Le «changement de cap» va-t-il se traduire aussi bien en «discours de rupture» qu’en pratiques d’amélioration effective du vivre ensemble, pouvant être appréciée à travers des résultats concrets ? A travers les chiffres, le projet de loi de finances de l’année 2027 (PLF-2027), grand rendez-vous politique annuel, est un début de réponse à cette question. Première lecture.
Tout d’abord, il y a lieu de rappeler que le nouveau gouvernement ne part pas de zéro. Il dispose de plusieurs acquis méritant d’être consolidés, renforcés et enrichis. Citons quelques uns : le rapport du cinquantenaire, élaboré dès le début de ce siècle en cours, fruit d’une «matière grise endogène», auparavant marginalisée ou instrumentée et récupérée ; le rapport de l’Instance Equité et Réconciliation (IER) exprimant avant tout une volonté politique de «tourner la page», celle des «années de plomb», c’est-à-dire des graves violations des droits humains, page qui a laissé de nombreuses séquelles durables ; la nouvelle Constitution de 2011 dont l’esprit et le contenu n’ont pas encore été suffisamment politiquement déclinés dans la réalité institutionnelle et sociale ; l’expérience gouvernementale décennale des «frérots» (2011-2021) qui a démontré que la réalité socioéconomique et politique ne peut pas être changée uniquement par des mots et des sentiments religieux et moraux ; l’expérience du Covid qui a permis de dévoiler la misère dans laquelle vit la grande majorité de la population et l’état catastrophique des secteurs publics vitaux tels que ceux de la santé ; le rapport sur le Nouveau modèle de développement (NMD), en fait prolongement et élargissement/approfondissement du rapport du cinquantenaire ; l’expérience gouvernementale récente des «businessmen» dont le réflexe quasi-inné a été de «se servir sans servir».
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Aujourd’hui, après les élections du 23 septembre, le taux de participation à ces élections (moins de 20% des personnes en âge de voter) est l’indicateur-clé d’une situation sociopolitique anormale qui impose des actions prioritaires et urgentes en vue de rétablir la confiance des marocaines et des marocains dans leurs institutions. Et cette restauration passe nécessairement par des actes et des résultats concrets. Cette prise de conscience est actuellement collectivement partagée, à tous les niveaux, y compris au sommet de l’Etat.
Le nouveau gouvernement mis en place, composé de manière assez éclectique et hétéroclite, est inséparable de cette réalité. Certes, la nomination d’une femme à la tête du nouveau gouvernement n’a pas seulement une valeur hautement symbolique. C’est aussi une réponse et un message politiques forts, avec certainement un impact profond au niveau des mentalités.
Dans l’ensemble de la société, un énorme potentiel socioéconomique et culturel est marginalisé. Le faible taux d’activité des femmes au Maroc (19% en 2025, selon les chiffres du HCP) en témoigne. En 2031, la Cheffe de gouvernement, F.Z. El Mansouri, sera évaluée principalement à travers l’évolution de cet indicateur. Dans l’immédiat, le PLF-2027, présenté par le ministre des Finances, de l’économie et de la performance, est une première déclinaison effective du programme gouvernemental à travers le financement des politiques publiques. Néanmoins, concocté dans des délais très courts et contraignants, la lecture des chiffres devrait être imprégnée de prudence et d’objectivité. Le nouvel argentier de l’Etat a une «culture sportive». Il a souvent recours à des expressions «parfumées au football».
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Ainsi, pour lui, le nouveau gouvernement constituerait une «équipe politique cohérente». Il fait une distinction au sein de l’Etat entre le niveau stratégique et durable et le niveau de mise en œuvre et de gestion des politiques publiques. Il comprend bien le «jeu». Mais ce n’est que le début du «match» avec des adversaires politiques prêts à en découdre.
Il est question, dans l’immédiat de s’attaquer aux «dysfonctionnements socio-économiques», de «concilier l’économie et le social», en vue d’assurer une «croissance inclusive». Pour cela, à la différence du gouvernement précédent qui a surtout misé sur la politique de soutien de l’offre, avec une «logique de marché sans règles, sans encadrement et sans intervention» favorisant «la culture du profit rapide et excessif (…), la rente, le monopole et l’intermédiation parasitaire», le nouvel argentier du Royaume, tout en dénonçant le «capitalisme sauvage» ou «néolibéralisme», s’inscrit plutôt dans la construction d’un «Etat de justice sociale». F. Lekjaâ, qui est aussi «chef du ballon rond», va même plus loin en précisant sa conception de l’Etat social qui ne serait pas seulement un Etat qui assure la couverture médicale et l’aide sociale directe.
Ce serait aussi un Etat qui «intervient pour combattre la corruption et les conflits d’intérêts, garantir la sécurité alimentaire et énergétique et lutter contre le monopole afin d’ouvrir l’espace aux PME». Sommes–nous face à un retour de l’ «Etat providence», avec une petite touche keynésienne ? La régulation devrait porter dans l’immédiat sur les circuits de distribution commerciale pour pouvoir ramener les prix des produits de base à des «prix raisonnables». Il est question de «moderniser» ces circuits, notamment au niveau des marchés de gros, en renforçant la concurrence loyale et en réduisant les coûts d’intermédiation. Ainsi, un budget d’un montant global de 1 milliard de dirhams a été dédié à cet objectif, soit 200 millions de dirhams par an. Par ailleurs, six sociétés régionales d’agrégation et de commercialisation devraient être mises en place dans les grands bassins agricoles (Souss, Tadla, El Gharb, Loukkos, Doukkala Abda et l’Oriental), tout en réformant les circuits de distribution des viandes et des poissons.
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A cet égard, sont prévus notamment : l’élaboration des cahiers des charges unifiés, des audits annuels, la transparence à travers la publication systématique des prix et des redevances, un nouveau cadre législatif des marchés de gros, avec une révision du régime des commanditaires, et l’encadrement des exportations en vue de prioriser les besoins alimentaires au niveau national et éviter les situations de pénurie.
Cette intention à réguler l’offre à travers des mesures concrètes de réorganisation des circuits de distribution commerciale devrait être concrètement déclinée et corrélée avec des mesures d’amélioration graduelle du pouvoir d’achat des catégories sociales vulnérables, exposées aux variations conjoncturelles dues en particulier aux chocs externes et aux variations climatiques. Ainsi, parmi ces mesures d’amélioration du pouvoir d’achat figurent notamment, la hausse du minimum des pensions de retraite et de l’aide sociale directe, ainsi que la révision du barème d’imposition en matière d’IR, après le rendez-vous manqué de la réforme fiscale en 2025.
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L’autre chantier qui mérite plus de détails est l’amélioration qualitative des services publics, surtout en matière d’éducation et de santé. Or, à ce niveau, les chiffres contenus dans le projet de loi de finances de l’année 2027 (PLF-2027) suscitent des interrogations et des doutes. C’est notamment le cas du nombre de postes budgétaires (PB) prévus pour le ministère de la Santé et de la protection sociale qui devrait passer de 8 000, en 2026, à 5400 dans le PLF-2027, soit une baisse de – 32,50%. Alors que pour le ministère de l’Intérieur, le nombre de PB devrait passer de 13 000, en 2026, à 14 200, en 2027, soit une hausse de 9,23%.
Pour l’ensemble des PB prévus, le nombre passe de 36 395, en 2026, à 33 954, en 2027 soit une baisse de – 6,70%. En 2027, les PB proposés pour le ministère de l’Intérieur représentent presque 42% du total des PB prévus. Certes, la sécurité est incontestablement l’un des besoins fondamentaux de la population et de la Nation. Néanmoins, celle-ci est appelée à avoir un sens et un contenu nouveaux, plus profonds et plus larges pour englober plusieurs secteurs stratégiques dont ceux de la santé/médicament, de l’éducation, de l’eau, de l’alimentation, de l’énergie, du logement, de l’emploi (…).
PLF-2027 : un moment politique exceptionnel
Chaque année, le projet de loi de finances (PLF) est déposé au Parlement au début du mois d’octobre pour faire l’objet de débats dans les deux Chambres, avant d’être adopté à la majorité et d’entrer en vigueur dès le 1er janvier de l’année qui suit. Le PLF est en quelque sorte la « colonne vertébrale » des politiques publiques. A ce niveau, les annonces et déclarations politiques de bonnes intentions sont confrontées à la réalité des chiffres. D’où son importance pour toutes les citoyennes et tous les citoyens dans le débat et la culture démocratiques. C’est pour cela, que votre magazine Challenge prévoit, dans le prochain numéro, un dossier spécial sur le PLF-2027, sur la base d’une lecture professionnelle et critique. Un rendez-vous à ne pas rater.