Le centre de gravité bancaire en Afrique n’est plus à Paris. Il se déplace vers Casablanca. Le paysage bancaire africain connaît une recomposition silencieuse mais profonde. Alors que plusieurs groupes français réduisent leur exposition en Afrique subsaharienne, les banques marocaines accélèrent leur expansion et consolident leur présence sur le continent. Dernières en date l’acquisition de de Société générale Ghana par Attijariwafa bank. Un mouvement stratégique qui relance l’expansion internationale de la banque dans une zone anglophone. Analyse.
Comment la place financière marocaine capitalise sur le retrait des banques hexagonales pour redessiner la carte bancaire de l’Afrique. Le constat est désormais unanimement partagé par les observateurs de l’économie africaine. Les chiffres parlent d’eux-mêmes et dessinent une trajectoire implacable. Sur les deux dernières décennies, la présence commerciale de la France en Afrique s’est considérablement effritée. Selon les estimations de la compagnie d’assurance-crédit COFACE, la part de marché française sur le continent est passée de plus de 10 % en 2002 à environ 4,4 % en 2022.
Cette chute spectaculaire, qui représente plus de la moitié de la présence économique française en moins de vingt ans, traduit un désintérêt structurel des entreprises hexagonales pour certains secteurs clés du développement africain. Le secteur bancaire illustre parfaitement ce mouvement de retrait. Crédit Agricole, BNP Paribas, Société Générale – les fleurons de la finance française ont progressivement réduit leur présence sur le continent, voire quitté purement et simplement certains marchés jugés trop risqués. L’explication officielle, invoquant des retours sur investissement insuffisants, peine cependant à convaincre face à la voracité des acteurs qui les remplacent.
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L’économiste Abdelghani Youmni apporte un éclairage précieux sur ce phénomène, en soulignant la dissonance profonde entre les modèles économiques: «Le motif du retrait des banques françaises du continent se trouve dans la rentabilité de l’activité bancaire. En Afrique, on a un dualisme économique formel versus économie informelle qui est très loin différent de celui des banques européennes qui sont dans un autre paradigme : économie réelle versus économie financière.»
Cette analyse met en lumière un décalage fondamental. Les banques européennes, habituées à opérer dans des économies où la distinction entre secteur formel et informel est moins prononcée, peinent à appréhender les spécificités africaines. La coexistence d’une économie formelle relativement restreinte et d’un secteur informel gigantesque – représentant parfois plus de 80% de l’emploi dans certains pays – constitue un défi que les modèles bancaires occidentaux n’ont pas su relever. La quête de rentabilité a poussé ces institutions vers des marchés plus lucratifs, notamment asiatiques, comme le souligne Youmni, qui évoque un «nouveau paradigme financier où les banques vont vers des marchés plus rentables».
Ce recentrage stratégique, compréhensible d’un point de vue purement économique, n’en a pas moins des conséquences géopolitiques majeures. «Le motif du retrait du Société Générale du continent se trouve dans la rentabilité de l’activité bancaire. En Afrique, on a un dualisme entre économie formelle et économie informelle, qui est très loin différent de celui des banques européennes qui sont dans un autre paradigme : économie réelle versus économie financière», explique Youmni.
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Et de poursuivre: «Par contre, pour un pays comme le Maroc qui a une véritable maturité dans ce secteur, ce retrait est un atout indéniable», précise l’économiste. Ce mouvement ne concerne pas que les banques françaises. A la même période, l’un des concurrents directs de Société Générale Standard Chartered a quitté cinq pays (Angola, Cameroun, Gambie, Sierra Leone et Zimbabwe), révèle Jeune Afrique. «BNP, le groupe BPCE et Crédit agricole se sont aussi massivement désinvestis de leurs zones historiques, l’Afrique de l’Ouest», confirme le confrère.
Attijariwafa bank s’active
Dernière illustration de cette dynamique, Attijariwafa bank a conclu un accord pour acquérir 55,22 % du capital de Société Générale Ghana. Une opération qui marque une nouvelle étape dans la stratégie d’expansion du groupe marocain et lui ouvre les portes de l’Afrique de l’Ouest anglophone. L’opération prévoit la cession par le groupe Société Générale de l’intégralité de sa participation de 60,22 % dans sa filiale ghanéenne.
Attijariwafa bank en reprendra 55,22 %, tandis que le Social Security and National Insurance Trust (SSNIT), organisme ghanéen de sécurité sociale, acquerra 5 % supplémentaires. La transaction reste soumise aux autorisations réglementaires et boursières requises au Maroc et au Ghana. Au-delà du changement d’actionnaire, cette acquisition répond à un enjeu stratégique : renforcer la présence du groupe casablancais dans les marchés anglophones, où son implantation demeure moins développée que dans l’espace francophone. Le Ghana constitue ainsi un point d’entrée sur un marché de 35 millions d’habitants, avec une banque déjà implantée et disposant d’un réseau opérationnel.
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Basée à Accra, Société Générale Ghana compte plus de 500 collaborateurs et dispose de 40 agences réparties dans 24 villes. À fin 2025, l’établissement affichait un produit net bancaire de 1,356 milliard de cédis ghanéens, soit environ 116 millions de dollars, pour un résultat net de 397 millions de cedis, équivalant à près de 34 millions de dollars. Son total bilan atteignait 9,7 milliards de cedis, soit environ 829 millions de dollars, selon le taux de change de référence communiqué au 30 septembre 2026.
Pour Attijariwafa bank, l’intérêt de l’opération tient autant à ces fondamentaux qu’à la possibilité de s’appuyer sur une structure déjà opérationnelle. Plutôt que de construire un réseau à partir de zéro, le groupe pourra s’appuyer sur les équipes, les portefeuilles de clients et les infrastructures existantes de la banque ghanéenne. Une approche qui s’inscrit dans son expérience d’intégration d’établissements acquis sur le continent. Le choix du Ghana permet également au groupe de se positionner sur une économie dont les perspectives intéressent les investisseurs internationaux. L’enjeu sera désormais de développer les activités de la banque, de renforcer son offre aux entreprises et d’exploiter les synergies avec les autres marchés où Attijariwafa bank est présent.
«Attijariwafa bank est plus que jamais confiante dans l’Afrique. Nous sommes une banque africaine avec une présence régionale sur notre Continent et on peut considérer que nous participons à ce que vous appelez la montée en puissance des banques régionales africaines. Nous avons commencé cette expansion il y a longtemps et avons atteint une taille et une couverture régionale qui fait que nos opportunités de développement existent non seulement à travers des acquisitions que grâce au potentiel de croissance organique. Le départ des banques françaises nous a parfois permis d’acquérir de nouveaux clients qui étaient à la recherche de banques solides disposant d’un réseau de correspondants étendus et d’une offre de produits complète», nous confie une source.
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Cette acquisition s’inscrit dans une stratégie de développement africain engagée depuis plusieurs années par le groupe marocain. Présent dans plusieurs marchés du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, Attijariwafa bank a construit un réseau panafricain qui lui permet d’accompagner les entreprises dans leurs opérations transfrontalières, leurs besoins de financement et leurs échanges commerciaux.
Un naufrage annoncé pour la diplomatie économique française
La prise de conscience politique est désormais manifeste. «Il y a 15 ans, on était une puissance bancaire, tout le monde a vendu. J’ai demandé aux ministres de revoir les choses en profondeur», alertait le président français Emmanuel Macron dans un discours. Ces mots, prononcés par le chef de l’État français, traduisent l’inquiétude des plus hautes sphères du pouvoir face à une érosion qui menace directement l’influence de Paris sur le continent.
La diplomatie économique française, historiquement un des piliers de l’influence internationale de la France, connaît aujourd’hui une crise profonde. Les parts de marché françaises ont stagné puis reculé, tandis que d’autres acteurs mondiaux – chinois, turcs, indiens – ont massivement investi dans la région. Les échanges commerciaux entre la France et l’Afrique subsaharienne, qui ont représenté 24,5 milliards d’euros en 2023, ne constituent plus qu’1,8% des exportations françaises – un chiffre en recul significatif en proportion du commerce total, signe d’une perte d’attractivité relative de Paris.
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L’effondrement du modèle des « grands contrats », qui permettait aux entreprises françaises de s’implanter durablement grâce à des accords commerciaux stratégiques, accélère ce déclin. Alstom, EDF, Safran, Dassault Aviation – ces noms emblématiques du savoir-faire français – voient leur emprise se réduire face à une concurrence toujours plus agressive et à un environnement politique africain exigeant une diversification des partenariats. «Aujourd’hui, même si cette région est stratégique, il y a lieu de redéfinir un autre schéma de développement», reconnaît Michel Viallatte, expert consultant en gouvernance territoriale.
Le Maroc : une expertise dans la finance qui se démarque
Si la France perd son influence, Casablanca, elle, gagne en rayonnement. Le retrait des banques françaises crée un espace où les établissements marocains, forts de leur expérience et de leur connaissance fine du continent, se démarquent. «Par contre, pour un pays comme le Maroc qui a une véritable maturité dans ce secteur, ce retrait est un atout indéniable», souligne Youmni. Cette «maturité» dont parle l’économiste n’est pas le fruit du hasard. Les banques marocaines ont développé au fil des décennies une expertise spécifique, adaptée aux réalités économiques africaines. Contrairement à leurs homologues européennes, elles ont appris à naviguer dans ce «dualisme économique» que Youmni a identifié comme un obstacle majeur pour les banques françaises.
Les groupes bancaires marocains, comme Attijariwafa Bank, BMCE Bank of Africa ou Banque Centrale Populaire, ont construit des modèles opérationnels capables de conjuguer exigences de rentabilité et adaptation aux spécificités locales. Leur expansion en Afrique subsaharienne, entamée depuis plusieurs années déjà, s’est accélérée avec le désengagement des acteurs historiques.
Casablanca bénéficie également d’un avantage concurrentiel décisif : sa position géographique et sa stabilité politique en font une porte d’entrée naturelle vers le continent. La place financière casablancaise offre aux investisseurs internationaux une plateforme moderne, régulée, tout en servant de tremplin vers les marchés subsahariens – un positionnement que l’absence de concurrence française rend encore plus attractif.
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Il faut d’ailleurs rappeler que le secteur bancaire et financier marocain a joué un rôle capital dans la stratégie de coopération sud-sud du Maroc, initiée et pilotée par le mantra royal. Il demeure l’un des acteurs clés de la diplomatie économique du Royaume. Si en dix ans, le Maroc a investi près de 5 milliards de dollars en Afrique subsaharienne, se positionnant ainsi comme 2ème investisseur intra-africain et 1er investisseur en Afrique de l’Ouest, c’est en effet grâce aux financements des banques marocaines comme Attijariwafa bank, Bank of Africa (ex-BMCE bank) et la Banque centrale populaire (BCP) qui ont créé des antennes dans ces pays.
La concurrence demeure pour autant…
Dans un schéma de changement d’acteur sur les chaises, c’est au tour de l’acteur bancaire JP Morgan de s’intéresser en Afrique. En octobre 2025 le patron de la banque avait effectué une mission dans quatre nations clés du continent – le Kenya, le Nigeria, l’Afrique du Sud et la Côte d’Ivoire – pour une tournée stratégique visant à renforcer la présence de la banque américaine sur ce terrain encore largement sous-exploité par les géants de Wall Street.
Au-delà du développement de l’offre bancaire, les besoins en financement souverain deviennent une priorité pour les États africains, et JPMorgan souhaite capter une part importante de ces transactions. Rappelons que JP Morgan a été parmi les cinq banques sélectionnées, en janvier dernier, par la Côte d’Ivoire pour émettre son eurobond de 2,5 milliards de dollars. Cet intérêt n’est pas fortuit. La Chine a supplanté les États-Unis en tant que premier partenaire économique et financier du continent africain. De surcroît, la seconde puissance économique mondiale est derrière les financements de nombreux projets structurants d’infrastructures (barrages hydroélectriques, chemins de fer, autoroutes…).
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La Chine est devenue le principal prêteur de nombreux pays africains au moment où l’accès aux sources de financement est de plus en plus difficile. Face à cette situation, les États-Unis ambitionnent de réoccuper le terrain en Afrique. «Pour faire face à cette concurrence, les banques marocaines pourraient envisager des partenariats stratégiques avec JP Morgan sur des projets complexes. Elles ont aussi une chance de renforcer leur présence sur le segment des petites et moyennes entreprises (PME), un domaine que JP Morgan ne priorise pas. Grâce à leur connaissance approfondie du marché local et à leurs positions solides, les banques marocaines ont la possibilité de s’adapter et de tirer parti de cette situation pour rester compétitives sur le continent», fait remarquer Zakaria Fahim, Managing Partner de BDO Maroc.