Dans l’un de ses formats consacrés au capitalisme de surveillance à des fins commerciales (services personnalisés), la chaîne Arte a révélé que les objets connectés, au-delà de leur utilité domestique, ont aussi pour fonction de transmettre à leurs fabricants les informations qu’ils collectent. Alexa, Siri, SmartThings… Avec la cyberattaque massive visant des réfrigérateurs connectés en France, qui a fait la une de l’actualité, sommes-nous vraiment seuls chez nous, à l’abri des dangers de ce monde tech ?
Le récit officiel des objets connectés est simple : ils facilitent la vie. Un assistant vocal allume la lumière, un réfrigérateur signale une panne, un hub centralise les commandes. Mais le documentaire d’Arte est plus qu’alarmiste. Dans son livre « L’Âge du capitalisme de surveillance », Shoshana Zuboff, professeure émérite à la Harvard Business School, au travers de sa thèse de 700 pages, analyse comment le numérique exploite les données personnelles en les transformant en valeur marchande.
Selon sa théorie, le capitalisme a toujours été fidèle à son principe marchand, en l’occurrence l’action de réussir toujours à extraire ce qui est hors des dynamiques de marché pour en faire un produit, un objet à vendre. « Comme la nature, par exemple : les rivières sont devenues des sources d’énergie, les arbres un matériau de construction, les terrains des biens immobiliers, etc. »
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Avec le numérique, c’est le même principe qui s’enclenche de nos jours. Selon le concept de Shoshana Zuboff, les myriades de données issues de notre utilisation de ces diverses plateformes constituent « le surplus comportemental ». Soit l’ensemble de ces informations que nous émettons en ligne dès que nous réservons des vacances, cliquons sur des articles ou des photos Instagram. Nous en produisons même à chaque déplacement, via le GPS dans nos smartphones.
Les services gratuits et si pratiques fournis par les géants du numérique, de Waze à WhatsApp, constituent selon l’auteure un « pacte faustien » : nous savons bien qu’ils ont un prix, mais nous ignorons lequel. Alexa, Siri, SmartThings : ces noms ne désignent pas seulement des interfaces pratiques. Ils forment des points de captation. Chaque interaction, chaque habitude, chaque présence devient une donnée. Le service personnalisé n’est pas un cadeau : c’est la contrepartie visible d’une matière première invisible. Cette logique s’inscrit dans ce qu’Arte appelle le capitalisme de surveillance à des fins commerciales.
Le leurre du confort
Le modèle est connu mais il faut en mesurer la portée : l’objet vendu n’est pas seulement un produit. Il devient un relais. Le fabricant ne se contente plus de percevoir le prix d’achat. Il organise une relation continue avec l’usager, alimentée par les informations que l’objet renvoie. La maison cesse d’être un espace strictement privé. Elle devient une source de données exploitable. Le consommateur croit acheter un confort. Il installe, en réalité, un capteur commercial dans son quotidien.
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Dans cette économie, la donnée n’est pas un détail technique. Elle est le carburant de l’offre personnalisée. Plus l’objet collecte, plus le fabricant peut ajuster ses services, ses recommandations, ses prix, ses innovations. Le réfrigérateur connecté ne sert pas seulement à conserver des aliments. Il peut, par exemple, renseigner sur les habitudes de consommation, les rythmes d’ouverture, les absences, les préférences.
Alexa, Siri, SmartThings prolongent cette logique à l’échelle du foyer entier. Selon l’enquête de Bloomberg, quand un utilisateur pose une question à l’assistant vocal, il n’y a pas qu’un ordinateur seulement qui écoute. Pour le cas d’Amazon, Bloomberg explique que le système d’IA qui décortique automatiquement les requêtes des utilisateurs est épaulé par des milliers d’employés en chair et en os, qui écoutent et décortiquent aussi lesdites requêtes.
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Ces robots humains retranscrivent ainsi chacune jusqu’à un millier de questions par jour, mot à mot, puis les annotent pour aider le programme d’IA à mieux interpréter les intentions des utilisateurs, révèle Bloomberg. L’enquête explique par exemple que, Alexa comprend souvent mal l’expression française « avec ça », qu’elle confond avec… « Alexa ». Ce qui pourrait malencontreusement déclencher un enregistrement non désiré par l’utilisateur.
Les frigos connectés: ce que nous risquons vraiment…
Plusieurs enseignes de la grande distribution, dont Intermarché et Coopérative U, ont été touchées le lundi 12 octobre par une cyberattaque visant les systèmes de régulation frigorifique du fabricant danois Danfoss. Dans certains magasins, les températures auraient été modifiées à distance, entraînant la destruction de stocks de produits frais et surgelés. En Alsace, deux supermarchés Intermarché et Super U déplorent à eux seuls 270.000 euros de pertes. À l’échelle nationale, la facture pourrait atteindre plusieurs millions d’euros. Sommes-nous vraiment aujourd’hui à l’abri des dangers de ce monde tech ?
La cyberattaque des réfrigérateurs connectés en France ajoute une dimension plus inquiétante. Elle montre que la vulnérabilité ne s’arrête pas aux données. Elle peut atteindre le monde physique. Un objet domestique peut devenir un vecteur d’attaque. Le Maroc, comme d’autres économies, ne peut pas traiter ce risque comme un simple sujet informatique. Il concerne les entrepôts, les supermarchés, les transports, les assurances, les investissements.
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Pour l’expert, cette attaque peut alors servir de « choc », « de prise de conscience » sur les questions de sécurité. L’Europe a déjà posé un cadre avec le Cyber Resilience Act, qui impose des exigences de cybersécurité à tous les fabricants de produits connectés vendus dans l’UE. Selon une étude réalisée par Ipsos en janvier 2021 auprès de 500 ménages marocains pour le spécialiste de l’électroménager Cosmos, 96 % des personnes interrogées déclarent avoir déjà utilisé un équipement intelligent (« Smart »).
La crise sanitaire a accéléré cette évolution : 79 % des répondants ont ressenti le besoin de mieux équiper leur logement et quatre Marocains sur cinq ont acheté au moins un équipement électronique depuis le début de la pandémie. Dans le détail, 53 % ont acheté un smartphone, 36 % un équipement audio Bluetooth, 27 % un ordinateur portable et 35 % une télévision connectée dans la catégorie du divertissement à domicile. Par ailleurs, la moitié des personnes interrogées a augmenté le débit de sa connexion Internet et un tiers des ménages a adopté la fibre optique. Ces chiffres, issus d’une enquête menée en 2021, illustrent l’accélération de la digitalisation des foyers marocains, même s’ils ne permettent pas de mesurer précisément les usages actuels des objets connectés.