Acteurs clés mais souvent contestés, les agences de notation influencent profondément l’accès des États aux marchés financiers. Dans une tribune au Financial Times, le président nigérian Bola Tinubu dénonce la domination des Fitch Ratings, Moody’s Ratings et S&P Global Ratings, accusées d’alimenter une “prime africaine” pénalisante. Décryptage.
Les agences de notation sont devenues des acteurs incontournables de l’économie mondiale. À chaque annonce de notation, elles influencent les marchés financiers, orientent les stratégies des investisseurs et dictent, parfois implicitement, les politiques économiques des États. Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch composent aujourd’hui un oligopole dont les décisions peuvent faire basculer la confiance d’un marché ou alourdir le coût d’emprunt d’un pays. Mais leur pouvoir dépasse largement la simple évaluation des risques : elles façonnent l’image économique d’une nation et structurent l’accès au capital. Face à une régulation parfois jugée insuffisante et une influence perçue comme asymétrique, la question se pose : les agences de notation sont-elles devenues un nouveau “Big Four”, à l’instar des géants de l’audit ?
Récemment, une personnalité pas des moindres, le Président du Nigéria Bola Ahmed Tinubu, a choisi les colonnes du Financial Times, journal économique et financier britannique, pour lancer un plaidoyer d’envergure, à savoir que l’Afrique doit se doter de sa propre agence de notation de crédit, afin de corriger ce qu’il qualifie de ‘’mauvaise évaluation persistante » du risque africain par les marchés financiers internationaux. Au cœur de son argumentaire publié ce 16 février par le quotidien britannique, une notion devenue centrale dans le débat économique continental : la ‘’prime africaine », cet écart entre le risque perçu par les investisseurs et la réalité macroéconomique des pays africains. Selon le président Bola Tinubu, cette distorsion se traduit par des coûts d’emprunt excessifs et un accès restreint aux capitaux, au détriment du financement du développement.
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Il faut d’ailleurs rappeler que, derrière ces notations, se cachent des mécanismes complexes mêlant expertise financière, lobbying et jeux d’intérêts. Si elles se présentent comme des arbitres impartiaux de la santé financière, leur indépendance est régulièrement remise en question. La crise financière de 2008 a révélé leurs limites, notamment leur rôle dans la surévaluation des actifs toxiques. Pourtant, malgré les critiques, elles demeurent essentielles à l’architecture du système financier mondial. Dès lors, peut-on considérer les agences de notation comme une nouvelle élite régulatrice, ou sont-elles avant tout des outils façonnés par et pour les grands acteurs du marché ?
Les ratés en Afrique
Loin de gros scandales financiers comme les Big four, les Big Three sont cependant sujets à des erreurs. D’après nos recherches sur les agences de notation au cours des dix dernières années, il existe des biais évidents dans la manière dont elles déterminent le risque souverain africain par exemple. Plusieurs études ont montré que les agences de notation surestiment certains facteurs de risque sur le continent. Une autre étude comparative de 30 pays d’Afrique et d’autres régions a mis en évidence un manque d’uniformité dans l’application des indicateurs économiques dans les notations.
C’est ce qui a expliqué la décision de l’Union africaine d’adopter une déclaration sur la création d’une agence de notation de crédit pour l’Afrique. Côté présence, la plupart des analystes de notation sont basés en Europe, en Asie et aux États-Unis. Parmi les trois grandes agences, Standard & Poor’s et Moody’s ont chacune un seul bureau en Afrique du Sud. Elles disposent au total de cinq à dix analystes couvrant environ 25 pays souverains, entreprises et pays souverains. Fitch Ratings a fermé son seul bureau en Afrique en 2015. Selon l’économiste Medi Lahlou, « on a des experts qui n’ont pas le recul terrain dans leur analyse. Et c’est un véritable handicap ».
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Sur le continent, c’est en Tunisie que Fitch a commis une erreur dans une évaluation de décembre 2022. Fitch a publié sa notation de la Tunisie en dehors du calendrier prévu, sans tenir compte de toutes les informations disponibles et pertinentes. Fitch a corrigé cette erreur trois mois plus tard, mais uniquement pour se conformer à l’exigence réglementaire de l’Autorité européenne des marchés financiers, qui impose aux agences de notation de ne pas s’écarter du calendrier de publication des notations souveraines. Autre bavure, c’est au tour de Moody’s au Cameroun dans le dossier des impôts supplémentaires sur le revenu des personnes physiques, le cabinet de notation a interprété comme un développement négatif pour le profil de crédit du pays.
Mais les indicateurs budgétaires du Cameroun étaient modérés. Le pays pouvait se permettre d’augmenter les salaires. Encore au Nigeria, Moody’s a dû revenir sur la dégradation de l’évaluation du Nigeria en l’espace de sept mois. Pour justifier son changement d’avis, l’agence a invoqué l’évolution positive de la politique économique résultant de la suppression par le gouvernement des subventions aux carburants et de l’unification des taux de change du pays. Mais ces facteurs économiques n’ont pas changé entre l’abaissement de la note et son annulation. Le gouvernement nigérian avait contesté la décision initiale de Moody’s.
Dans sa tribune, le président nigérian pointe la ‘’présence limitée sur le terrain » des grandes agences et critique le poids accordé à des jugements subjectifs, risque politique, solidité institutionnelle, durabilité des politiques publiques, dans leurs modèles d’évaluation. Selon lui, ces appréciations reposent sur une ‘’discrétion d’analyste » opaque et tendent à amplifier les cycles mondiaux. Dans des économies souvent dépendantes des matières premières, les chocs sur les prix internationaux déclencheraient des vagues rapides de dégradations, même lorsque les fondamentaux, réserves, soutenabilité de la dette, marges budgétaires, demeurent relativement solides. Ces dégradations, affirme-t-il, deviennent alors ‘’autoréalisatrices » : la baisse de notation renchérit le coût du crédit, détériore les finances publiques et renforce la perception de risque initiale. L’argumentaire du président intervient dans un contexte de tensions croissantes entre acteurs africains et agences internationales.
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En janvier, Afreximbank a mis fin à sa relation de notation avec Fitch, après la dégradation de sa note de BBB à BBB-, puis à BB+, faisant basculer la banque multilatérale dans la catégorie spéculative. Fitch avait évoqué des inquiétudes liées à l’exposition aux souverains en restructuration, comme le Ghana, la Zambie ou le Soudan du Sud, ainsi que des divergences sur le niveau de prêts non performants et l’application de la norme IFRS 9. Afreximbank a contesté ces évaluations, invoquant son statut de créancier privilégié et la conformité de ses états financiers aux standards internationaux. Cet épisode illustre, pour de nombreux responsables africains, les frictions récurrentes autour des méthodologies d’évaluation du risque sur le continent.
Faut-il lancer des agences pour créer un autre narratif ?
En 20025, au Maroc, Fitch Ratings abaisse la note nationale à long terme de la Société Générale Marocaine passant de AAA à AA. Au Sénégal, c’est Moody’s qui a dégradé la note souveraine du pays de Ousmane Sonko. Cette pression des agences de notation sur les économies africaines pose une question centrale : peut-on créer nos agences de notation ? Du côté de l’Afrique de l’ouest, Bloomfield Investment Corporation est la première agence de notation financière d’Afrique francophone.
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En 16 années d’activité, ses équipes ont passé au peigne fin les états financiers d’États, d’entreprises, de collectivités locales et d’institutions financières. Plus de 2000 notes financières ont ainsi été attribuées. Basée à Abidjan en Côte d’Ivoire avec une représentation au Cameroun, l’agence de notation Bloomfield est en pleine expansion aussi bien en Afrique qu’en Europe avec un savoir-faire et une croissance qui font d’Abidjan la ville pionnière de la notation financière en Afrique francophone.
Dans une tribune publiée sur Jeune Afrique, le CEO de Bloomfield Investment appelait a plus d’agence de notation sur le continent. « Les idées préconçues des agences internationales de notation pénalisent l’Afrique », explique l’expert. Pour Tinubu il ne s’agit pas de remplacer les agences mondiales, mais de les compléter. Une agence continentale crédible pourrait détecter plus tôt les améliorations issues des réformes et envoyer des signaux précurseurs aux marchés, en amont des révisions officielles des ‘’Big Three ». La condition du succès, reconnaît-il, réside dans la crédibilité : gouvernance indépendante, données exhaustives, transparence méthodologique et reconnaissance par les investisseurs internationaux.