Deux courbes montent en même temps. D’une part, celle des vies sauvées par des algorithmes qui voient, dans une mammographie, ce que l’œil humain laisse passer. Et d’autre part, celle d’un risque que les agences de sécurité nomment désormais explicitement : la conception assistée par ordinateur d’agents biologiques. L’oncologie est l’un des meilleurs postes d’observation de cette ambivalence, parce que c’est là qu’entre autres, l’intelligence artificielle a produit des résultats cliniques solides.
Ce que « guérir » veut dire : la carte des pronostics
On ne peut visiblement lister exhaustivement des cancers curables et d’autres incurables. Les cancérologues raisonnent en survie nette standardisée (SNS) à cinq ans. L’Institut national du cancer procède à la classification suivante: pronostic favorable au-delà de 65 %, intermédiaire entre 33 et 65 % et enfin défavorable en dessous de 33 %.
Pronostic favorable (SNS > 65 %) : Prostate, mélanome cutané, sein, thyroïde, testicule, lymphome de Hodgkin, corps de l’utérus, lèvre, leucémie lymphoïde chronique. Ces localisations concentrent plus d’un tiers des cas incidents. Leur point commun : une lésion accessible à l’examen ou au dépistage et une croissance souvent lente.
Lire aussi | Meta dévoile un modèle IA pour rivaliser avec OpenAI et Anthropic
Pronostic intermédiaire (SNS 33–65 %). Côlon-rectum, rein, vessie, col de l’utérus, ovaire, larynx et voies aérodigestives supérieures, myélome multiple, lymphomes non hodgkiniens, estomac chez la femme. Un tiers environ des cas. C’est la zone où le stade au diagnostic décide de presque tout.
Pronostic défavorable (SNS < 33 %). Pancréas, œsophage, foie, poumon, tumeurs du système nerveux central, leucémies aiguës myéloïdes, mésothéliome, estomac chez l’homme. L’INCa (institut national du cancer en France) attribue ce pronostic à quatre causes qui se cumulent : diagnostic tardif, localisation d’accès difficile, évolution rapide, absence de solution thérapeutique spécifique. Trois de ces localisations : œsophage, foie et poumon, sont massivement liées à l’alcool et au tabac.
A noter qu’en France et selon L’INCa, sur 433 136 nouveaux cas, on liste 164 314 décès en 2023, soit un taux de 37,9%.
Deux nuances qu’il est utile de mentionner. D’abord, le stade pèse plus lourd que l’organe : presque aucune tumeur solide n’est incurable à un stade strictement local, et presque aucune n’est guérie de façon fiable au stade métastatique, à l’exception notable des tumeurs germinales du testicule, du choriocarcinome et de plusieurs hémopathies, guérissables même disséminées. Ensuite, la tendance est favorable et lente : la survie progresse pour la majorité des localisations, environ 60 % des cancers sont aujourd’hui guéris dans des pays comme la France qui vise des taux de guérison de 75 % à l’horizon 2035.
Cancer du sein, laboratoire grandeur nature de l’IA clinique
La preuve la plus solide dont dispose aujourd’hui l’oncologie ne vient ni d’une start-up ni d’une démonstration : elle vient d’un essai randomisé suédois, MASAI, conduit par Kristina Lång à l’université de Lund sur 106 000 femmes dans le programme national de dépistage. Le protocole est sobre : l’IA trie les mammographies et signale aux radiologues les images suspectes.
Lire aussi | Le patron d’Anthropic appelle à ralentir la vitesse de développement de l’IA
Les résultats se sont empilés sur trois ans. D’abord la sécurité, puis la performance : 29 % de cancers détectés en plus, essentiellement de petites tumeurs invasives, avec 44 % de charge de lecture en moins pour les radiologues. Plusieurs régions suédoises ont basculé en adoptant l’IA pour les dépistages et le déploiement européen a commencé.
La même mécanique est à l’œuvre ailleurs notamment et entre autres dans la lecture des nodules pulmonaires sur scanners. En outre, on assiste à d’importantes évolutions dans la conception de molécules : AlphaFold (Google DeepMind), couronné par le Nobel de chimie 2024, a mis plus de 200 millions de structures protéiques prédites à disposition de la recherche mondiale, et les premiers candidats-médicaments conçus par IA sont entrés en essais cliniques. A noter cependant qu’à ce jour aucun n’a obtenu d’autorisation de mise sur le marché.
Cependant, la question règlementaire doit être abordée ; à titre d’exemple, le règlement européen sur l’IA impose des obligations de documentation et de surveillance que peu d’établissements ont intégrées. Et la question de la responsabilité, centrale : qui répond d’un cancer manqué par un algorithme ?
Si l’intelligence artificielle pouvait contribuer à sauver des millions de vies, pourrait-elle également devenir l’instrument d’une catastrophe sanitaire sans précédent ?
Imaginons un instant un scénario catastrophe, extrême mais possible, dans un monde traversé par des tensions géopolitiques majeures, où les rivalités stratégiques entre puissances s’étendraient à la biologie de synthèse. Un État hostile, une organisation clandestine ou un laboratoire échappant à tout contrôle détournerait les capacités d’une IA avancée de leur vocation médicale pour tenter de développer un agent pathogène inédit. Dans cette fiction prospective, ce virus serait présenté comme « mille fois plus virulent que le SARS-CoV-2 », responsable de la pandémie de Covid-19. (Une telle multiplication n’a évidemment aucune signification scientifique précise : la virulence, la transmissibilité et la létalité sont des propriétés différentes en médecine), mais l’hypothèse pose une question vertigineuse : que deviendraient nos sociétés si une crise sanitaire majeure éclatait dans un contexte de défiance généralisée, de conflits militaires et de coopération internationale paralysée ?
Lire aussi | Quand l’IA commet une cyberattaque toute seule, qui est responsable légalement?
Les systèmes hospitaliers pourraient être submergés, les chaînes d’approvisionnement désorganisées, les échanges commerciaux suspendus et les économies durablement déstabilisées. Le danger ne relève pas entièrement de la science-fiction : le Rapport international sur la sécurité de l’IA 2026, coordonné par le chercheur Yoshua Bengio, souligne que les modèles les plus avancés progressent dans des tâches liées aux connaissances biologiques sensibles, même si leur capacité effective à faciliter la création d’armes biologiques demeure incertaine et se heurte encore à d’importants obstacles matériels. La menace fondamentale réside dans le caractère dual de l’intelligence artificielle : les technologies capables d’accélérer la découverte de médicaments peuvent aussi être détournées à des fins destructrices. Face à cette perspective, la réponse ne saurait être un renoncement au progrès scientifique, mais un renforcement de la biosécurité, du contrôle des laboratoires, de l’évaluation des modèles, de la surveillance épidémiologique et de la coopération internationale.
Dans un monde où la puissance technologique devient progressivement un attribut voire un marqueur de souveraineté, le risque ultime serait de voir l’humanité maîtriser des instruments dont elle ne contrôlerait plus totalement les usages. Le paradoxe de notre siècle pourrait alors être frappant : avoir développé une intelligence artificielle capable de repousser les frontières de la mort, tout en lui laissant la possibilité de contribuer à en précipiter l’avènement.
* Charaf Louhmadi est consultant, chroniqueur & auteur d’ouvrages. Il est ingénieur financier, auteur de l’ouvrage « Fragments d’histoire des crises financières » et intervenant au sein du pôle Léonard de Vinci, ainsi qu’à IMT Atlantique. Il publie des chroniques économiques et financières pour la presse espagnole et portugaise dans « RankiaPro Europe Magazine».