Deuxième filière exportatrice industrielle du Maroc derrière l’automobile, l’aéronautique entre dans une nouvelle phase. Après avoir bâti les fondations d’une production compétitive, le Royaume veut désormais s’imposer dans la conception, la maintenance et les systèmes critiques. Avec près de 160 entreprises, 27 000 emplois et plus de 40 % de valeur ajoutée locale, le secteur prépare son prochain décollage.
Il y a vingt-cinq ans, faire du Maroc une terre d’aéronautique, industrie de souveraineté par excellence, relevait encore du pari. Aujourd’hui, le Royaume compte près de 160 entreprises, emploie quelque 27 000 personnes, dont 40 % de femmes, et affiche un taux d’intégration locale supérieur à 40 %. Les exportations du secteur avoisinent désormais les 3 milliards d’euros, avec comme prévisions le double à l’horizon 2030, À fin août 2026, elles atteignaient près de 17,3 milliards de dirhams, en hausse de 19,3 %, soit 6,2 % des exportations nationales contre 0 il y a 25 ans.
En 25 ans, le Maroc est devenu la première base aéronautique africaine, loin devant l’Afrique du Sud. Mais au-delà des chiffres, c’est surtout le positionnement du Maroc qui a changé. Les grands acteurs du secteur, à savoir Boeing, Airbus, Safran, Pratt & Whitney… et leurs sous-traitants ont progressivement confié au Royaume des activités de plus en plus complexes. Le pays n’est plus seulement une plateforme de production compétitive : il est devenu un maillon incontournable dans la chaîne de valeur de la production aéronautique mondiale.
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Le taux d’intégration local, constitue l’un des marqueurs de cette montée en valeur. Dans une industrie où les grands constructeurs d’avions comme Boeing et Airbus, et les motoristes sont dépendants pour une part considérable d’un réseau mondial important de sous-traitants, cette capacité à fabriquer localement des composants et des sous-ensembles critiques confère au Maroc un rôle croissant dans l’écosystème aéronautique mondial.
Formation et infrastructures, les deux piliers de la réussite
Cette trajectoire ne doit rien au hasard. Elle repose sur une stratégie conduite sur plus de 2 décennies, articulant attractivité industrielle, formation, infrastructures et intégration progressive dans les chaînes de valeur internationales.
Deux leviers structurants ont particulièrement contribué à cette dynamique. D’un côté, la formation par alternance, notamment à travers la création de l’Institut des Métiers de l’Aéronautique (IMA), à Nouaceur, conçu par les industriels pour répondre directement aux besoins des industriels. De l’autre, à proximité de l’IMA, la création de la plateforme industrielle intégrée Midparc, développée, en partenariat avec MedZ, filiale de la Caisse de Dépôt et de Gestion (CDG), qui offre aux entreprises un environnement industriel unique répondant à leurs besoins pour produire dans les meilleures conditions de compétitivité une partie de leur activité.
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À ces atouts, s’ajoute la géographie. Situé à proximité immédiate de l’Europe et connecté aux grands marchés internationaux, le Maroc dispose d’un avantage logistique qui renforce son rôle de passerelle entre les continents. Le véritable enjeu, est désormais ailleurs. Après vingt-cinq années consacrées à construire une base industrielle compétitive, le Royaume ambitionne de franchir un nouveau seuil : passer de la co-localisation compétitive à la conception partagée.
De la sous-traitance à la conception partagée
Hamid Benbrahim El Andaloussi, acteur majeur dans l’émergence et le développement du secteur, Président de Midparc, résume cette évolution sous l’appellation «Maroc Aéro1.0», période durant laquelle le pays a construit sa crédibilité sur la compétitivité, la qualité et la fiabilité de sa production, «co-localisée». La nouvelle étape, elle, doit permettre au Maroc, de participer davantage à la conception de systèmes et d’équipements critiques, en tant que partenaire stratégique des acteurs du secteur. Cette évolution traduit une montée en gamme technologique. Elle ouvre également des perspectives dans des secteurs connexes, notamment la défense, le spatial, la sécurité ou encore les équipements médicaux, où les exigences de sécurité, de précision, de traçabilité et de certification sont comparables à celles de l’aéronautique.
Le Maroc profite des tensions du marché
Le contexte international joue également en faveur du Royaume. Carnets de commandes saturés, délais de livraison des avions qui s’étendent sur sept à huit ans, vieillissement des flottes et prolongation de la durée de vie des appareils : l’industrie aéronautique mondiale est confrontée à une très forte pression de la demande.
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Le marché de l’aéronautique civile est appelé à connaître une expansion considérable, avec près de 45 000 avions neufs à produire, pour un marché estimé à quelque 10 000 milliards de dollars, sur les 20 prochaines années.
«Nous sommes dans une industrie mondiale sous une très forte tension sur les talents», souligne Hamid Benbrahim El Andaloussi. La pénurie de compétences touche les constructeurs et leurs sous-traitants, tandis que la saturation des chaînes de production allonge les délais de livraison.
Cette tension profite mécaniquement aux plateformes industrielles déjà intégrées aux chaînes mondiales. Au Maroc, elle stimule à la fois la production, la maintenance, la transformation et la modification des appareils. «Le Maroc bénéficie d’une conjoncture d’exception», martèle M. Benbrahim El Andaloussi, indiquant que ses sites industriels, déjà intégrés dans les chaînes de valeur mondiales, apparaissent comme des relais indispensables pour absorber la demande croissante.
La maintenance (MRO), l’autre relais de croissance
C’est précisément dans la maintenance, réparation et révision (le MRO) que se dessine l’un des principaux relais de croissance. La prolongation de la durée de vie des avions accroît mécaniquement les besoins en maintenance des avions, des moteurs et des équipements.
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Le MRO et le secteur des modifications et transformations des avions, devrait représenter entre 40 et 45 % du chiffre d’affaires mondial du secteur au cours des vingt prochaines années. Pour le Maroc, ces marchés offrent donc de nouvelles opportunités de développement, face à la forte tension mondiale des talents.
Le Royaume franchit une nouvelle étape dans sa montée en valeur par l’implantation du projet Safran dans le moteur LEAP, s’agissant des activités liées à l’entretien et à l’assemblage. Justement, ce moteur, qui équipe une grande partie des monocouloirs récents d’Airbus, de Boeing et de Comac, constitue à cet égard, un marqueur important de montée en compétence dans ce secteur. Même logique pour les trains d’atterrissage.
Ces équipements figurent parmi les systèmes les plus critiques d’un avion et leur fabrication est maîtrisée par un nombre très limité d’acteurs mondiaux. Le choix de Safran d’implanter à Midparc une unité dédiée constitue ainsi, un signal fort de la confiance accordée à l’écosystème marocain. De la pièce au système critique, le changement de dimension est manifeste. «Pour certains équipements structuraux, le Maroc est devenu source unique de fabrication dans le monde», souligne Hamid Benbrahim El Andaloussi. Une telle situation signifie qu’un arrêt de production au Maroc peut désormais avoir des répercussions négatives sur la chaîne d’assemblage mondiale, ajoute-t-il.
Décarbonation, la nouvelle révolution
La prochaine bataille sera aussi environnementale. L’objectif de neutralité carbone du transport aérien à l’horizon 2050, impose aux constructeurs et à l’ensemble de leurs fournisseurs, de revoir leurs procédés et leurs technologies.
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Carburants d’aviation durables (SAF), nouveaux matériaux, optimisation des équipements et, à terme, recours à l’hydrogène, imposant des ruptures technologiques, la décarbonation va transformer en profondeur les chaînes de valeur aéronautiques. Pour le Maroc, cette contrainte peut devenir un avantage industriel. Son potentiel en énergies renouvelables, notamment solaire et éolien, ainsi que ses ambitions dans l’hydrogène vert, constituent autant d’atouts pour produire avec une empreinte carbone réduite.
Le prochain chapitre de l’aéronautique marocaine pourrait donc se jouer sur deux fronts : la sophistication technologique et la décarbonation. Après avoir construit sa crédibilité industrielle, le Royaume veut désormais faire de son secteur aéronautique un véritable laboratoire de souveraineté technologique.
De l’aéronautique à la défense
L’industrie aéronautique ne constitue pas une fin en soi. Pour Hamid Benbrahim El Andaloussi, elle peut devenir le socle de la «TEHNOVALLEY » marocaine capable d’attirer plusieurs secteurs stratégiques, de la défense au médical en passant par la sécurité.
La réussite aéronautique marocaine repose sur des compétences et des standards industriels, dont les applications dépassent largement le seul secteur aérien. Assemblage de moteurs, maintenance, fabrication de systèmes critiques, traçabilité et certification : autant de savoir-faire susceptibles d’être transférés à d’autres industries de pointe.
Le secteur des machines médicales constitue un premier champ d’application, notamment pour les équipements exigeant des niveaux élevés de fiabilité. La sécurité en est un autre. Mais c’est surtout la défense qui concentre désormais les ambitions. Les compétences acquises dans l’aéronautique civile peuvent en effet être mobilisées dans des domaines nécessitant la maîtrise de systèmes complexes, de procédés industriels rigoureux et de composants critiques.
Pour le Président de Midparc, l’enjeu est donc de dépasser la seule logique de plateforme aéronautique pour faire émerger un pôle de haute technologie du Royaume. Nouaceur et Midparc pourraient ainsi devenir l’un des points d’ancrage d’une nouvelle génération d’industries stratégiques marocaines.
