Électronique

Composants électroniques : une hausse générale des prix désormais inévitable ?

La pénurie de composants électroniques qui touche depuis des mois plusieurs secteurs n’aurait toujours pas encore atteint son pic. Des hausses de prix sont attendues et devraient aggraver ici et là un pouvoir d’achat déjà détérioré par la crise sanitaire. Mais entre autres questions qui se posent, se demande-t-on si des appétits voraces de profits auraient plongé le monde dans cette pénurie ?


Joe Biden, le président des États-Unis, vient de décider d’une enveloppe de 50 milliards de dollars pour l’industrie du secteur des semi-conducteurs. Les États-Unis qui se sont retrouvés déclassés dans ce secteur au profit de la Chine et d’autres pays d’Asie, avec une perte de 25% de parts de marché depuis 1990 (Semiconductor Industry Association), veulent refaire le chemin afin de réduire leur dépendance vis-à-vis de l’Empire du Milieu. C’est dire que la pénurie de composants électroniques qui frappe plusieurs secteurs semble ne semble pas encore donner des signes d’affaiblissement. Loin de là. Les spécialistes du secteur redoutent une aggravation de cette nouvelle crise, née dans le sillage de la forte consommation de produits électroniques en 2020, conséquemment aux effets de la crise sanitaire. Laquelle pandémie a fait confiner des centaines de millions de personnes de par le monde et accentuer le besoin en équipements électroniques et informatiques.

Des incidents qui aggravent la pénurie

À cela faut-il ajouter une série d’événements malheureux qui n’ont pas arrangé les affaires. Renesas Electronics, 1er fabricant japonais a subi l’un après l’autre un tremblement de terre qui a mis à l’arrêt son usine pendant quelques jours, puis récemment, un incendie de son usine qui va met la production sur pause pour 1 mois. Entre temps le Texas, victime d’une vague de froid peu classique, a vu plusieurs usines de fabrication de semi-conducteurs ralentir voire arrêter leur production. Là encore, il faudra du temps pour redémarrer la machine. Une accumulation de mauvaises nouvelles qui laisse entrevoir une hausse des prix des produits finis. « Actuellement, il y a un certain attentisme voire une torpeur sur le marché. Il n’y a beaucoup de flux et tout le monde observe la situation de près. On commence d’ailleurs à noter de produits finis et la demande est hésitante », indique le responsable de cette marque de téléphone. Et si pour l’instant, on ne remarque pas encore de hausse de prix des téléphones, matériels informatiques et électroménagers, ce n’est pas le cas sur les intrants. En effet, les spécialistes notent une hausse des prix sur ces intrants, essentiellement les cartes-mères et les processeurs. Et au vu des prévisions de hausse de la demande de l’automobile dans le monde, qui va entraîner davantage de tension sur les composants électroniques, les prix des intrants risquent de connaître une forte hausse. « On s’attend à une répercussion de la hausse des prix des intrants sur les produits finis peut-être à partir du 3ème trimestre. C’est à partir de ce moment qu’on devrait ressentir l’effet de cette pénurie », prévient un autre acteur du marché.

Mobile : des ajustements de prix en vue

Sur le téléphone mobile, des augmentations de prix sont attendues entre 15 et 20% en moyenne, pouvant même monter jusqu’à 30-40% en fonction du produit et de la gamme. Les distributeurs de terminaux mobiles s’inquiètent de l’effet domino qu’aura une flambée des prix des terminaux. « Tout ce qui consomme l’électronique est menacé. Et si les prix des téléphones augmentent, cela rendra difficile l’amélioration de la pénétration d’internet aussi bien au Maroc que dans plusieurs pays du Continent. Il ne faut pas oublier que la connexion à internet dans plusieurs pays se fait via le smartphone, et qu’une hausse des prix va directement impacter l’équipement en smartphones », fait relever ce distributeur. En dehors du mobile, l’industrie automobile s’arrache également les cheveux pour trouver ces composants qui vont permettre de faire fonctionner les véhicules modernes.

L’automobile sous tension

Le secteur sent d’ores et déjà 2021 lui filer entre les doigts. Ce dernier prévoit des baisses sensibles de productions/ventes et la pénurie devrait, elle, traverser toute l’année 2021. Pour s’adapter à ces contraintes, le Groupe Renault avait déjà annoncé en février dernier « des ajustements de production pour la semaine du 8 au 14 février, précisant que la ligne 2 de l’usine de Tanger connaîtra un ajustement de 3 jours de production ». Contacté pour les besoins de cet article, Renault a tenu à faire un point global sur la question. « La pénurie de composants électroniques qui touche toute l’industrie automobile n’épargne pas le Groupe. Celui-ci met tout en œuvre pour limiter au maximum l’impact sur la production. Le pic de la pénurie devrait être atteint au deuxième trimestre. Notre estimation la plus récente, prenant en compte un rattrapage de production au second semestre, donne un risque de l’ordre de 100 000 véhicules sur l’année », explique le groupe au losange. Et d’ajouter, « depuis le début de la crise, nous travaillons en étroite collaboration avec nos fournisseurs pour limiter autant que possible l’impact de la pénurie de composants. Nous avons mis en place une cellule de crise dirigée par la supply chain et les achats, avec des réunions quotidiennes, pour mettre en œuvre toutes les actions adéquates ». Quant aux hausses éventuelles de prix, aucun acteur n’ose encore se prononcer sur la question.

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Une agence pour protéger le marché

A contrario de Renault, le secteur de l’électronique au Maroc reste encore timidement impacté. Un des fabricants de composants électroniques décline d’ailleurs « qu’aucun impact sur ses livraisons de composants n’est prévu pour l’instant ». Le fabricant continue de maintenir jusque-là sa cadence de production.

Mais ce calme sur plusieurs fronts couve-t-il des casses futures ? Et le Maroc qui est tout autant frappé par cette pénurie pourrait-il s’en sortir avec moins de casse ? À en croire cet acteur du secteur des mobiles, le pays devrait se doter d’une agence, à l’instar des instances qui gèrent l’approvisionnement de blé, du carburant, etc. « Le pays aurait dû sécuriser sa supply chain, avoir une agence qui gère les stocks de composants électroniques pour continuer d’assurer la disponibilité sur le marché », recommande-t-il. Cette agence devrait s’assurer de disposer en permanence « d’un stock tampon » pour couvrir les besoins du marché. Quoi qu’en la matière, et au regard de l’évolution rapide de la technologie, un sur-stockage est à éviter pour ne pas se retrouver avec des stocks obsolètes. Pour cet acteur donc, une telle réflexion devrait aller au-delà du Maroc dont le marché reste assez restreint et concerner l’ensemble du Continent. « Pour être indépendant, il faut raisonner Afrique », conclut-il. En attendant un tel acteur qui à l’avenir pourra apporter un bol d’air aux acteurs des produits informatiques, électroniques et automobiles du marché, le défi est à parer au plus urgent. Et l’on ne voit toujours pas encore hélas les acteurs se réunir pour agir d’un commun accord.

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Sur le téléphone mobile, des augmentations de prix sont attendues entre 15 et 20% en moyenne, pouvant même monter jusqu’à 30-40% en fonction du produit et de la gamme.

Une pénurie provoquée ?

Ce n’est qu’une hypothèse, mais de nombreux rachats et disparitions dans le secteur de la production de composants électroniques ne laissent pas l’idée insensible. Après la forte demande de produits informatiques et électroniques qui a caractérisé l’année 2020, boostant au passage les chiffres des sociétés du secteur, le monde connaît depuis quelques mois le revers de médaille qu’il n’avait pas prévu. Une pénurie de composants électroniques qui a mis sous tension toutes les grandes entreprises et qui aurait également permis à un certain nombre de fabricants de semi-conducteurs, de puces électroniques, de cartes-mères, etc. de grossir davantage, éliminant par l’occasion de petits producteurs. « Des acteurs intermédiaires, ni gros ni petits ont disparu du secteur avec la crise, absorbés par les plus gros qui ont de ce fait acquis des positions dominantes sur le marché », indique un acteur du marché des téléphones mobiles sur le marché marocain. L’élimination de ces intermédiaires aura-t-elle poussé les grands à faire provoquer sciemment des pénuries afin de faire monter le prix ? Cet acteur ne se prononce pas, mais observe « qu’il y a aujourd’hui une problématique de capacité installée ». Et de se demander « si les absorptions d’intermédiaires ont été faites dans une optique d’augmenter les capacités de production des grands ou dans une optique d’éliminer purement et simplement la concurrence afin de mieux contrôler le marché ? Je ne saurais vous donner une réponse concrète », répond-il. Dans tous les cas, l’idée que cette pénurie qui “pourrait“ redessiner les contours de la géographie en termes de production peut avoir été sciemment provoqué n’a pas paru totalement impossible aux interlocuteurs du marché. D’autant plus que la production de ces composants est essentiellement concentrée entre la Chine, Taiwan et la Corée … puis le Japon.


Interview : Saïd Benahajjou, Directeur du Cluster CE3M

Challenge : Où en est le secteur électronique marocain aujourd’hui, au regard de cette pénurie mondiale ?

Saïd Benahajjou : Le secteur rencontre de plus en plus de difficultés d’approvisionnement ; ce qui engendre des ralentissements de production et une hausse des prix de plus en plus conséquente pour les nouveaux projets.
Cette hausse des prix importante, associée à une hausse des coûts de transport, impacte directement notre compétitivité, cette dernière étant basée sur notre coût de la main d’œuvre et l’importation des composants.

Challenge : Quels sont les secteurs d’activités les plus touchés au Maroc à ce jour par cette pénurie ?

Saïd Benahajjou : L’ensemble des secteurs sont touchés car l’électronique est présente dans tous les secteurs. L’effet sur certains secteurs est plus marqué. C’est le cas de l’automobile car ce secteur emploie un grand nombre de personnes.

Challenge : Quel impact global en attendez-vous, sur l’ensemble de l’économie ?

Saïd Benahajjou : Si cette tendance se confirme, nous aurons un impact conséquent. Difficilement chiffrable car direct et indirect, l’électronique risque de bloquer des chaines de production entière car elle est transversale.

Challenge : Risque-t-on, au Maroc, une hausse des prix des produits électroniques ?

Saïd Benahajjou : Mécaniquement, il y a un fort risque de voir les prix des produits électroniques augmenter. Paradoxalement, ceci peut être une opportunité si le Maroc s’engage dans la production des composants électroniques et la matière première qui les constituent.

Challenge : Comment le Maroc ou les acteurs de l’électronique au Maroc font-ils face à la situation ?

Saïd Benahajjou : Les acteurs de l’électronique gèrent cette situation part le maintien de leurs compétences et par l’innovation. Les entreprises profitent de cette situation pour se digitaliser, innover dans des offres à plus forte valeur ajoutée (produits propres, ingénierie) afin de maintenir leurs clients. Les entreprises qui ne s’engageront pas dans une transformation risquent de disparaitre. Le modèle de sous-traitance de fabrication basé sur le coût de la main d’œuvre et des prestations avec peu de valeur ajoutée devra fortement évoluer.

Challenge : Quelle est votre évaluation de l’évolution de la situation d’ici la fin de l’année ?

Saïd Benahajjou : Je pense que la tendance risque d’être la même car la pénurie pourrait s’aggraver avec la reprise des usines à la sortie du COVID, mais aussi et surtout avec l’arrivée de la 5G dans beaucoup de pays et l’accélération de la demande sur les objets connectés (IoT). Ceci peut être un tournant pour l’industrie électronique marocaine qui, avec ses compétences, peut largement profiter de cette situation et s’inscrire dans la production de technologies et non seulement rester utilisateurs. Les IoTs, la digitalisation et autres transformations numériques seront de plus en plus croissantes et le secteur électronique marocain peut se positionner en leader mondial.

Challenge : Que peut faire l’État pour venir en soutien aux secteurs touchés ou qui pourraient l’être ?

Saïd Benahajjou : Accompagner l’innovation et pousser le secteur électronique à investir dans la chaine de valeur amont de la production des composants électroniques, notamment celle du silicium qui est une industrie transverse.

 
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