Malgré les progrès du solaire et de l’éolien, le Maroc reste fortement exposé au renchérissement des hydrocarbures importés. Avec une facture énergétique projetée à 138,1 milliards de dirhams en 2026, la pression sur les comptes extérieurs s’accentue. Pour l’économiste Mohammed Jadri, le véritable tournant viendra de l’électrification des transports et de l’industrie, accompagnée d’un effort accru sur les réseaux, le stockage et l’efficacité énergétique.
Le Maroc développe ses capacités renouvelables, mais continue de payer cher son énergie importée. Selon les projections de Bank Al-Maghrib, rapportées à l’issue de son Conseil de septembre, la facture énergétique augmenterait de 28,4 % en 2026 pour atteindre 138,1 milliards de dirhams. Parallèlement, le déficit du compte courant passerait de 2,4 % du PIB en 2025 à 4,6 % en 2026. Ces prévisions soulèvent une question centrale : quand les investissements dans la transition énergétique se traduiront-ils par un allègement durable des achats à l’étranger ?
Pour Mohammed Jadri, il faut d’abord identifier l’origine de la hausse. « Il faut distinguer l’effet prix de l’effet volume », souligne l’économiste. Selon son analyse, l’alourdissement de la facture en 2026 tient principalement au renchérissement des produits énergétiques importés, davantage qu’à une explosion de la consommation.
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Les données à fin août illustrent cette pression. La facture énergétique a progressé de 32,6 %, à environ 96,4 milliards de dirhams. Les achats de gasoil et de fuel ont augmenté de 44,9 % en valeur. Sur la même période, le déficit commercial s’est creusé de 25,4 %, à 282,6 milliards de dirhams.
Mohammed Jadri précise à cet effet que les volumes de gasoil et de fuel importés sont restés pratiquement stables, autour de 5,5 millions de tonnes. « Cela signifie que nous avons acheté à peu près les mêmes quantités, mais beaucoup plus cher. ». Il évoque un choc lié aux cours internationaux, auquel s’ajoutent les coûts du raffinage, du transport maritime et les effets du taux de change.
Cette exposition demeure élevée : le ministère de la Transition énergétique indique un taux de dépendance énergétique de 87,9 % en 2025. À cette vulnérabilité s’ajoute, selon l’économiste, une tendance structurelle : l’industrialisation, l’urbanisation, le transport de marchandises et les grands investissements accroissent les besoins. « C’est tout le paradoxe : nous réussissons notre transition énergétique, mais nous sommes en même temps une économie qui grandit et qui consomme davantage d’énergie. »
Des coûts qui traversent toute l’économie
L’impact dépasse largement les dépenses à la pompe. Mohammed Jadri rappelle que le carburant intervient dans le transport, la logistique, l’agriculture, l’industrie, le BTP et les chaînes de distribution. Une énergie plus chère se transmet donc aux coûts de nombreuses activités.
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« Une entreprise qui paie plus cher son transport et son énergie voit ses coûts de production augmenter », explique-t-il. Trois réponses sont alors possibles : absorber le surcoût au détriment des marges, relever les prix ou réduire certaines dépenses et certains investissements. La hausse énergétique peut ainsi peser à la fois sur la compétitivité, les capacités d’investissement et la consommation.
Pour les ménages, la transmission s’effectue directement par les prix des carburants et indirectement par ceux des produits et des services. L’économiste invite toutefois à éviter une conclusion automatique : une facture énergétique plus lourde ne signifie pas nécessairement une forte inflation générale. Bank Al-Maghrib prévoit une inflation moyenne de 0,7 % en 2026.
Mohammed Jadri souligne que certains prix peuvent être amortis, tandis que d’autres composantes de l’indice évoluent à la baisse. Le risque pour les budgets familiaux subsiste néanmoins : lorsque les dépenses incompressibles augmentent, les ressources disponibles pour l’épargne et les autres achats diminuent.
Une électricité plus verte ne suffit pas
Pourquoi le solaire et l’éolien ne permettent-ils pas encore de desserrer davantage cette contrainte extérieure ? « Parce qu’il faut distinguer électricité et énergie », répond Mohammed Jadri.
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À fin 2025, les renouvelables représentaient 46,1 % de la capacité électrique installée, selon les données officielles. Le ministère recense notamment 2.447 MW d’éolien, 1.063 MW de solaire et 2.120 MW d’hydroélectricité, stations de transfert d’énergie par pompage comprises. Mais cette proportion décrit le parc électrique : elle ne signifie pas que près de la moitié de toute l’énergie consommée dans le Royaume est renouvelable. Le solaire et l’éolien produisent essentiellement de l’électricité. Or, rappelle l’économiste, une grande partie des besoins des transports, de l’agriculture et de certaines activités industrielles reste couverte par des produits pétroliers importés. « Installer davantage de panneaux solaires ne réduit pas immédiatement la consommation de gasoil d’un camion qui relie Casablanca à Tanger. »
Pour réduire cette consommation, il préconise davantage de transport ferroviaire, de transports collectifs électriques, de véhicules électriques et d’équipements industriels électrifiés. L’efficacité énergétique doit accompagner cette substitution, afin de limiter les besoins eux-mêmes.
Il insiste également sur les infrastructures nécessaires à l’intégration des renouvelables : réseaux, stockage et moyens de stabilisation du système. Ces priorités figurent dans le plan d’équipement 2026-2030 de l’ONEE, qui prévoit de renforcer le réseau et les capacités de stockage et de flexibilité.
« Le Maroc a donc déjà réussi une première étape : produire progressivement une électricité plus verte », estime Mohammed Jadri. La suivante consiste à faire fonctionner une part croissante de l’économie avec cette électricité, en remplacement des hydrocarbures importés.
La baisse des volumes, véritable test de réussite
L’économiste identifie cinq leviers à accélérer simultanément : les capacités solaires et éoliennes et leur raccordement, le stockage et les infrastructures électriques, l’efficacité énergétique, l’électrification des transports et l’accompagnement des entreprises dans la substitution des énergies fossiles. L’objectif national reste de dépasser 52 % de renouvelables dans la capacité électrique installée à l’horizon 2030. Le plan de l’ONEE présenté en juillet 2026 prévoit même de franchir ce seuil dès 2028. Cependant, cette progression ne garantit pas à elle seule une baisse immédiate de la facture.
Mohammed Jadri distingue ainsi le recul conjoncturel de la transformation structurelle. Bank Al-Maghrib prévoit une facture ramenée à 116 milliards de dirhams en 2027. Selon lui, cette détente relèverait essentiellement d’un effet prix. « La véritable réussite sera obtenue lorsque, même avec un baril relativement cher et une économie qui continue de croître, les quantités d’hydrocarbures importées commenceront durablement à diminuer. » Il situe la possibilité d’une telle rupture à la fin de cette décennie et au début des années 2030, sous réserve d’accélérer dès aujourd’hui les transformations nécessaires. Il s’agit de son appréciation prospective, et non d’une échéance acquise.
Un enjeu de souveraineté et de pouvoir d’achat
«La facture énergétique redevient effectivement l’un des talons d’Achille de l’économie marocaine, mais il ne faut pas confondre vulnérabilité et fragilité », nuance Mohammed Jadri. Il rappelle les amortisseurs dont dispose le pays : diversification économique, recettes touristiques, transferts des MRE, exportations industrielles et réserves de change. Les projections de BAM situent ces dernières à l’équivalent d’environ cinq mois et demi d’importations de biens et services.
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Pour l’économiste, l’enjeu dépasse donc la seule politique environnementale. La transition engage aussi la souveraineté économique, la compétitivité des entreprises et la protection du pouvoir d’achat. Son efficacité devra se mesurer à la diminution de la dépendance extérieure, au-delà des mégawatts installés. Avec un objectif concret : « transformer le soleil et le vent dont dispose le Maroc en milliards de dirhams d’importations énergétiques évitées ».