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«Mon histoire avec les médicaments»,une autobiographie de feu Omar Tazi [Chapitre 13]

Son enfance, sa bataille contre le trust des multinationales qui dominaient le marché des médicaments à l’époque, son militantisme pour l’industrie pharmaceutique marocaine, plus épanouie, innovante et compétitive, son engagement pour un entrepreneuriat citoyen et responsable…« Mon histoire avec les médicaments », l’autobiographie de feu Omar Tazi publiée à titre posthume, véhicule des leçons aussi bien dans le champ managérial que sur le registre des valeurs morales et citoyennes ou encore pour les perles sur l’histoire économique et sociale du Royaume, que vous propose CHALLENGE à travers 19 chapitres. Capitaine d’industrie, feu Omar Tazi qui nous a quittés le 20 mars 2020, faisait partie de cette génération de grands industriels qui ont contribué à façonner l’industrie marocaine.


Bye bye la Libye, bienvenue l’Algérie !
Nos ventes n’atteignant pas les 3 millions de dollars promis par mes associés libyens, je leur demandais de me rétrocéder leurs parts. Ils acceptèrent. Pour valoriser leurs actions, nous prîmes comme base de calcul le taux de rémunération d’un dépôt bancaire. Pour moi, la transaction était lucrative. La somme déboursée pour récupérer nos actions était dérisoire comparée au chiffre d’affaires réalisé en Libye ainsi que les précieuses relations nouées dans ce pays. Sothema poursuivit son aventure libyenne. Elle participa aux appels d’offres du secrétariat de la Santé, en gagna certains et en perdit d’autres. Évidemment, Novo Nordisk ne comptait pas rester les bras croisés.

A la fin des années 1980, un appel d’offres pour l’achat de l’insuline humaine au lieu de l’animale fut publié. Quand j’interrogeais le responsable des marchés sur la raison du changement, il me répondit que Novo Nordisk lui proposa l’insuline humaine au prix de l’animale. Ne pouvant pas rivaliser vu que l’insuline humaine était quatre fois plus chère que l’animale, Sothema fut écartée du marché libyen. Elle y reviendra des années plus tard quand elle lança son insuline humaine.

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Afin de comprendre la suite de l’histoire, il est important de connaître d’autres détails sur l’insuline et son fonctionnement. En effet, chez l’être humain, cette hormone protéique est naturellement fabriquée par le pancréas puis versée dans le sang. Elle est produite en réponse à une élévation du taux du sucre dans l’organisme. Agissant en quelques secondes, elle ordonne aux cellules d’absorber du glucose, ce qui permet de limiter son taux circulant dans le sang. Sa sécrétion varie à tous les instants en fonction des besoins du corps. L’insuline fabriquée en laboratoire agit de la même façon sauf en ce qui concerne son versement et la variation de son taux dans le sang. C’est le grand problème de sa voie d’administration. Comme elle est détruite lorsqu’elle passe dans l’estomac, elle ne peut pas être prise sous forme de comprimé ou en ampoule buvable. La seule manière utilisée est la fameuse piqûre qui se fait par une injection sous-cutanée [1] avant de cheminer jusqu’aux vaisseaux sanguins.

Dans les années 1980, l’insuline était d’origine porcine ou bovine selon que le pays soit musulman ou non. Celle provenant des bovins était plus chère car plus compliquée à fabriquer. Pour les deux types d’insuline, la méthode de production était la même : il fallait abattre plusieurs porcs ou bovins, en prélever les pancréas et en extraire l’insuline. Pour Lilly, il était évident que son insuline mise au point en 1923 ne pouvait plus répondre à une demande mondiale en constante augmentation. Les scientifiques de la firme américaine se penchèrent sur une meilleure méthode pouvant produire l’insuline en grandes quantités. Le budget mobilisé à cette fin était stratosphérique.

En 1982, Lilly annonça la découverte de la première insuline d’origine humaine, développée par génie génétique. Le procédé employé consistait en la manipulation d’une bactérie cultivée en laboratoire nommée Escheria Coli à laquelle le gène humain de l’insuline fut ajouté. Grâce à une technique d’ADN recombinant propre à cette bactérie, cette dernière produisit de l’insuline humaine facile à extraire. Contrairement à l’insuline animale, celle d’origine humaine ne comportait aucune impureté. Par conséquent, elle ne risquait pas d’être rejetée par le corps. En raison de la priorité accordée aux traitements oncologiques, Lilly accusa du retard dans l’exploitation de son brevet sur l’insuline humaine.

Novo Nordisk en profita pour développer une hormone concurrente dont il fit son cheval de bataille. Grâce à une stratégie agressive, il s’imposa comme le leader mondial de l’insuline humaine. Sothema quitta tour à tour les marchés ayant décidé le passage de l’insuline animale à celle humaine. Voulant limiter les dégâts, j’essayais en vain de convaincre Lilly de démarrer la production de son insuline humaine. Quand il décida enfin de le faire, Novo Nordisk monopolisait déjà la quasi-totalité des marchés du Maghreb et de l’Afrique.

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Grâce au Tech transfert de Lilly, Sothema réussit à fabriquer une insuline humaine d’une grande qualité. Mais on ne pouvait pas la vendre qu’au Maroc puisqu’il continuait à s’approvisionner en insuline animale. Quand je la proposais au ministère de la Santé, il refusa en évoquant son coût élevé. Malgré mes promesses d’une baisse de prix, il tergiversa pendant des mois. En attendant, j’ai tenta ma chance en Algérie. Sans grande conviction, j’ai participé à un appel d’offres lancé par la pharmacie centrale algérienne pour l’achat de quelques millions de flacons d’insuline humaine. A ma grande surprise, Sothema remporta ce marché. C’est la première fois qu’une telle chose se produisit. En plus d’être la moins chère, notre soumission avait satisfait l’ensemble des exigences de la commission algérienne des marchés. Il ne restait que l’exécution de la transaction.

Des semaines passèrent et le marché n’était pas encore notifié. Je contactais le responsable algérien des marchés et lui demandais les raisons du retard. Il me répondit qu’il n’avait pas d’explication à me fournir et me conseilla de patienter. Le silence radio dura des semaines supplémentaires. Un jour, j’apprenais que le marché fut annulé et attribué à Novo Nordisk. Ce dernier avait soumissionné plus cher que Sothema. En faisant ma petite enquête, j’ai découvert que la décision de nous écarter avait été prise au plus haut niveau de l’État algérien. Le motif était stupide. On n’arrivait pas à admettre qu’un marocain puisse fabriquer une insuline de qualité. J’avais eu de la peine, non pas pour Sothema qui avait injustement perdu ce marché, mais surtout pour ce genre de mentalité qui portait préjudice aux tentatives de rapprochement entre le Maroc et l’Algérie. Depuis cette mésaventure, je ne participais plus aux appels d’offres du voisin de l’est.


[1] Également appelée injection hypodermique, elle est réalisée dans l’hypoderme en pratiquant un pli cutané à l’aide des doigts.

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