Fragilité économique persistante, intégration régionale inachevée, dépendance aux matières premières et recompositions géopolitiques accélérées, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC: Cameroun, Gabon, Tchad, Guinée Équatoriale, République Centrafricaine et Congo) arrive à un point de bascule. Dans cette interview sans langue de bois, Alain-Claude Bilie-By-Nze, candidat malheureux à la dernière élection présidentielle au Gabobn, livre une lecture lucide des blocages structurels dans la sous-région, analyse la transformation encore inachevée dans son pays et décrypte les équilibres de la coopération Sud-Sud. Un échange de fond avec le dernier Premier ministre du régime Omar Bongo avant son renversement, au croisement de l’économie, de la politique et de la stratégie.
Challenge: La CEMAC traverse une période de fragilité économique et politique. Selon vous, quels sont aujourd’hui les principaux défis structurels de la région ?
Alain-Claude Bilie-By-Nze: La CEMAC n’est pas en crise par accident. Elle paie aujourd’hui le prix de fragilités structurelles anciennes, longtemps connues, mais insuffisamment traitées. Si l’on veut parler sérieusement de son avenir, il faut avoir le courage de nommer ces défis sans détour. Le premier défi est celui de la dépendance aux matières premières. Les économies de la région restent largement adossées au pétrole, au manganèse, au bois ou à d’autres ressources peu ou pas transformées. Cette spécialisation expose les États à des chocs extérieurs violents, rend les budgets publics extrêmement volatils et freine toute industrialisation durable.
À cela s’ajoute une fragilité budgétaire chronique. L’endettement a fortement augmenté ces dernières années, les tensions de trésorerie sont récurrentes et les arriérés intérieurs massifs. Le problème n’est pas uniquement le niveau de la dette, mais la qualité de la dépense publique et la faiblesse persistante de la mobilisation des recettes non pétrolières.
Troisième défi majeur : une intégration régionale inachevée. Les barrières non tarifaires persistent, la libre circulation reste partielle et le commerce intra-CEMAC demeure marginal, inférieur à 5 % des échanges totaux. Une union monétaire sans marché intégré crée mécaniquement des déséquilibres.
Enfin, l’instabilité institutionnelle pèse lourdement. Coups d’État, transitions prolongées et tensions politiques alimentent une incertitude qui freine l’investissement privé, érode la confiance des marchés et complique la coopération régionale. À cela s’ajoute la faiblesse du secteur productif : accès limité au financement, système bancaire prudent et concentré, climat des affaires encore contraignant.
Comment passer d’une union monétaire à une véritable union économique ?
Le passage d’une union monétaire à une union économique ne peut pas être automatique. Il suppose des choix politiques forts et une vision partagée. Il est indispensable de renforcer la convergence budgétaire, d’harmoniser les politiques industrielles et commerciales et d’ouvrir réellement les marchés des biens et services.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon la Banque mondiale, la croissance de la CEMAC avoisine 3 % en 2024, avec une hausse du PIB par habitant d’à peine 0,2 %. C’est insuffisant pour réduire la pauvreté ou créer des emplois durables. Les économies restent structurellement dépendantes des hydrocarbures, ce qui rend l’intégration extrêmement vulnérable aux chocs externes. Le commerce intra-CEMAC représente environ 3 % des échanges, illustrant l’absence d’un véritable marché commun. Même les réserves de change, bien qu’en amélioration, restent très sensibles aux cycles internationaux. Tant que l’union restera essentiellement monétaire, sans convergence réelle des politiques économiques, elle demeurera fragile.
Le Gabon cherche à redéfinir son modèle économique. Où en est réellement la transformation structurelle du pays ?
Le Gabon parle de transformation structurelle depuis plus d’une décennie. La vraie question n’est donc pas celle de l’intention, mais celle de l’exécution.
Des progrès réels ont été enregistrés. Le pays n’est plus uniquement un exportateur de grumes. Le développement de la transformation locale du bois, notamment à la zone économique spéciale de Nkok, la valorisation partielle du manganèse et la volonté affichée de développer l’agro-industrie témoignent d’un début de mutation. Mais cette transformation reste incomplète et non systémique. La dépendance au pétrole demeure forte, le tissu productif reste limité et le chômage des jeunes structurel. En réalité, la transformation est engagée dans les discours, amorcée dans certains secteurs, mais encore loin d’un changement profond du modèle économique. Une transformation réussie suppose une diversification des recettes publiques, une industrialisation à grande échelle, une réforme profonde de la gouvernance économique, un climat des affaires crédible et une politique ambitieuse de formation des compétences.
Comment analysez-vous l’évolution des relations entre le Gabon et le Maroc ces dernières années ?
Les relations entre le Gabon et le Maroc sont historiquement solides et stratégiques. Elles reposent sur une proximité politique durable, une coopération diplomatique régulière et une continuité dans les relations, indépendamment des changements internes.
Sur le plan économique, la présence marocaine est structurante. Des groupes comme Attijariwafa Bank, Maroc Telecom ou Ciments de l’Afrique jouent un rôle clé. Pour le Gabon, cela signifie un accès à des capitaux africains, une expertise bancaire et télécom, et des partenariats Sud-Sud concrets. Cependant, cette relation est aujourd’hui en phase d’ajustement. Les recompositions politiques internes au Gabon, l’évolution du contexte régional et la montée de nouvelles influences obligent à repenser les équilibres. Tout se jouera dans la capacité du Gabon à négocier, à exiger de la valeur locale et à structurer sa propre stratégie industrielle.
Quels secteurs présentent le plus fort potentiel dans la coopération Gabon–Maroc ?
Le potentiel de coopération dépasse largement le cadre bancaire classique. Plusieurs secteurs se détachent clairement. La finance et l’ingénierie des investissements constituent un premier levier, le Maroc disposant d’un écosystème financier africain mature. Viennent ensuite l’industrie et la transformation locale, qui doivent viser le transfert de savoir-faire et non la simple implantation commerciale. L’énergie et la transition énergétique offrent également des perspectives majeures. Le Maroc s’est imposé comme un leader africain des énergies renouvelables, tandis que le Gabon dispose d’un potentiel hydroélectrique important et d’atouts forestiers stratégiques.
Le numérique et les services représentent un autre champ prometteur, avec la possibilité de faire du Gabon un hub digital pour l’Afrique centrale. Enfin, le capital humain reste le levier le plus sous-estimé. Sans formation adaptée et massive, aucune coopération ne peut être véritablement transformationnelle.
6. L’intégration régionale en CEMAC reste limitée. Quelle est votre vision pour la renforcer ?
Une union monétaire sans intégration productive réelle crée des déséquilibres. Il faut passer d’une intégration administrative à une intégration économique concrète. Cela suppose de rendre effective la libre circulation, de construire des chaînes de valeur régionales, d’harmoniser la fiscalité et le climat des affaires, de renforcer le rôle des institutions communautaires et d’investir massivement dans les infrastructures régionales. Sans routes, énergie et corridors logistiques, l’intégration reste théorique.
Quel avenir voyez-vous pour la CEMAC dans un contexte de recomposition géopolitique africaine ?
La CEMAC est à un moment charnière. Trois scénarios se dessinent : l’inertie et la marginalisation, le sursaut stratégique ou l’intégration accélérée dans le cadre de la ZLECAf. Une monnaie commune sans marché intégré est une demi-construction. La recomposition géopolitique actuelle est une fenêtre d’opportunité, mais elle ne restera pas ouverte indéfiniment.
Vous avez récemment publié un livre. Quel message central souhaitez-vous transmettre ?
Ce livre est un témoignage des quatorze années de mandature du Président Ali Bongo, avec leurs réussites et leurs échecs. C’est aussi une plongée dans le fonctionnement interne des institutions, qui auraient dû être profondément réformées. Malheureusement, les nouvelles autorités se sont souvent contentées de changer la façade sans traiter le fond.
Quelle est aujourd’hui votre ambition personnelle pour le Gabon et la région ?
Mon ambition est de proposer un projet crédible et alternatif. Le Gabon mérite mieux que les bricolages actuels, et notre région, pourtant riche de potentiel, mérite une dynamique nouvelle, en lien avec les autres États et les institutions communautaires.