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«Mon histoire avec les médicaments», une autobiographie de feu Omar Tazi [Chapitre 19]

Son enfance, sa bataille contre le trust des multinationales qui dominaient le marché des médicaments à l’époque, son militantisme pour l’industrie pharmaceutique marocaine, plus épanouie, innovante et compétitive, son engagement pour un entrepreneuriat citoyen et responsable…« Mon histoire avec les médicaments », l’autobiographie de feu Omar Tazi publiée à titre posthume, véhicule des leçons aussi bien dans le champ managérial que sur le registre des valeurs morales et citoyennes ou encore pour les perles sur l’histoire économique et sociale du Royaume, que vous propose CHALLENGE à travers 19 chapitres. Capitaine d’industrie, feu Omar Tazi qui nous a quittés le 20 mars 2020, faisait partie de cette génération de grands industriels qui ont contribué à façonner l’industrie marocaine.


La pilule du lendemain
Au début des années 2000, le français HRA accorda à mon confrère Cooper Pharma une licence pour la distribution de NORLEVO®, la première contraception d’urgence inventée au monde. Il s’agit d’une pilule du lendemain dont le but est d’éviter des grossesses non désirées après un rapport sexuel non ou mal protégé. Ce contraceptif miracle représentait un espoir pour des millions de femmes. Pendant les semaines qui suivirent son lancement, le nombre d’utilisatrices ne cessa de grimper. En quelques mois, HRA engrangea de gros bénéfices.

La décision de la lancer au Maroc n’était pas facile. Le caractère conservateur de notre société fit hésiter mon confrère Jawad Cheikh Lahlou, patron de Cooper Pharma. Il m’informa qu’il abandonna le projet et me proposa le transfert de la licence à Sothema. Je sautais sur l’occasion. Pour moi, il était évident qu’en lançant ce produit, je rendrai service à des milliers de femmes marocaines, notamment les malheureuses victimes de viol. A cette époque, on ne mesurait pas encore l’ampleur de ce phénomène dans notre pays.

Sothema déposa le dossier d’enregistrement auprès du ministère de la Santé. Ce dernier hésita longtemps à l’autoriser, et pour cause, cette contraception pourrait être confondue avec une pilule abortive dont l’usage est illicite au Maroc. En réalité, les responsables de la santé voulaient éviter toute polémique pouvant naître d’une telle décision, surtout dans un contexte marqué par l’ascension des islamistes. Il a fallu attendre l’arrivée de Yasmina Baddou pour débloquer l’autorisation.

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A cette époque, ma fille Lamia s’est vue attribuée plusieurs responsabilités au sein de Sothema. En plus de ses postes de directeur général et de pharmacien responsable, elle chapeauta la direction Marketing après le départ de Saida Berrada, une Sothémienne qui la dirigeait. Lamia gérait donc une centaine de marketteurs et de délégués médicaux. Elle accorda un intérêt particulier à la pilule du lendemain. C’est elle qui écrivit à Yasmina Baddou lui demandant de débloquer notre demande d’AMM. En plus des assurances comme quoi le lancement respectera les traditions marocaines, il y avait un brin de militantisme féminin dans son courrier.

Quelques jours après, Baddou signa l’AMM. Norlevo fut le premier médicament autorisé sous son mandat. Sa décision était positivement accueillie par les militantes des droits de la femme. Et comme cela pouvait surprendre, les islamistes ne s’y étaient pas opposés. Le lancement de Norlevo était grandiose. Des reportages télévisés, des émissions radiophoniques et plein d’articles couvrirent l’évènement. La presse internationale s’était également emparée du sujet.

Lamia remercia Baddou pour son soutien en lui envoyant un courrier des plus chaleureux. Pour ma part, je ne pouvais pas m’empêcher de mettre un bémol sur ce soutien. La ministre était responsable d’une aberration quand elle conditionna l’octroi du Norlevo à une prescription médicale. Cette contraception est considérée d’urgence du fait qu’elle agit dans les 24 heures qui suivent un rapport non protégé. Son efficacité diminue après 36 heures. Le temps qu’une femme se rende chez un médecin pour qu’il lui prescrive sa pilule augmentait le risque de grossesse. Pour une victime de viol, le médicament éviterait une grossesse aux conséquences dramatiques seulement s’il est pris d’urgence.

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Lamia réunit plusieurs militantes des droits de la femme ainsi que des personnalités médiatiques et leur proposa la création de la ligue marocaine contre le viol. Son objectif était de rendre disponible le Norlevo dans les urgences, les dispensaires, les commissariats de police et les postes de gendarmerie où des femmes violées pouvaient être accueillies et soutenues. L’engagement de Lamia lui valut un surnom amusant : la pilule du lendemain. Évidemment, ce pseudonyme ne fait pas seulement allusion à son implication dans le lancement de Norlevo, mais surtout à ma succession à la tête de Sothema.

Ce que beaucoup de gens ignorent, c’est que Lamia ne voulait pas étudier la pharmacie. Je l’avais manipulée pour qu’elle choisisse cette branche. Aînée, elle savait qu’elle endossait la responsabilité de perpétuer Sothema plus que ses frères. Un jour, alors que je venais de subir une opération chirurgicale, je lui avais dit ceci : « Ta sœur et ton frère sont encore jeunes. Si demain je meurs, qui d’après toi s’occupera de Sothema ? ». Visiblement émue, elle n’eut pas le temps pour réfléchir à une réponse. J’en profitai pour poursuivre : « Je ne vois personne d’autre que toi.» 

Depuis cette conversation, son sort fut scellé. Elle fit le sacrifice d’étudier un domaine auquel elle ne s’intéressait pas. Malgré cela, elle était studieuse et remarquablement intelligente. Après une première année à la faculté de Liège, elle commençait à prendre goût à la pharmacie. En parallèle, je l’initiais à la finance, au Marketing et à d’autres aspects de la gestion des entreprises. Le temps des études était chargé. Elle ne sentit pas les années passer. J’étais fier d’elle le jour où elle reçut son doctorat. J’étais encore plus fier d’elle le jour où elle rejoignait la famille des Sothémiens.  

Après 20 ans passés en tant que directeur général, Lamia a acquis une expérience solide et une crédibilité dans la profession pharmaceutique. Son sérieux, son humanisme et son leadership inné lui valurent respect et admiration de la part des Sothémiens, des administrateurs, des pouvoirs publics, des confrères, ainsi que des partenaires nationaux et étrangers. En 2018, Jeune Afrique la classa parmi les 50 femmes leaders les plus influentes du continent. Son esprit maternel lui confère un style de management qui, tout en étant différent du mien, veille au respect des valeurs sur lesquelles Sothema a été fondée.

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Aujourd’hui, Lamia est épaulée par mon fils Simohamed qui occupe le poste de directeur exécutif chargé des métiers support comme la finance, le contrôle de gestion, le système d’information, etc. Comme Lamia, Simohamed ne voulait pas faire carrière à Sothema. Mais mesurant la responsabilité de soutenir sa sœur, il mit ses projets en veilleuse et rejoignit l’entreprise familiale. Je suis fier de lui pour sa solidarité à l’égard de sa famille. Je suis également admiratif pour son professionnalisme et sa sagesse acquis pendant les dix ans passés au sein de Sothema. Sa présence et son engagement au quotidien me rassurent sur l’avenir de l’entreprise que j’ai fondée il y a plus de quarante ans.

Quant à ma fille Selma, également pharmacienne, elle s’est toujours bien occupée de l’officine familiale. Grâce à sa fibre humanitaire, elle se proposa de diriger la fondation qui porte mon nom. Ma joie est sans limite quand j’entends de belles choses sur le travail remarquable qu’elle put accomplir en peu de temps. Je rends grâce à Dieu qui m’a gratifié d’enfants solidaires. C’est le plus beau cadeau qu’un papa puisse recevoir dans sa vie.

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