Dans cette interview, Sanae El Amrani revient sur la transformation des ports marocains en hubs multifonctionnels. Modernisation, extensions, intégration industrielle, tourisme, connectivité internationale et création d’emplois font de Tanger Med, Nador West Med, Dakhla Atlantique et Casablanca de véritables moteurs de croissance et de rayonnement économique à l’échelle nationale et mondiale.
Challenge : S.M. le Roi Mohammed VI a inauguré, le 18 septembre, plusieurs projets structurants au port de Casablanca. En quoi cette intervention royale marque-t-elle un tournant décisif dans le développement du complexe portuaire de la métropole ?
Sanae El Amrani : En effet, lorsque Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, inaugure simultanément un nouveau port de pêche, un chantier naval, un terminal de croisière et un complexe administratif intégré, c’est un message très fort : Casablanca n’est plus seulement un port de transit, mais un hub multifonctionnel au service de la ville, de l’économie et des filières à haute valeur ajoutée.
Cette inauguration représente une étape stratégique dans la modernisation et le repositionnement de ce complexe portuaire centenaire. Elle s’inscrit dans une vision nationale ambitieuse, qui confère à Casablanca un rôle renouvelé dans le rayonnement maritime du Royaume, en consolidant sa place dans les chaînes logistiques mondiales et en stimulant son attractivité économique et touristique.
Challenge : Ces projets, d’un investissement global de 5 milliards de DH, couvrent la pêche, l’industrie navale, le tourisme de croisière et l’administration portuaire. Comment cette diversification des fonctions redéfinit-elle l’identité du port de Casablanca ?
S.E.A. : En fait, il ne s’agit pas d’une diversification des fonctions du port de Casablanca, mais bien davantage d’une restructuration des fonctions existantes, qui vient revitaliser l’identité historique de ce complexe portuaire emblématique tout en élargissant ses perspectives.
Historiquement conçu comme un port polyvalent, le port de Casablanca a toujours combiné des activités commerciales, industrielles et halieutiques. Ce nouvel élan ne redéfinit pas sa vocation, mais lui donne un souffle nouveau, en l’adaptant aux standards internationaux et aux exigences contemporaines : nous parlons ici d’un port de pêche modernisé, d’un chantier naval de grande capacité, d’un terminal de croisière aux normes internationales et d’un complexe administratif regroupant l’ensemble des intervenants du port de Casablanca.
La résultante est que le port de Casablanca acquiert une identité plurielle mais cohérente : un port métropolitain élargi, bien ancré dans ses missions économiques, culturelles et territoriales.
Challenge : La Stratégie Portuaire 2030 a été lancée il y a déjà quinze ans. Si vous deviez dresser un premier bilan, qu’est-ce qui a vraiment changé et qu’est-ce qui reste encore à accomplir ?
S.E.A. : Le bilan de la Stratégie Portuaire Nationale n’est pas un simple état des lieux, c’est une véritable transformation dont nous pouvons être très fiers…
Avant tout, cette stratégie a permis de fédérer l’ensemble des acteurs et opérateurs portuaires autour d’une même vision claire et déterminée : celle d’avoir des ports performants et durables, catalyseurs de la compétitivité de l’économie nationale, moteurs du développement du territoire et acteurs incontournables dans le positionnement du Maroc sur les façades méditerranéenne et atlantique.
Dans les faits, depuis le lancement de la SPN en 2012, la capacité globale des ports marocains a été doublée, passant de 140 millions de tonnes en 2012 à plus de 300 millions aujourd’hui. Cette montée en puissance s’accompagne d’une nette amélioration du trafic portuaire, qui a atteint 241 millions de tonnes en 2024 contre 93 millions en 2012, avec une tendance haussière consolidée durant le premier semestre de 2025 (+11,6 % par rapport au 1er semestre 2024).
Cette performance repose principalement sur des réalisations structurantes, qui totalisent à ce jour un investissement en infrastructures de 56 milliards de DH sur les 75 milliards prévus globalement par la SPN. Ces investissements couvrent les trois axes de la stratégie portuaire : construction de nouveaux ports, extension et développement des ports existants, et intégration des ports dans leurs milieux urbains.
Ainsi, trois grands projets portuaires structurants ont vu le jour : le Nouveau Port de Safi, opérationnel depuis 2019 et actuellement en cours d’extension par l’OCP, accompagne la centrale thermique de Safi et soutient les activités industrielles et minières de la région, tout en permettant la requalification du port historique de la ville ; le port de Nador West Med, dont les travaux d’infrastructures de la première phase sont achevés, consolidera la présence du Maroc sur le bassin méditerranéen et jouera un rôle clé dans l’approvisionnement énergétique du pays, notamment en GNL ; et le Nouveau Port de Dakhla Atlantique, dont les travaux ont atteint un avancement considérable de 42 %, vise à stimuler le développement économique des provinces du Sud et à intégrer le Royaume dans les filières émergentes.
En parallèle, plusieurs extensions sont opérées dans les ports existants, tels que Casablanca, Jorf Lasfar, Agadir, Tarfaya, Nador, Al Hoceima, Jebha… En plus d’une vaste opération de reconversion urbaine engagée dans le port de Tanger Ville, qui sera suivie par les autres ports-villes, dans une dynamique de valorisation de l’économie bleue avec toutes ses facettes.
Si les progrès sont indéniables, le déploiement complet de certains projets, l’activation des zones industrialo-logistiques, l’amélioration de la connectivité terrestre et la multimodalité, ainsi que l’accélération de la transition écologique et numérique demeurent des chantiers à poursuivre pour concrétiser pleinement les ambitions de cette stratégie.
Challenge : Le Maroc a choisi d’organiser son système portuaire autour de pôles régionaux. Concrètement, comment cette répartition – du Nord à Dakhla en passant par Casablanca, Jorf Lasfar ou Agadir – permet-elle d’équilibrer le développement du territoire ?
S.E.A. : La réorganisation du système portuaire marocain autour de six pôles régionaux, telle que définie par la Stratégie Nationale Portuaire, permet de valoriser les atouts spécifiques et les avantages compétitifs de chaque région, tout en assurant une complémentarité et une intégration harmonieuse entre les ports et leur environnement urbain.
En effet, les investissements portuaires s’adaptent à la demande réelle, en tenant compte des flux économiques régionaux et des capacités existantes, dans le cadre d’une complémentarité entre les ports, ce qui s’inscrit pleinement dans la dynamique de régionalisation avancée adoptée par notre pays, en renforçant la cohésion territoriale, en réduisant les disparités régionales et en favorisant un développement inclusif et durable à l’échelle nationale.
Challenge : Avec 43 ports opérationnels, dont 14 ouverts au commerce international, le Maroc a construit une véritable puissance maritime. Comment la complémentarité entre ces infrastructures et leur spécialisation (commerce, pêche, plaisance) est-elle gérée pour éviter la concurrence interne ?
S.E.A. : La complémentarité entre les infrastructures portuaires marocaines repose sur une stratégie nationale rigoureusement planifiée, qui permet d’éviter toute concurrence interne non justifiée entre les ports, sachant qu’un minimum de concurrence maîtrisée entre les opérateurs portuaires ne peut qu’être bénéfique pour la compétitivité globale et la qualité du service.
Cette complémentarité s’appuie d’abord sur une répartition spatiale équilibrée le long des côtes atlantique et méditerranéenne, assurant une couverture territoriale cohérente. Chaque port est spécialisé selon sa vocation principale, en fonction des caractéristiques de son hinterland, des besoins économiques locaux et des opportunités logistiques régionales.
La programmation des investissements portuaires obéit à des critères clairs et rationnels : elle tient compte de la demande réelle en capacité, de la saturation des terminaux existants, des priorités d’aménagement du territoire, des opportunités d’intégration dans les chaînes logistiques mondiales et de l’accompagnement des stratégies sectorielles (industrie, énergie, pêche, etc.) génératrices de trafic portuaire.
Challenge : Tanger Med est souvent présenté comme le “titan méditerranéen”. Quels sont aujourd’hui ses principaux atouts qui en font un hub incontournable, et comment ses extensions préparent-elles le Maroc aux nouvelles exigences du commerce mondial ?
S.E.A. : Tanger Med est un titan, oui, mais surtout un modèle. Il bénéficie d’une position géostratégique exceptionnelle, d’une connectivité avec plus de 180 ports dans 70 pays et d’une capacité de plus de 9 millions d’EVP, ce qui l’a classé 5ᵉ des ports à conteneurs à l’échelle mondiale en 2024 (selon l’indice mondial de performance des ports à conteneurs CPPI établi par la Banque mondiale et S&P Global Market Intelligence, publié en septembre 2025).
Depuis sa mise en service en 2007, le port de Tanger Med a connu plusieurs extensions permettant de suivre l’évolution du trafic portuaire et de renforcer son positionnement international à la croisée des principales routes maritimes. Actuellement, une extension du port passager et roulier est en cours de réalisation. Ce projet contribuera à augmenter la performance globale du port passager en portant la capacité d’accueil journalière de 40 000 passagers et 10 000 véhicules à 62 850 passagers et 18 000 véhicules d’ici 2028.
Challenge : Nador West-Med est encore en chantier mais suscite déjà beaucoup d’attentes. À quoi doit-on s’attendre concrètement pour la région du Nord une fois le projet achevé ?
S.E.A. : Nador West-Med est conçu comme un complexe industrialo-portuaire intégré, développé sur une zone franche de 5 000 ha. Il offrira à la région de l’Oriental une grande capacité portuaire de plus de 60 millions de tonnes. Il apportera une dynamique régionale nouvelle en créant environ 9 000 emplois directs et indirects, en générant 80 milliards de dirhams d’investissements publics et privés, et en renforçant la position du Maroc en tant que puissance portuaire dans le bassin méditerranéen, ainsi que la connectivité avec l’Europe et l’Afrique, en plus du rôle clé qu’il jouera pour renforcer la souveraineté énergétique du pays, notamment en matière d’importation du GNL.
Les travaux d’infrastructure de la première phase de ce projet sont achevés, tandis que les superstructures et les équipements sont en cours de réalisation pour une mise en service fin 2026.
Challenge : Dakhla Atlantique représente une ouverture vers l’Afrique de l’Ouest et au-delà. Comment ce futur port s’articule-t-il avec la stratégie marocaine de coopération sud-sud et quels types d’investissements ou de synergies logistiques sont déjà envisagés ?
S.E.A. : À l’image du port de Tanger Med et de Nador West Med, le Nouveau Port de Dakhla Atlantique s’impose comme un complexe industrialo-portuaire qui sera adossé à une zone d’activités de 1 650 hectares, destinée à accueillir des activités liées à la pêche et à la transformation des produits de la mer, à l’agro-industrie, aux énergies renouvelables, y compris les filières liées à l’hydrogène vert, en plus de toute la logistique multimodale. Avec une capacité prévisionnelle de 35 millions de tonnes et des infrastructures modernes, ce port vise à devenir un hub stratégique sur l’axe atlantique africain.
Cette plateforme logistique contribuera également à l’opérationnalisation de l’Initiative Royale Atlantique, qui ambitionne de favoriser une intégration économique régionale durable sur la façade atlantique africaine et d’y faciliter l’accès des pays du Sahel.
Challenge : L’impact économique et social des ports marocains est considérable. Pouvez-vous nous donner des exemples concrets de création d’emplois, de dynamisation industrielle ou d’attraction d’investissements étrangers liés à ces infrastructures ?
S.E.A. : Le développement des infrastructures au Maroc ne se limite pas seulement à la construction physique ; il s’agit d’un levier stratégique pour créer des emplois durables, stimuler la croissance économique et favoriser un développement régional équilibré.
En plus de son impact majeur sur le commerce extérieur et la connectivité internationale du Maroc, la mise en œuvre de la Stratégie Portuaire Nationale devrait aussi avoir un impact significatif en termes de création d’emplois.
Les différents projets d’infrastructures portuaires, qu’il s’agisse de la construction de nouveaux ports, de l’extension des installations existantes ou du développement de l’industrie navale, génèrent des milliers d’emplois directs et indirects tout au long de leur cycle de vie :
• Emplois de chantier pour la phase de construction et de réhabilitation des infrastructures ;
• Emplois permanents pour l’exploitation, la maintenance et la gestion des nouveaux ports et terminaux ;
• Emplois induits dans les secteurs logistiques, industriels et de services liés à l’activité portuaire.
Le port Tanger Med en est l’illustration la plus emblématique : ce complexe portuaire, le plus grand d’Afrique en termes de capacité conteneurisée, a permis la création de 130 000 emplois directs et indirects, dont la majorité est générée au niveau du pôle industriel. En effet, Tanger Med Zones accueille plus de 1 400 entreprises, dont des multinationales opérant dans des secteurs stratégiques tels que l’automobile, l’aéronautique, l’agroalimentaire et la logistique. Ce hub a attiré des milliards de dirhams d’investissements étrangers, tout en propulsant le Maroc au rang de leader africain de l’industrie automobile.