Interview

Saaïd Amzazi : « la maison est la deuxième école de l’enfant, et son école sa deuxième maison »

La rentrée scolaire cette année est décidément bien particulière, se déroulant en plein état d’urgence sanitaire, à l’heure où les chiffres des nouvelles contaminations battent un record depuis le début de la pandémie. Difficile pour le ministère de tutelle de l’Education nationale, mais aussi pour les ministères de la Santé et de l’Intérieur, et pour le gouvernement en général dans un contexte aussi tendu, de concilier entre l’évolution alarmante de la situation épidémique, l’impérieuse nécessité de la continuité pédagogique, le respect des normes sanitaires et les spécificités et les exigences des familles.  


La décision des autorités territoriales et sanitaires, en concertation avec le  ministère de l’Education nationale, de fermer les établissements se trouvant dans les quartiers bouclés et classés foyers épidémiques au niveau national, imposant pour ces derniers l’enseignement à distance la veille de la rentrée, a pris les parents de ces zones au dépourvu. Saaïd Amzazi, ministre de l’Education nationale, de la formation professionnelle, de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, résolument convaincu du bien-fondé des décisions prises, tient à déconstruire ce qu’il considère comme « des préjugés qui ont la vie dure, et qui nuisent au climat de la rentrée scolaire », et appelle à l’instauration d’une relation de confiance et de solidarité entre le ministère et les parents d’élèves. 

Challenge : Nombreux sont ceux qui estiment que le ministère de l’Education nationale s’est déchargé de sa responsabilité sur les parents d’élèves. Qu’en dites-vous ? 

Saaïd Amzazi  : Non. Tel n’est pas le cas. Si le ministère a souhaité impliquer les familles dans la prise de décision, ce n’est nullement dans l’objectif de leur transférer une responsabilité dont il ne veut pas. Bien au contraire, en mettant en place, en plus de l’enseignement à distance, la possibilité d’opter pour un enseignement en présentiel, le Ministère entend endosser la lourde responsabilité d’être en mesure de dispenser simultanément les deux modes d’enseignements, et vous pouvez aisément imaginer ce que cela représente comme efforts supplémentaires d’organisation et de logistique. Nous avons estimé que le modèle pédagogique retenu, à la fois distanciel et présentiel, présentait un avantage capital, qui est celui de donner l’opportunité à chaque parent de choisir ce qui convient le mieux à son enfant et à sa situation familiale, car comme vous le savez, chaque famille a ses propres exigences et ses propres spécificités. Entre ceux dont l’enfant est de santé fragile et qui ne veulent pas l’exposer à un risque de contamination, ceux qui travaillent et ne peuvent garder leur enfant à domicile, ou encore ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter du matériel informatique ou d’avoir une connexion Internet, il est clair que le Ministère ne pouvait se contenter de proposer un seul modèle d’enseignement pour cette rentrée scolaire.

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En outre, on peut dire que le décompte de plus de 75% de parents qui ont opté pour le mode présentiel pour leurs enfants a valeur de véritable sondage auprès de ces derniers, et démontre en tous cas sans aucune ambiguïté leur confiance en l’école marocaine.

Challenge : Ne pensez-vous pas que la décision de fermer certaines écoles a été prise dans la précipitation ?

Nous devons tous prendre conscience que nous vivons une situation exceptionnelle et totalement inédite : celle de l’état d’urgence sanitaire. Nous restons tous quotidiennement suspendus à l’annonce des chiffres des nouvelles contaminations, le gouvernement en premier lieu, puisqu’il se doit de réagir aussitôt à toute évolution, positive ou négative de ces chiffres. Les chiffres des nouvelles contaminations du dimanche 6 septembre, veille de la rentrée scolaire, sont tombés en début de soirée comme un couperet. Le Maroc a en effet battu ce jour-là le record du nombre de nouvelles contaminations depuis le début de la pandémie avec 2234 nouveaux cas. Et personne ne pouvait anticiper ces chiffres. La décision de fermeture des établissements scolaires situés dans les zones concernées par cette aggravation massive de la situation épidémique n’a donc absolument rien d’«improvisé», et démontre bien au contraire la capacité du gouvernement à réagir très rapidement à toute aggravation de la situation et à prendre toutes les décisions à même de limiter la dégradation de la situation sanitaire nationale. 

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En outre, en ces temps de crise, les équipes des Ministères concernés des décisions d’une telle envergure travaillent d’arrache-pied tout au long de la semaine, très souvent les week-ends également. Il n’est donc pas étonnant que certains communiqués soient publiés un samedi ou un dimanche au lieu d’attendre le lundi suivant. Les décisions sont tout simplement publiées dès qu’elles sont arrêtées, peu importe le jour ou l’heure.

Challenge : Les établissements scolaires sont-ils capables de s’organiser pour offrir à la fois un enseignement à distance et un enseignement en présentiel ?

Bien sûr qu’ils en sont capables, même s’il ne fait aucun doute qu’il y aura des efforts d’organisation et d’adaptation à fournir de leur part, pour lesquels ils seront accompagnés par la circulaire du ministère du 28 Août. Les directeurs d’établissements, une fois la liste des élèves ayant opté pour le mode présentiel arrêtée, répartissent ces effectifs par groupes de classes, selon des normes précises de distanciation physique, donc en effectifs réduits, sachant que ces derniers étudieront en fait 15h par semaine en présentiel et 15h à distance. L’enveloppe horaire des enseignants ne changera pas, et pourra comprendre soit les deux modes d’enseignement présentiel et distanciel, soit un seul. Pour ce qui est de l’enseignement à distance, les enseignants pourront se connecter à partir de leur établissement pour entrer en contact avec leurs élèves à travers les classes virtuelles que notre système Massar peut créer. Ils pourront également être appelés à enregistrer et diffuser leurs cours via trois chaînes de télévision nationales : Attaqafia, Al Amazighia et Laâyoune.

Quant aux élèves, ils pourront disposer de la plateforme nationale « TelmidTICE », qui abrite plus de 6 500 contenus pédagogiques relatifs au second semestre, sachant qu’en outre, les cours relatifs aux mois de septembre et octobre, concernant toutes les matières des différents niveaux, ont été enregistrés cet été et viendront enrichir cette plateforme, dont la gratuité de l’accès sera assurée. 

Challenge : Il y a bien un risque que le virus circule au sein des écoles…

Oui, il n’est pas exclu que le virus puisse circuler au sein des établissements scolaires. Les études internationales effectuées sur cette question estiment que si le virus circule déjà dans la société, il circulera également dans les écoles, il ne faut pas se leurrer. Malgré tout, étant donné que les enfants s’avèrent peu menacés par ce dernier, comme le démontrent d’ailleurs les chiffres des contaminations dans les différents pays, et dans la mesure où ils ne sont pas des vecteurs importants de sa transmission, l’école ne semble pas incarner un milieu de propagation majeur du Covid-19, à condition bien sûr que les gestes barrières de base y soient respectés. Les chiffres nationaux montrent d’ailleurs, que les moins de 14 ans ne représentent que 4.9% des contaminations totales.

Dans l’éventualité de l’apparition de cas sporadiques de contamination au sein d’un établissement, le protocole préconisé par le ministère de la Santé en cas de nouvelle contamination sera aussitôt appliqué, comme cela se fait déjà au niveau de la population marocaine dans son ensemble. La nécessité de fermer momentanément la classe ou l’établissement concerné sera évaluée au cas par cas, mais il est bien évident que l’enseignement à distance restera toujours disponible afin d’assurer une continuité pédagogique aux élèves concernés.

Challenge : Ne pensez-vous pas qu’une circulaire de 60 pages distribuée aux établissements est complexe  et « inapplicable », comme l’ont prétendu certains médias ?

Il est bien évident que cette rentrée scolaire ne ressemble à aucune autre : sur le plan sanitaire, c’est la première fois que les établissements se trouvent dans l’obligation d’appliquer des normes drastiques, et sur le plan pédagogique c’est également la première fois que les deux modes d’enseignement, à distance et en présentiel, seront offerts simultanément, et les enseignants auront donc à faire preuve d’un effort d’adaptation considérable en ce sens, sans compter qu’ils auront également à s’adapter aux nouvelles pratiques inhérentes à cette rentrée, telles que le port du masque ou encore le fait de veiller à ce que leurs élèves respectent les gestes barrières de mise.

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Le Ministère a donc élaboré une circulaire relative à ces aspects le 28 Août dernier. Aussitôt, les critiques sur cette circulaire ont fusé au motif qu’elle contient 60 pages ! Mais comment faire autrement, quand il faut redéfinir quasiment tout ce qui se rapporte au fonctionnement d’une école à la lumière d’un état d’urgence sanitaire ? Comment sinon s’assurer que les Directeurs d’établissements soient pleinement informés de toutes les nouvelles procédures qu’ils auront à initier dès la rentrée en matière de normes sanitaires, de normes pédagogiques, d’intendance, d’organisation, de gestions des ressources humaines etc… ? 

Challenge : Avez-vous une visibilité sur l’évolution prochaine de la pandémie ? Est-ce à dire aussi que l’ouverture de chaque établissement restera totalement tributaire de la situation épidémique locale durant toute l’année scolaire ?

Personne au monde n’est en mesure de prévoir l’évolution de la pandémie. Il faut donc se rendre à l’évidence : nous devons apprendre à vivre avec le virus. C’est l’une des raisons pour lesquelles il aurait été vain de reporter la rentrée de deux mois ou plus comme l’ont demandé certains. A l’échelle nationale, aucun schéma général ni définitif ne peut être fixé pour la scolarisation : à tout moment, un établissement pourra basculer vers le mode d’enseignement à distance exclusif si la situation épidémique locale l’exige, comme cela vient d’être le cas ce Lundi de rentrée pour les 2100 établissements du Grand Casablanca et des 12 autres préfectures ou provinces dont les 900 000 élèves suivront leurs enseignements uniquement à distance, du moins pour les deux semaines à venir. Ne pas accepter cet état de fait, c’est manquer totalement de lucidité vis-à-vis des réalités de la pandémie actuelle.

Challenge : Peut-on dire qu’aujourd’hui, l’enseignement à distance est une solution provisoire ?

S’il y a bien un fait que la crise du Covid-19 a mis en exergue à l’échelle du monde entier en matière d’éducation, c’est la place incontournable et capitale qui devrait revenir à l’enseignement à distance au sein de tout système éducatif. Et notre pays n’échappe pas à la règle. Désormais, nous comptons institutionnaliser l’enseignement à distance en tant que composante à part entière de notre système éducatif, et le gouvernement se penche actuellement sur l’adoption très vite d’un décret en ce sens, tel que l’exige d’ailleurs la mise en œuvre des dispositions législatives de la loi cadre 51-17, relative au système d’éducation, de formation et de recherche scientifique. Ce décret permettra également de réglementer et d’institutionnaliser les évaluations à distance, ainsi que des filières de formations se déroulant à 100% sous forme d’enseignement à distance. 

Cela n’ira pas sans nous poser des défis de taille, qu’il nous faudra relever coûte que coûte : mettre en place des programmes nationaux pour faciliter aux apprenants et aux enseignants l’acquisition de matériel informatique, équiper l’ensemble des établissements en matériel et en connexion, assurer à tous les enseignants une formation continue sur les NTICs et garantir une production de ressources numériques de qualité …

Challenge : Que répondriez-vous à ceux qui prétendent que cette rentrée scolaire s’est déroulée dans le chaos ?

Chaque année, le ministère de l’Education nationale entame les préparatifs de la rentrée scolaire avec plusieurs mois d’avance en ciblant tous les aspects pédagogiques, de logistique et d’infrastructure et enfin, de ressources humaines. Pour cette rentrée en particulier, les défis étaient très nombreux compte tenu du surcroit de mesures qu’il a fallu mettre en place en raison de l’état d’urgence sanitaire.

Sur le plan pédagogique, le Ministère a œuvré à l’élaboration de trois modèles différents de reprise des enseignements afin d’être en mesure de faire face à tous les scénarii possibles d’évolution de la situation épidémique. Sur le plan des ressources humaines, ce sont 15 000 nouveaux enseignants pédagogiques qui ont été affectés à cette rentrée aux différents établissements, sans compter les nombreux nouveaux chefs d’établissements, issus désormais d’une filière de formation spécifique, ainsi que les nombreux nouveaux inspecteurs nommés, et d’autres cadres de l’Education nationale et sachant que toutes les demandes de mutations ont été traitées à temps. Sur le plan des infrastructures, un véritable record a été battu pour cette rentrée scolaire avec l’inauguration de 179 nouveaux établissements scolaires et internats, alors que les années précédentes ce chiffre ne dépassait pas la centaine.  Deux milliards de dirhams ont été consacrés à cet effort conséquent. Sans compter les nombreux établissements qui ont bénéficié d’une réhabilitation (raccordement au réseau d’eau potable, électricité, clôtures, remplacement du préfabriqué etc…) à hauteur d’un milliard de dirhams.

Mais il est bien évident qu’en dépit des immenses efforts déployés, avec un système qui comprend 8 millions d’élèves, du préscolaire au secondaire, et 11 500 établissements, il y aura toujours des défectuosités ou des carences ici et là, et ce n’est certainement pas spécifique à notre pays. Cet effort de constructions et de réhabilitation, qui a démarré depuis plusieurs années, nécessitera encore quelques années de plus, compte tenu de l’importante enveloppe budgétaire qu’il faudra lui consacrer. Hormis la fermeture de certains établissements annoncée le 6 septembre au soir, pour des raisons purement sanitaires qui n’incombent aucunement au ministère de l’Education, la rentrée s’est globalement bien déroulée dans l’ensemble du Royaume. Mais ce que l’on peut fortement déplorer, c’est le déferlement de critiques tous azimuts, voire de dénigrement que certains s’acharnent à manifester contre l’école marocaine, sans aucune reconnaissance pour les efforts immenses accomplis, notamment en matière de généralisation de la scolarisation, de soutien social aux familles, de réhabilitation et de construction d’établissements et d’internats. 

Certes, l’éducation est un sujet connu pour déchaîner les débats, chacun ayant son mot à dire sur la question. Certaines critiques sont incontestablement constructives, et le ministère mettra toujours un point d’honneur à les accueillir avec un intérêt soutenu. Mais la vraie question qu’il faut se poser, en son âme et conscience, c’est à qui profite cette volonté délibérée de dénigrer l’école marocaine ? En quoi cela fait-il avancer notre pays? Il est temps que nous prenions tous pleinement conscience que l’école marocaine est un bien commun à tous les citoyens marocains, un bien que nous devons nous approprier pour l’améliorer. L’école n’appartient ni au ministre, ni au ministère de l’Education nationale, elle nous appartient à nous tous ! Les parents et les familles des élèves ont une action locale à jouer dans le fonctionnement de l’école de leur quartier qui est fondamentale pour la réussite de notre système éducatif, et les exemples ne manquent pas à l’échelle nationale : de nombreuses initiatives inédites, venant des familles ou de la société civile,  se sont mises au service des écoles avec succès, démontrant ainsi le rôle que peut jouer cette communauté éducative constituée par tous ces partenaires dans la promotion et le sursaut tant attendu de l’école marocaine.  Le fameux miracle éducatif du Maroc évoqué par la Banque Mondiale en 2017 n’est certainement pas du ressort du seul ministère de l’Education nationale, mais de toute la société.

Challenge : Finalement, peut-on imaginer que suite à cette pandémie, l’école ne sera plus jamais la même ?

Tout à fait. Il faut bien reconnaître un côté positif à la crise du Covid-19, si tant est qu’elle puisse en avoir un, c’est qu’elle a joué un véritable rôle d’accélérateur de réformes, et un catalyseur de la digitalisation en matière d’éducation. Celle-ci nous aura permis non seulement d’avancer le processus d’institutionnalisation de l’enseignement à distance, mais de commencer à anticiper sur ce que sera l’école de demain et d’en poser les premiers jalons. Exit donc le modèle d’école qui a toujours prévalu depuis des siècles et n’est clairement plus en adéquation avec l’époque que nous vivons.

Désormais la priorité sera un nouveau mode d’apprentissage, en effectifs plus réduits, qui alterne entre séances sous l’encadrement de l’enseignant, auto-apprentissage de l’élève et intégration des NTICs au sein de ces deux processus. L’enseignant lui-même devra connaître une mutation et incarner davantage un coach, un superviseur, un animateur et un accompagnateur, plutôt qu’un simple dispensateur de connaissance. D’ailleurs, nous nous dirigeons vers une pédagogie de construction collective de la connaissance plutôt que de simple transmission de celle-ci. Une connaissance fondée non pas sur un cloisonnement du programme scolaire en matières, mais sur une transdisciplinarité qui permettra d’aborder des thématiques globales sous différents angles. Une seule chose ne changera pas : l’incontournable et ô combien déterminant rôle des parents dans le suivi et l’accompagnement de la scolarité de leurs enfants. Ne dit-on pas que la maison est la deuxième école de l’enfant, et son école sa deuxième maison ?

 
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