La filière aéronautique au Maroc amorce une nouvelle phase de son développement. Après vingt-cinq ans de montée en puissance comme base de production compétitive, le secteur ambitionne aujourd’hui, de devenir un partenaire de conception partagée aux côtés des plus grands groupes mondiaux. Hamid Benbrahim El Andaloussi, Président de Midparc et acteur majeur dans l’émergence et le développement du secteur, revient sur ce basculement qu’il qualifie de «Maroc Aéro 2.0», sur les nouveaux relais de croissance que sont la maintenance aéronautique (MRO) et la décarbonation, ainsi que sur le défi des talents, condition de cette ambition.
Challenge : Vous affirmez que le Maroc est passé d’une logique de sous-traitance à celle de partenaire stratégique. Qu’est-ce qui, concrètement, permet aujourd’hui au Royaume de franchir ce cap et quelles nouvelles activités à plus forte valeur ajoutée peut-il encore attirer ?
Hamid Benbrahim El Andaloussi : En vingt-cinq ans, notre pays a été en mesure d’édifier une base aéronautique, un chaînon critique indispensable, à très haute valeur ajoutée, de la chaîne de production mondiale de l’aéronautique, avec l’implantation de 160 sociétés, dont les acteurs majeurs de l’Industrie , attirant autour d’eux leurs sous-traitants. Le plus dur a été fait. Nous avons réussi la phase 1 de cette Industrie, ce que je pourrais appeler de «Maroc Aéro 1.0».
Aujourd’hui, nous sommes en train de passer à une deuxième phase du développement du secteur aéronautique. Suite à l’implantation récente à Midparc d’activités hautement technologiques de Safran dans le moteur d’avion LEAP (joint-venture entre Safran et General Electric) et le train d’atterrissage, un investissement de plus d’un demi-milliard d’euros générera à terme plus d’un millier d’emplois de haute technicité.
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À terme, le complexe industriel LEAP, développé sur une superficie de 17 hectares, comprendra un centre de maintenance capable de traiter jusqu’à 150 moteurs LEAP par an, ainsi qu’une usine d’assemblage dédiée à ce moteur. Cette dernière constituera la deuxième source mondiale de production du LEAP pour Safran. Pour le train d’atterrissage, il faut savoir qu’il n’y a pas plus de quatre acteurs dans le monde dans cette industrie critique. Ce Projet est en cours de lancement sur 7 ha à Midparc.
Ces projets hautement technologiques, devraient attirer autour d’eux tout un écosystème de sous-traitants qui participeront encore plus à la montée en valeur ajoutée locale du secteur. L’implantation, à Midparc, de technologies aéronautiques hautement stratégiques, telles que les moteurs et les trains d’atterrissage, marque un véritable tournant pour la base industrielle aéronautique marocaine. Ce développement traduit une évolution majeure : le Maroc ne se limite plus à une logique de «produire au Maroc », fondée principalement sur la compétitivité des coûts. Le Royaume s’inscrit désormais dans une dynamique de « produire avec le Maroc», en participant directement aux chaînes de valeur les plus avancées du secteur. Une vision partagée par le CEO de Safran, qui considère le Maroc comme un partenaire stratégique pour le groupe.
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Nous sommes en train de passer à ce que je considère comme la phase 2 de l’Industrie aéronautique au Maroc : «Maroc Aéro 2.0», avec la maitrise de systèmes plus complexes et à plus forte valeur ajoutée.
Challenge : Le développement de la maintenance aéronautique, notamment autour du moteur LEAP, ouvre un nouveau relais de croissance. Le Maroc peut-il devenir un véritable hub mondial du MRO et quelles infrastructures, compétences et investissements seront nécessaires pour y parvenir ?
H.B.A.: L’industrie aéronautique mondiale est un marché en croissance durable de 10 000 milliards de dollars de chiffre d’affaires, 46 000 avions à construire sur les vingt prochaines années.
Cette Industrie fait face à trois défis. Le premier, est celui d’une forte demande du transport aérien : aujourd’hui, quand vous commandez un avion, il faut attendre sept à huit ans pour le recevoir. Le premier défi, c’est donc de produire davantage pour répondre à une très forte pression de la demande.
Le deuxième défi, c’est qu’en même temps que l’on produit d’avantage d’avions d’aujourd’hui, il faut préparer les avions de demain. Il faut quinze à vingt ans pour développer un nouvel avion, et les avions de demain sont des avions qui consomment moins et qui doivent, progressivement, utiliser des énergies propres, avec pour ligne de mire le carburant, puis l’hydrogène, pour répondre à l’impératif 0 émission carbone à l’horizon 2050.
Il faut donc, à la fois, produire plus s’agissant de la génération actuelle des avions, qui va durer plus longtemps et qui aura besoin d’entretien, et s’engager dans les ruptures technologiques qu’exige la nouvelle génération d’avions de remplacement.
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Le troisième défi se situe au niveau des talents : il en manque de plus en plus à travers le monde, notamment à cause des départs à la retraite, du vieillissement de la population dans les pays européens et des besoins en talents pour répondre aux besoins de produire à la fois les avions d’aujourd’hui et ceux de demain. Il faut donc faire face à ces trois défis simultanément.
Comment cela se traduit-il pour le Maroc ? Notre pays a prouvé qu’il est aujourd’hui un acteur majeur, installé durablement, et il est en train de monter en valeur et en compétences grâce à l’accès à des technologies critiques comme les moteurs et les trains d’atterrissage. Il est durablement installé dans cette industrie du temps long, à condition que nous soyons capables de donner la bonne réponse à la problématique des talents, en quantité, en qualité et en diversité, pour nous-mêmes comme pour l’étranger, pour nos besoins locaux et pour l’export.
Aujourd’hui, le savoir-faire acquis au Maroc et la diversité des sociétés installées dans le moteur d’avion, et les matériaux composites, les trains d’atterrissage, les nacelles, des équipements hautement critiques, nous permettent, non seulement de produire avec des groupes stratégiques du secteur, mais aussi dans une seconde phase d’innover avec eux au Maroc. Au-delà, et compte tenu du haut niveau technologique de l’aéronautique, cela nous permet d’avoir l’ambition de capter d’autres technologies pour le Royaume, notamment avec le développement du pôle universitaire et industriel que j’ai évoqué, et de faire de Nouaceur ce que j’appelle la «TEHNOVALLEY» du Royaume, un pôle essentiel de haute technologie au Maroc.
Challenge : Le marché aéronautique mondial connaît une forte croissance, mais aussi des tensions persistantes sur les capacités de production et les chaînes d’approvisionnement. Quelle place le Maroc peut-il raisonnablement conquérir dans ce nouveau cycle et quels segments vous paraissent les plus prometteurs à moyen terme ?
H.B.A.: Aujourd’hui, sur les 10 000 milliards de dollars de chiffre d’affaires mondial de l’aéronautique, on peut considérer que 45 % relèvent de la maintenance des avions, notamment les grandes visites, l’entretien courant, les modifications, les transformations d’avions et de moteurs. Ce qu’on peut dire aujourd’hui, c’est qu’une partie de la valeur de l’industrie aéronautique est en train de se déplacer vers le service. Pourquoi ? Parce que, comme je vous l’ai dit, il y a une très forte demande sur les avions, et leur durée de vie est de plus en plus longue, faute d’avions de remplacement disponibles. Il y a là, incontestablement, un potentiel considérable.
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Or, dans ce domaine, notre part de marché au Maroc, est relativement faible : sur les 160 sociétés implantées au Maroc, 85 à 90 % sont dans la fabrication, ce que l’on appelle le manufacturing. Nous avons donc, incontestablement, un potentiel de croissance très fort dans ce secteur, qui reste conditionné par notre capacité à générer des talents spécifiques pour l’entretien. Nous avons bien réussi, dans le domaine de la production aéronautique, parce que nous avons créé l’IMA, qui répond à ces besoins. Dans le domaine de la maintenance, il y a encore du travail à faire ; des initiatives sont en cours, notamment au niveau de l’Académie de Royal Air Maroc, mais ce n’est pas suffisant.
Il y a des marges considérables pour nous, et à travers le monde, nous avons une autoroute devant nous pour attirer des sociétés dans l’entretien des avions, des moteurs et des équipements. Nous avons aussi un potentiel pour attirer un autre segment, celui des modifications et transformations d’avions : par exemple un Boeing 777, qui a volé dix, vingt ou trente ans pour le transport de passagers, peut être reconverti pour un usage cargo. Ce sont des opérations importantes et très rentables, mais qui sont, elles aussi, liées à notre capacité à former des talents dans les domaines de la maintenance et services aéronautiques.
Challenge : Vous présentez souvent les talents comme le principal défi de l’industrie aéronautique. Comment le Maroc peut-il former suffisamment d’ingénieurs et de techniciens tout en évitant la fuite des compétences, et quel rôle doivent jouer les industriels, les universités et l’État ?
H.B.A. : Dans le tableau du secteur aéronautique que nous avons dressé, le défi le plus important et le plus stratégique demeure celui des talents à travers le monde, pour répondre aux besoins des avions actuels et à ceux des avions de remplacement. Pour nous, il faut former simultanément pour nos propres besoins et pour répondre aux besoins internationaux. On ne peut pas freiner les départs, on ne peut pas empêcher les jeunes d’améliorer leur situation : il est légitime qu’ils cherchent à se construire un avenir au Maroc, ou à l’étranger. Une partie d’entre eux reviendra, une partie aussi fera partie des investisseurs dans le Maroc de demain.
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Pour nous, c’est donc beaucoup plus qu’un enjeu de formation : c’est un défi stratégique. Il s’agit d’en prendre conscience et d’avoir une stratégie de formation pour former aux différents métiers des services aéronautiques, notamment la maintenance d’avion, de moteurs et d’équipements, et de former, une fois encore pour nous et pour l’export. Il faut, pour cela, trouver les moyens, avec des partenaires en Europe ou dans le Golfe, pour établir des joint-ventures pour former, à la fois pour nous et pour eux.
Je demeure convaincu que dans des industries critiques comme l’aéronautique, la défense, une partie de l’avenir de ces industries en Europe ou dans le Golfe se trouve avec le Maroc, notamment à cause de la problématique des talents.
Challenge : À l’horizon 2050, la décarbonation va profondément transformer l’aéronautique. Le Maroc dispose d’un potentiel important en énergies renouvelables : peut-il faire de cet avantage énergétique un nouveau facteur de compétitivité et attirer une nouvelle génération d’investissements aéronautiques ?
H.B.A. : Il est clair, que notre pays est en train de se positionner comme un acteur majeur des énergies décarbonées. Avec nos objectifs d’énergie décarbonée à l’horizon 2030-2035, et les projets en cours dans le solaire, l’éolien et l’hydrogène, le Maroc sera, dans les années à venir, l’une des puissances capables de fournir de l’énergie décarbonée à l’Europe.
Pour l’aéronautique, l’enjeu mondial, c’est qu’à l’horizon 2050, le secteur du transport aérien émette zéro carbone, en transportant à cette échéance, environ huit milliards de passagers, l’équivalent de la population mondiale.
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D’ici là, il faut que les avions consomment moins et qu’ils consomment décarboné, ce qui suppose des ruptures technologiques au niveau d’une nouvelle génération d’avions. Ces ruptures technologiques vont affecter l’aérodynamisme de l’avion, les matériaux utilisés, notamment les composites, et la propulsion, c’est-à-dire les moteurs, de manière à ce que ces derniers puissent consommer des carburants bio, puis de l’hydrogène, à terme. Avec cette nouvelle phase que nous sommes en train d’aborder, le «Maroc Aéro 2.0» nous permet de nous inscrire dans cette tendance de développement et d’innovation technologique, pour arriver à des avions utilisant des énergies décarbonées. Nous sommes donc, aujourd’hui, pleinement inscrits dans ce qui sera l’avenir du secteur aéronautique.
Contre toute attente, nous avons fait le pari sur l’industrie aéronautique, il y a 25 ans, et nous l’avons réussi, dans une Industrie du temps long, compatible avec les fondamentaux de notre pays.
Par cette évolution, nous sommes en train d’entrer dans la nouvelle ère de l’industrie à laquelle nous convie le Discours Royal du 29 mars 2023.