Alors qu’en 2025 Airbus a fait sensation avec des chiffres record, son concurrent Boeing semble être sorti de la zone turbulence. Au Maroc, les deux mastodontes, épée à la main, s’adonnent à un duel très silencieux. Pendant que Boeing et la RAM s’allient pour moderniser les appareils de la compagnie nationale, Airbus riposte avec l’implantation d’une usine de fabrication et d’assemblage. Initialement prévue en Slovaquie, ce projet représente un investissement pouvant atteindre 105 millions d’euros. Décryptage.
La 8e édition du Marrakech Airshow a été le théâtre d’une concurrence en sourdine. Boeing et Royal Air Maroc s’y sont alliés pour moderniser les cabines des 7 Dreamliner. L’annonce peut sembler technique. « Elle est en réalité stratégique. Une cabine, ce n’est pas du décor. C’est l’interface entre une compagnie et ses passagers. La rénover, c’est prolonger la vie commerciale d’un appareil. C’est aussi maintenir un appareil dans l’écosystème de son constructeur», nous confie une source. Et Boeing a de quoi s’accrocher. Royal Air Maroc a bouclé les six livraisons de Boeing 737-8 d’ACG. La RAM s’apprête à rénover entièrement les cabines de 7 Boeing 787-8.
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«Ces opérations ne sont pas des détails. Elles traduisent une présence industrielle et commerciale durable. La compagnie nationale n’est pas un client parmi d’autres. Elle est un pilier», précise notre source. Mais, Airbus ne compte pas regarder passer les Dreamliner. Le groupe européen a riposté avec une décision autrement plus lourde : l’implantation d’une usine de fabrication et d’assemblage au Maroc. «Le projet était initialement prévu en Slovaquie. Il représente un investissement pouvant atteindre 105 millions d’euros. Ce n’est pas un bureau commercial. Ce n’est pas un centre de maintenance légère», soutient notre source.
Marrakech, scène d’un ancrage Boeing
Le Marrakech Airshow n’est pas un simple salon. C’est un lieu où les contrats disent la puissance des uns et les ambitions des autres. Boeing y a montré une chose essentielle : il n’a pas quitté le terrain marocain. En s’alliant avec Royal Air Maroc pour moderniser les cabines des 7 Dreamliner, le constructeur américain consolide une relation ancienne. «Dans l’aéronautique, changer de constructeur ne se décide pas comme on change de fournisseur de sièges. Les flottes impliquent des simulateurs, des pièces, des cycles de maintenance. Boeing le sait. Il capitalise sur l’existant», explique Michel Vialatte, expert en politique publique.
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Dans l’aéronautique, changer de constructeur ne se décide pas comme on change de fournisseur de sièges. Les flottes impliquent des simulateurs, des pièces, des cycles de maintenance. Boeing le sait. Il capitalise sur l’existant. Il faut d’ailleurs rappeler que Royal Air Maroc, qui exploite exclusivement des avions Boeing, a pour objectif de passer de 50 à 200 appareils d’ici 2037, tandis que Kenya Airways compte augmenter aussi sa flotte d’au moins 50 appareils, principalement des Boeing, au cours des cinq prochaines années.
Même si dans l’un de nos articles sur le sujet, nous avons révélé les probables intentions de RAM de se diriger vers le constructeur français, surtout dans l’élan de la relance de la coopération France-Maroc, l’acteur Boeing semble avoir les pieds solides. Cependant, Air Bus ne baisse pas pour autant les bras.
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L’implantation de son usine de fabrication et d’assemblage au Maroc, initialement prévue en Slovaquie, représentant un investissement pouvant atteindre 105 millions d’euros est une réponse stratégique. «Dans l’aéronautique, une usine de fabrication et d’assemblage n’a pas la même portée qu’un contrat de vente. Vendre des avions, c’est exporter. Implanter une usine, c’est produire sur place. C’est intégrer le pays dans une chaîne de valeur. C’est créer des compétences, des sous-traitances, des flux logistiques, des emplois directs et indirects. C’est s’inscrire dans une durée plus longue que celle d’un carnet de commandes», précise Vialatte.
Deux stratégies, un même objectif
Boeing mise sur l’existant. Airbus mise sur le futur. Boeing sécurise une relation ancienne et opérationnelle avec la RAM. Airbus crée une capacité productive. Boeing reste dans le quotidien de la compagnie. Airbus s’installe dans le tissu économique marocain. La première stratégie est immédiatement rentable. La seconde est plus lourde, plus lente, mais potentiellement plus structurante.
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Une usine crée des dépendances réciproques. Le pays a besoin de l’investisseur pour les emplois et les transferts de technologie. L’investisseur a besoin du pays pour la stabilité, les infrastructures et les compétences. Boeing conserve l’avantage de l’incubation. Il est déjà dans la flotte. Il connaît les appareils. Il a formé les équipes. Il a livré les 737-8. Il rénove les 787-8. Cette position est confortable. Mais elle n’est pas imprenable.
L’histoire de l’aéronautique montre que les fidélités se déplacent quand un concurrent propose une implantation industrielle, des compensations locales ou une offre globale. Airbus le sait. C’est pourquoi il ne se contente pas de vendre. Il fabrique. «Le constructeur européen Airbus, lui, est implanté de longue date au Maroc à travers Airbus Atlantic, filiale à 100% Airbus, spécialisée dans la fabrication composite, l’assemblage de sous-ensembles métalliques complexes, la maintenance et le support d’équipements avioniques. Depuis 2014, la filiale a étendu ses activités dans le Royaume avec une nouvelle usine de 15.000 m2 au sein de la zone Midparc à Casablanca et, avec 2 usines désormais, emploie 1000 salariés et participe à la consolidation de l’écosystème industriel aéronautique marocain», nous confie le consultant international et expert en politique publique Michel Vialatte.
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Pour le Maroc, cette concurrence est une opportunité. Elle signifie que les deux plus grands constructeurs mondiaux le considèrent comme un territoire stratégique. Mais elle signifie aussi que le Maroc doit gérer un équilibre. Trop pencher vers Boeing, c’est risquer de perdre les bénéfices industriels d’Airbus. Trop pencher vers Airbus, c’est fragiliser une relation ancienne avec Boeing et la RAM. Cette dynamique d’investissement accompagne les ambitions de croissance du secteur à l’export.
Mohammed Bellatig, président du Groupement des industries marocaines aéronautiques et spatiales (GIMAS), a estimé que les exportations aéronautiques du Maroc pourraient atteindre 5 milliards de dollars par an d’ici à 2029, contre environ 3 milliards de dollars en 2025. Dans des propos rapportés par Reuters le 8 octobre, le responsable a mis en avant le développement de l’écosystème industriel marocain pour expliquer ces prévisions optimistes.
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Aujourd’hui pour le Maroc, l’enjeu est de transformer cette rivalité en levier. Chaque investissement, chaque contrat, chaque modernisation doit servir la montée en gamme du pays. Le face-à-face silencieux entre Boeing et Airbus au Maroc ne fait que commencer. Le pays a intérêt à entretenir les deux. C’est une diplomatie économique qui ne dit pas son nom.
Aéronautique : quatre projets industriels en chiffres
Le Marrakech Airshow 2026 a été marqué par plusieurs annonces d’investissement dans la filière aéronautique marocaine :
Safran Oil Systems : 12,8 millions de dollars pour une usine de systèmes de lubrification pour moteurs d’avions.
Matis Aerospace : 16,5 millions de dollars pour une unité de câblage électrique aéronautique, avec 750 emplois directs prévus.
APS Coating : 20,9 millions de dollars pour une usine de traitement de surfaces de pièces aéronautiques, avec 120 emplois directs.
Mecapole : 11,6 millions de dollars pour renforcer ses capacités d’usinage de précision, avec 80 emplois directs prévus.
La filière marocaine en bref :
160 entreprises dans le secteur ;
25 000 emplois ;
5 milliards de dollars d’exportations annuelles visés à l’horizon de trois ans, contre 3 milliards actuellement, selon le GIMAS.