Le Maroc continue d’afficher une forte dynamique de créations d’entreprises. Mais l’immatriculation n’est que le début du parcours. Trésorerie, délais de paiement, financement, accès au marché ou recrutement mettent rapidement les jeunes structures à l’épreuve. Pour Dr Issam El Maguiri, Expert-Comptable et Managing Partner du cabinet El Maguiri & Associés, l’enjeu est désormais de mesurer combien d’entreprises parviennent réellement à survivre, grandir et créer des emplois.
Au premier semestre 2026, 51.805 immatriculations ont été enregistrées par l’OMPIC, selon les données citées par Dr Issam El Maguiri. « Créer une société ne signifie pas encore avoir une activité viable. Il faut ensuite trouver des clients, payer ses charges, se faire régler et recruter. L’immatriculation ne nous dit rien sur cette réalité », souligne Issam El Maguiri.
Compter les créations ne suffit plus
Le profil des nouvelles entreprises invite d’ailleurs à relativiser le seul indicateur des créations. Environ deux tiers des nouvelles personnes morales sont des SARL à associé unique, tandis que le commerce et le BTP concentrent plus de la moitié des créations. Surtout, leur devenir reste beaucoup moins documenté. Inforisk a recensé 15.307 défaillances judiciaires en 2025, dont 98,8 % concernent des TPE.
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« Beaucoup d’entreprises cessent leur activité sans passer devant un tribunal. Elles restent immatriculées alors qu’elles ne fonctionnent plus », explique l’expert, rappelant que la Direction générale des impôts identifie plus de 300.000 sociétés dormantes.
Deux périodes particulièrement sensibles
La première couvre les 18 à 24 premiers mois, lorsque la trésorerie devient souvent le principal risque. « L’entrepreneur a financé son local et son matériel, mais pas toujours les dépenses nécessaires pour tenir jusqu’aux premiers encaissements», relève Issam El Maguiri. Lorsque les clients règlent à 90 jours alors que salaires, fournisseurs et échéances fiscales doivent être payés, le besoin en fonds de roulement peut rapidement devenir problématique.
La deuxième zone de vulnérabilité apparaît entre la troisième et la cinquième année. l’entreprise peut alors être fragilisée par sa propre croissance: elle recrute, constitue davantage de stocks et accepte des commandes plus importantes, tout en devant avancer les dépenses avant d’être réglée.
Pourquoi le passage à la PME reste difficile
«Grandir demande de l’argent, un marché, une organisation et une visibilité que beaucoup de petites entreprises n’ont pas encore. L’ambition existe, mais les dépenses arrivent souvent avant les revenus supplémentaires », résume Issam El Maguiri.
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Les entreprises disposant de peu de réserves dépendent davantage du crédit, souvent garanti personnellement par le dirigeant. Entre l’apport familial initial et les grands fonds d’investissement, les solutions permettant d’accompagner le passage de la TPE à la PME restent insuffisantes.
L’accès à des marchés plus importants peut jouer un rôle d’accélérateur. La commande publique et la sous-traitance des grands groupes offrent des opportunités, à condition que les contrats soient adaptés à la taille des entreprises et que les règlements soient suffisamment rapides. Car, prévient l’expert, « un gros marché peut fragiliser une TPE si elle doit avancer plusieurs mois de dépenses ». Il propose notamment un diagnostic financier au douzième mois afin d’évaluer la trésorerie, les marges et la dépendance aux clients.
Mesurer la capacité à durer
Au fond, l’enjeu est de compléter la culture du nombre par celle de la pérennité. Au-delà des créations, il faudrait suivre le taux de survie à un, trois et cinq ans, les emplois créés, la progression du chiffre d’affaires et des effectifs, le dépôt des bilans ou encore le poids des sociétés dormantes. Pour Issam El Maguiri, l’objectif doit être que davantage d’entreprises atteignent cinq ans « avec des salariés, des comptes à jour et une clientèle diversifiée ».
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Après avoir facilité la création, le véritable défi est donc celui de l’après-immatriculation : permettre aux nouvelles entreprises non seulement de naître, mais surtout de durer, d’investir, de recruter et, pour certaines, de devenir les PME de demain.

2 questions à Dr Issam El Maguiri,Expert-Comptable et Managing Partner du cabinet El Maguiri & Associés
Challenge : À quel moment de son développement, une jeune entreprise marocaine est-elle aujourd’hui la plus vulnérable et quelles sont les principales causes d’échec ?
Dr Issam El Maguiri : Il y a deux périodes particulièrement sensibles. La première couvre les dix-huit à vingt-quatre premiers mois. Le principal risque est souvent le manque de trésorerie. L’entrepreneur a financé son local et son matériel, mais pas toujours les dépenses nécessaires pour tenir jusqu’aux premiers encaissements. Si un client paie à quatre-vingt-dix jours, il faut pourtant régler les salaires, les fournisseurs et les échéances fiscales entre-temps.
Ce décalage, que l’on appelle le besoin en fonds de roulement, reste trop souvent sous-estimé.
La deuxième période se situe entre la troisième et la cinquième année. Une entreprise peut alors être fragilisée par sa propre croissance : elle recrute, achète du stock et prend des commandes plus importantes, mais doit avancer l’argent avant d’être payée.
Parmi les causes de difficulté, je placerais d’abord la dépendance à quelques clients. Un contrat perdu ou un paiement retardé peut déséquilibrer toute l’entreprise. Les délais de paiement restent donc déterminants. La loi 69-21 commence à produire des effets, mais les progrès restent insuffisants et certaines pratiques de contournement persistent.
Le financement est également mal adapté à certains besoins. Une TPE peut trouver un crédit pour acheter une machine et avoir beaucoup plus de difficultés à financer son fonctionnement quotidien. La caution personnelle du dirigeant expose aussi sa famille lorsque l’activité se dégrade. À cela, s’ajoutent les difficultés de gestion : mal connaître ses marges, mélanger dépenses personnelles et professionnelles, ou manquer de visibilité sur ses échéances. Ce sont des compétences qui nécessitent une formation et des outils simples.
La fiscalité pose aussi une question de prévisibilité et d’équité face aux acteurs informels, qui ne supportent pas les mêmes charges.
Enfin, l’accompagnement s’affaiblit souvent après la création, au moment où les besoins deviennent concrets. Les dispositifs de prévention et de sauvegarde restent trop peu utilisés. Il faut aider le dirigeant à réagir dès les premiers signes de difficulté, quand il dispose encore de solutions.
Challenge : Pourquoi de nombreuses entreprises réussissent-elles à se créer mais beaucoup moins à franchir les étapes leur permettant de recruter, d’investir et de devenir de véritables PME ?
Dr Issam El Maguiri : Parce que grandir demande de l’argent, un marché, une organisation et une visibilité que beaucoup de petites entreprises n’ont pas encore. L’ambition existe, mais les dépenses arrivent souvent avant les revenus supplémentaires.
Le premier frein est le coût du développement. Recruter, structurer l’activité et répondre à de nouvelles obligations représente un effort immédiat. Faute de visibilité, certains dirigeants préfèrent rester petits ou répartir leur activité entre plusieurs structures.
Le deuxième frein est le manque de fonds propres. Beaucoup d’entreprises disposent de peu de réserves pour investir ou absorber un imprévu. Elles dépendent alors du crédit, souvent garanti personnellement par le dirigeant. Entre l’apport familial initial et les grands fonds d’investissement, les solutions restent insuffisantes pourtant essentielles au passage de la TPE à la PME.
Le troisième frein concerne la qualité des comptes. Une banque, un investisseur ou un partenaire doit pouvoir comprendre la situation financière de l’entreprise. Des comptes incomplets ou non déposés compliquent le financement, mais aussi la vente ou la transmission. Cette crédibilité se construit sur plusieurs années. Il faut également changer de manière de travailler. Le fondateur, habitué à tout gérer, doit apprendre à former, déléguer, recruter des responsables et organiser les équipes. Cela suppose de financer ces recrutements avant d’en percevoir pleinement les bénéfices.
Enfin, les petites entreprises doivent pouvoir accéder à des marchés plus importants. La commande publique et la sous-traitance des grands groupes peuvent soutenir leur développement, à condition que les contrats soient adaptés à leur taille et les règlements suffisamment rapides. Un gros marché peut fragiliser une TPE si elle doit avancer plusieurs mois de dépenses. Nous devons donc mieux accompagner ces étapes. C’est ainsi que davantage de petites structures pourront devenir des PME capables d’investir et de créer des emplois durables.