Financement, garanties, investissement, digitalisation, décarbonation, accompagnement… Rarement les très petites, petites et moyennes entreprises marocaines n’auront disposé d’un éventail aussi large de mécanismes de soutien. Pourtant, leur fragilité demeure et le passage de la TPE à la PME, puis à l’entreprise de taille intermédiaire, reste difficile. Derrière ce paradoxe se dessine une réalité : les besoins des entreprises ne se résument pas à l’accès au financement. Pour Anouar El Basrhiri, Directeur général de TMS Consulting, le véritable enjeu consiste désormais à passer d’une logique de dispositifs à une politique de croissance fondée sur le diagnostic, la structuration et l’accompagnement dans la durée.
Sur le papier, l’écosystème d’accompagnement des TPME n’a probablement jamais été aussi étoffé. Financements, garanties, mécanismes d’investissement, programmes de digitalisation ou encore dispositifs d’accompagnement se sont progressivement ajoutés à la boîte à outils destinée aux entreprises. L’objectif est clair : faciliter leur développement et renforcer leur compétitivité.
Mais sur le terrain, une contradiction persiste. Une partie importante du tissu entrepreneurial reste vulnérable, confrontée aux tensions de trésorerie, à la faiblesse des fonds propres, aux délais de paiement, aux difficultés commerciales ou encore à une organisation insuffisamment structurée.
Pour Anouar El Basrhiri, le problème n’est donc pas nécessairement l’absence de dispositifs, mais leur capacité à répondre au véritable point de blocage de chaque entreprise. « Multiplier les dispositifs ne suffit pas si on ne traite pas les causes profondes de la fragilité », souligne le Directeur général de TMS Consulting. Une distinction essentielle car, derrière une demande de financement, peut se cacher une tout autre difficulté.
« Une entreprise peut obtenir un financement alors que son véritable problème vient de ses marges, de son organisation, de sa gestion ou simplement d’un manque de clients. Dans ce cas, on apporte une solution financière à un problème qui ne l’est pas forcément », explique-t-il.
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Le financement ne soigne pas toutes les fragilités
C’est sans doute l’un des principaux enseignements à tirer du paradoxe actuel des TPME. Pendant longtemps, l’accès au financement a occupé une place centrale dans le débat sur leurs difficultés. Il reste évidemment déterminant, mais il ne peut expliquer à lui seul leur vulnérabilité.
Les faiblesses peuvent apparaître bien avant le passage devant le banquier : fonds propres insuffisants au démarrage, trésorerie mal pilotée, marges trop faibles, délais de paiement, dépendance excessive à quelques donneurs d’ordre ou encore absence d’outils de pilotage financier. « Le financement reste parmi les obstacles importants, mais il n’est souvent qu’une partie du problème», insiste Anouar El Basrhiri.
Le risque est alors de financer une fragilité sans réellement la corriger. Une injection de liquidités peut donner de l’oxygène à court terme, mais elle ne transforme pas automatiquement le modèle économique de l’entreprise. « Une entreprise peut donc obtenir un crédit et rester fragile. Le financement doit être accompagné d’un travail sur la rentabilité, la trésorerie, l’organisation, la gouvernance et le développement commercial », estime le dirigeant de TMS Consulting.
Autrement dit, l’enjeu ne serait plus seulement de faciliter l’accès à l’argent, mais de rendre l’entreprise suffisamment robuste pour utiliser efficacement ce financement. Comme le résume El Basrhiri : « Il faut finalement financer des entreprises tout en les aidant à devenir plus solides. »
TPE et PME : sortir de l’accompagnement uniforme
Une autre limite réside dans la tendance à regrouper des entreprises extrêmement différentes sous une même appellation. Derrière l’acronyme TPME coexistent en réalité des structures qui n’ont ni les mêmes ressources, ni les mêmes capacités managériales, ni les mêmes besoins.
« On regroupe souvent TPE et PME dans une même catégorie, alors que leurs réalités sont très différentes », relève Anouar El Basrhiri. Une entreprise de quelques salariés, encore largement organisée autour de son fondateur, ne peut être accompagnée de la même manière qu’une PME disposant déjà de fonctions financières, commerciales ou RH structurées.
La question de la taille ne suffit d’ailleurs pas. Le niveau de maturité de l’entreprise devient tout aussi important. Deux sociétés affichant un chiffre d’affaires comparable peuvent rencontrer des problématiques radicalement différentes : l’une doit conquérir de nouveaux marchés, l’autre structurer sa gouvernance, une troisième améliorer sa rentabilité ou renforcer ses fonds propres.
D’où la nécessité, selon El Basrhiri, d’un accompagnement « beaucoup plus adapté à la taille, mais surtout au niveau de maturité de chaque entreprise ».
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Grandir, un autre métier pour l’entrepreneur
C’est probablement au moment du changement d’échelle que les fragilités apparaissent le plus clairement. Le Maroc compte un tissu important de petites structures, mais transformer une TPE viable en PME structurée constitue une étape autrement plus complexe que la création elle-même.
Anouar El Basrhiri résume cette difficulté par une formule : « Créer une entreprise et faire grandir une entreprise sont deux métiers différents. »
Dans les premières années, le fondateur concentre généralement l’essentiel des fonctions. Il vend, négocie, recrute, gère les clients, surveille les dépenses et prend les principales décisions. Ce modèle peut fonctionner tant que l’organisation reste limitée. Mais la croissance finit par en révéler les limites. « Lorsqu’elle grandit, il doit apprendre à déléguer, recruter, structurer les fonctions, mettre en place des procédures et piloter son activité avec des indicateurs. Beaucoup de TPE atteignent justement un plafond à cette étape », observe-t-il.
Le changement d’échelle est donc autant financier que managérial. Acheter une nouvelle machine, digitaliser une fonction ou obtenir un crédit supplémentaire ne suffit pas si l’organisation n’évolue pas parallèlement.
Pour franchir ce plafond, plusieurs chantiers doivent être conduits simultanément : développement commercial, ressources humaines, organisation interne, financement, gouvernance et pilotage. « C’est cette vision globale qui manque encore parfois dans les dispositifs d’accompagnement », estime le Directeur général de TMS Consulting.
Du guichet au parcours de croissance
Avec le Pacte TPME 2026-2030 et les mécanismes déjà existants, le prochain défi sera donc moins d’empiler de nouvelles aides que de mieux articuler celles qui existent autour de la trajectoire réelle de l’entreprise.
Pour Anouar El Basrhiri, le point de départ devrait être simple : comprendre avant de prescrire. « La première étape devrait être un diagnostic permettant d’identifier ce qui bloque réellement sa croissance, puis de construire un parcours d’accompagnement adapté à son niveau de maturité », explique-t-il.
Cette approche modifierait profondément la logique actuelle. L’entreprise ne serait plus orientée d’abord vers un produit ou un dispositif disponible. Ses besoins seraient diagnostiqués avant de déterminer la combinaison pertinente de financement, conseil, investissement, digitalisation ou accompagnement.
Mais ce changement suppose également de revoir la manière dont l’efficacité des politiques publiques est évaluée. Compter les bénéficiaires ou additionner les montants mobilisés permet de mesurer l’activité d’un programme, pas nécessairement son impact économique.
« La vraie question est : que devient l’entreprise trois ou cinq ans après ? A-t-elle grandi, créé des emplois, amélioré sa rentabilité, renforcé sa structure financière ou commencé à exporter ? », interroge El Basrhiri.
C’est probablement là que se situe le véritable changement de paradigme. Après avoir considérablement enrichi l’offre de soutien aux TPME, le Maroc doit désormais s’assurer que ces mécanismes produisent des entreprises plus pérennes et capables de changer d’échelle.
Car le véritable indicateur de réussite ne sera pas seulement le nombre de TPE financées ou accompagnées. Il résidera dans le nombre de petites entreprises capables de devenir des PME structurées, puis, pour les plus performantes, de poursuivre leur croissance. « L’objectif final doit être d’aider les TPE viables à devenir des PME solides, puis d’accompagner les meilleures PME vers une véritable croissance », conclut Anouar El Basrhiri.
Le paradoxe des TPME marocaines tient peut-être finalement à cela : elles n’ont jamais disposé d’autant d’outils, mais l’enjeu n’est plus seulement de les aider. Il est désormais de leur permettre de grandir.