuite des cerveaux ?

Après la décision Royale concernant la généralisation de la couverture médicale pour tous les Marocains, j’avais salué cette initiative. Cette décision permet d’aller vers une justice sociale. C’est aussi une solution par le haut, c’est-à-dire qu’au lieu de chercher des solutions sectorielles et autres petites réformes, il fallait crever l’abcès avec la généralisation. C’est une solution difficile, mais aussi facile. Difficile, parce qu’il s’agit d’un chantier qui touche une population de 36 millions de personnes.

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Facile, parce qu’avec la volonté, elle constitue une solution plus rentable et plus efficace contrairement aux petites réformes que le Maroc a l’habitude de faire depuis des décennies et qui n’aboutissent pas. C’est une lourde tâche, mais c’est une chance aussi. C’est un grand chantier qui va engendrer d’autres chantiers. C’est une bataille que le Maroc doit gagner. Les ressources humaines sont le pilier du système de santé, et si nous ne gagnons pas cette bataille, cela voudra dire que nous avons tout perdu. Et nous ne pouvons pas nous le permettre.

Challenge : La réforme prévoit, entre autres, la levée des obstacles imposés sur la pratique des médecins étrangers au Maroc,  l’amélioration de l’attractivité du secteur public et la motivation du capital humain et la réforme de la formation. Est-ce suffisant pour remédier au déficit cruel de médecins au Maroc ? 

Les médecins marocains installés à l’étranger sont plus de 10.000. Un médecin sur trois au Maroc est installé à l’étranger, cela constitue une perte considérable pour le pays. Nous avons de plus en plus de médecins qui partent s’installer à l’étranger. C’est un grand problème. Cela veut surtout dire que le cadre pour l’exercice de cette profession au Maroc n’est pas attractif.

Challenge : A votre avis, avec la réforme actuelle, le Maroc pourra-t-il gagner la bataille des ressources humaines dans la santé ?

Nous avons besoin de plus de médecins. Nous avons aujourd’hui 28.000, voire un peu moins, et selon les normes basiques de l’OMS, nous avons besoin de plus de 32.000 médecins pour compléter l’existant. Et même si nous réussissons à atteindre cet objectif, nous serions encore en deçà de ce qu’il faut pour bien couvrir toute la population. En France, ils sont plus de 250.000 médecins pour une population qui n’est pas le double du Maroc, et pourtant, cela ne suffit pas à couvrir les besoins. Au Maroc, il y a urgence parce que les besoins vont de plus en plus se généraliser avec la couverture médicale élargie… Comme solution, je pense déjà que nous ne pouvons compter que sur notre capacité nationale et ce, pour notre souveraineté et notre sécurité sanitaire.

Nous avons besoin de former des médecins marocains en quantité chaque année, et il ne suffit pas de les former, mais aussi de savoir les retenir. Actuellement, nous formons entre 2000 et 2100 chaque année, et le tiers part s’installer à l’étranger. Donc, dans ces conditions, nous serons toujours déficitaires. Il faut mettre des moyens attractifs pour les retenir tant dans le public, que dans le privé. Il faut aussi faire des réformes. Après le Covid, il y aura plus de demandes en termes de professionnels de santé de la part des pays occidentaux, ce qui veut dire que nous allons encore assister impuissamment à des centaines de départs de médecins à l’étranger dans les mois et années à venir.

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De manière transitoire, oui on peut autoriser des médecins étrangers à exercer au Maroc, parce que nos médecins exercent eux aussi à l’étranger. Donc par principe, il n’y a pas de problème à cela. Il faut d’ailleurs encourager les gens à venir, mais le fait est que si le cadre de l’exercice de la profession n’est pas attractif aux Marocains eux-mêmes, comment cela peut-il l’être pour les étrangers que nous souhaitons attirer. Il est impératif alors d’améliorer les conditions de travail. Cela permettra de retenir les Marocains, et en même temps d’attirer les étrangers qui veulent venir exercer au Maroc.

 
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