Le biophysicien qui a claqué la porte
Anthropic voit le jour après une démission collective. Fin 2020, un groupe de cadres d’OpenAI quitte l’entreprise, jugeant qu’elle ne place pas la sécurité de l’IA assez haut dans ses priorités ; ils fondent Anthropic en 2021. À la tête de la start-up, Dario Amodei, docteur en biophysique et neurosciences de la prestigieuse université de Princeton. Il avait réorienté sa thèse de la physique théorique vers le vivant suite au décès de son père, emporté en 2006 par une maladie rare. Passé par Baidu puis Google Brain, il rejoint OpenAI en juillet 2016 et devient directeur de la recherche en 2018, puis vice-président en 2019 ce qui lui permet de copiloter GPT-2 et GPT-3.
Il part en décembre 2020 avec sa sœur Daniela et Jared Kaplan, sur fond de désaccord autour du partenariat noué avec Microsoft en 2019. Anthropic reste très prudente sur l’usage de l’IA et de ce fait a refusé à l’armée américaine un usage sans restriction de Claude (pointant du doigt l’éventualité d’un usage de l’IA par des robots-tueurs autonomes ou encore les risques d’une surveillance de masse potentielle de la population). Anthropic a perdu par conséquent un contrat fédéral de 200 millions de dollars au profit d’OpenAI.
Les prouesses, elles, sont commerciales autant que scientifiques. Claude Code a franchi 2,5 milliards de dollars de revenu annualisé dès février 2026, signe 4 % des commits publics sur GitHub, et selon Menlo Ventures, Anthropic capterait désormais 55 % des dépenses des entreprises américaines consacrées aux API LLM, contre 31 % pour OpenAI et 9 % pour Google.
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Le S-1(prospectus d’introduction en Bourse déposé auprès du régulateur américain des marchés financiers (SEC)) déposé le 26 octobre affiche 16,286 milliards de dollars de chiffre d’affaires au premier semestre 2026, contre 1,163 milliard un an plus tôt, soit quatorze fois plus, puis 16,8 milliards de dollars sur le seul troisième trimestre.
En termes de rentabilité, un résultat d’exploitation négatif de 693 millions de dollars sur le semestre, mais avec un résultat opérationnel positif de 974 millions au deuxième trimestre. La perte nette est de 80,748 milliards, dont 72,388 milliards, soit 89,6 %, de pure réévaluation comptable, sans sortie de trésorerie, l’entreprise dispose toutefois de 131,7 milliards $ de trésorerie et placements au 30 juin.
Qui détient Anthropic, et à quel prix ?
La dernière photographie privée date de mai 2026 : 65 milliards de dollars levés sur une valorisation post-money de 965 milliards, soit environ 589 dollars par action. L’entreprise était valorisée « à peine » 61,5 milliards en mars 2025 puis 183 milliards $ en septembre 2025. A noter que les deux actionnaires de référence ne sont pas des fonds : ce sont des clients-fournisseurs, et non des moindres. Google, entré en 2023, qui a annoncé investir 40 milliards de dollars courant 2026. Alphabet, maison mère du moteur de recherche, qui a par ailleurs connu récemment une correction en bourse, dispose d’une option d’achat de 10 milliards $ d’actions sans droit de vote au prix d’introduction. L’autre client-fournisseur n’est autre qu’Amazon qui portait 6,203 milliards d’obligations convertibles au 30 juin dernier, convertibles à des cours descendant jusqu’à 2,09 dollars. Les deux mastodontes de la tech ne siègent pas au conseil d’administration.
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Côté capital-risque, Spark Capital est l’un des rares fonds pur venture nommé dans le prospectus : six tickets depuis 2023, environ 777 millions investis entre 1,12 et 58,90 dollars l’action, soit près de 10,9 milliards si l’on considère une valorisation de 1 500 milliards, soit quatorze fois la mise!
Lightspeed est visiblement le principal actionnaire financier avec près de 3 % des parts ; Coatue aurait engagé quelques 4,75 milliards. Autour d’eux on retrouve ICONIQ, Fidelity, Sequoia, Menlo, General Catalyst, Founders Fund, Nvidia, Microsoft et les fonds souverains du Qatar, d’Abou Dhabi et de Singapour. Les sept cofondateurs détiennent chacun environ 240 millions d’actions ; Forbes a valorisé celles de Jared Kaplan et de Jack Clark à 13,7 milliards $ chacune.
Le prix, la thèse, et ce qui peut mal tourner
Le calendrier de l’IPO est serré : le S-1 a été rendu public le 26 octobre après un dépôt confidentiel le 1er juin, la cotation visée sur le Nasdaq Global Select sous le code ANT, pilotée par de grandes banques internationales. Le roadshow est a priori possible dès la semaine du 9 novembre avec des premiers échanges visés la semaine du 16 novembre.
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Le prospectus laisse en blanc la fourchette de prix et le nombre de titres. L’arithmétique, quant à elle, est déjà faisable : Avec environ 16,9 milliards d’actions, une note de bas de page du S-1 implique 71,43 dollars au 30 septembre, soit environ 1 200 milliards $ de capitalisation. À 1 500 milliards $, la cible désormais la plus évoquée l’action ressort à environ 88 dollars ; à 2 000 milliards $, aux alentours de 118 dollars. Le Wall Street Journal estime la levée à 100 milliards $.
La thèse haussière tient en trois chiffres. À 1 500 milliards $, l’entreprise se paierait 22 fois son chiffre d’affaires annualisé de 67 milliards $, cher, mais pas absurde pour une croissance de ce calibre (et une entreprise de ce type). Le taux de rétention nette du revenu (pourcentage de revenus récurrents conservés auprès de la base de clients existante sur une période donnée (généralement 1 an)) avoisine 900 %. En outre, aucun client ne pèse plus de 10 % des ventes et 74 % du revenu sur les trois premiers trimestres 2026 provient de comptes à plus de 100 000 dollars. On peut donc dire que la pépite américaine est plutôt un fournisseur d’infrastructure plutôt qu’une application grand public.
Surtout, Anthropic a dégagé un résultat opérationnel positif de 974 millions $ au deuxième trimestre et aurait été cash-flow positif au troisième, ce qu’aucun autre concurrent de ce calibre ne peut a priori afficher. Selon Reuters, l’entreprise ferait entre 190 à 200 milliards $ de revenus en 2028.
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L’hypothèse baissière est tout aussi documentée. La croissance séquentielle (qui permet de comparer les performances d’une période par rapport à la précédente) est tombée d’environ +144 % entre le T1 et le T2 2026 à approximativement +47 % entre le T2 et le T3 et cela impacte la valorisation directement.
Peut-on parler de l’IPO du siècle ? Oui car l’IA est une révolution, la démonstration par des agents de puissantes conjectures mathématiques comme Navier-Stokes le montre, et les montants de valorisation des principaux laboratoires et leurs évolutions sont astronomiques. A noter toutefois le statut de société à mission avec un contrôle fondateur verrouillé par une seule action de classe F : dans ce sens, le marché va devoir décider si la sécurité est un coût ou un actif.
* Charaf Louhmadi est consultant, chroniqueur & auteur d’ouvrages. Il est ingénieur financier, auteur de l’ouvrage « Fragments d’histoire des crises financières » et intervenant au sein du pôle Léonard de Vinci, ainsi qu’à IMT Atlantique. Il publie des chroniques économiques et financières pour la presse espagnole et portugaise dans « RankiaPro Europe Magazine».