Le tabac rapportera à l’État marocain 17,7 milliards de dirhams en 2026, selon la loi de finances, soit près de 5 % de ses recettes fiscales et l’équivalent du tiers du déficit budgétaire prévu pour 2026. Cette contribution a progressé de quatre milliards en un an. Elle est chiffrée, année après année, dans la loi de finances. Le coût sanitaire du tabac, lui, n’a fait l’objet que d’une seule évaluation, et une partie de ses effets sanitaires les plus lourds ne se révélera que des décennies après l’exposition.
Ce que le tabac pèse
Le tabac manufacturé rapportera 17,7 milliards de dirhams à l’État selon la loi de finances 2026, en progression de quatre milliards sur un an. Trois repères permettent de situer ce poids. Cette somme représente près de 5 % de l’ensemble des recettes fiscales du Royaume — une recette fiscale sur vingt. Elle représente plus du tiers des recettes tirées de l’ensemble des taxes intérieures de consommation. Elle représente enfin plus de 40 % du budget du ministère de la Santé et de la Protection sociale prévu pour 2026, fixé à 42,4 milliards de dirhams. Rapporté au déficit budgétaire prévu pour 2026, chiffré à 55,4 milliards de dirhams et ramené à 3 % du PIB, le tabac en couvre près du tiers. La taxe intérieure de consommation qui le frappe est passée de 100 dirhams en 2022 à 550 en 2026 : une trajectoire assumée, qui a fait de ce produit un instrument d’équilibre budgétaire à part entière.
En face, une seule évaluation existe. Réalisée en 2021 à partir de données de 2019, elle chiffre le coût du tabac pour le système de santé à plus de 5 milliards de dirhams, soit 8,5 % des dépenses de santé et 0,45 % du PIB, et estime à 12 800 le nombre de décès prématurés attribuables au tabagisme chaque année. Elle n’a pas été renouvelée depuis. Une recette annuelle et un coût diffus ne se suivent pas au même rythme : la première figure dans un document budgétaire consolidé, le second se disperse dans des milliers de dossiers médicaux, des arrêts de travail et des années de vie qu’aucune ligne comptable ne totalise.
La voie marocaine : taxer et encadrer
Le pari fiscal a produit un résultat mesurable et documenté par une source indépendante des opérateurs. L’étude de prévalence de la cigarette de contrebande, conduite par les Douanes dans son édition 2025, situe la part du marché illicite à 1,37 %, contre 2,81 % en 2022. Sur la période, la hausse des taxes s’est donc accompagnée d’une baisse de la contrebande. À 1,37 %, le taux mesuré au Maroc apparaît particulièrement faible à l’échelle de l’Afrique du Nord. En 2026, le pays a étendu cette logique d’encadrement aux cigarettes électroniques, aux sachets de nicotine et au tabac à chicha, avec des normes de composition et d’étiquetage. La voie choisie est lisible : réguler et taxer plutôt qu’interdire.
La consommation, elle, ne s’effondre pas. Le marché légal reste autour de quinze milliards de cigarettes par an, un niveau qui place le Maroc parmi les plus gros consommateurs méditerranéens. La fiscalité remplit donc son premier objectif : elle alimente le budget sans avoir fait basculer le marché dans la contrebande. Mais elle n’a pas, à elle seule, fait disparaître la demande. Un objet échappe par ailleurs largement à la vigilance collective : la chicha, que ses consommateurs perçoivent comme un arôme plutôt que comme du tabac, alors que sa fumée dégage du monoxyde de carbone, des goudrons et des métaux lourds. Le narguilé illustre un angle mort sanitaire : on lui prête une innocuité qu’aucune donnée ne soutient.
Les fumeuses invisibles
L’enquête nationale sur les facteurs de risque, menée avec l’Organisation mondiale de la Santé en 2018, recense 0,4 % de fumeuses contre 26,9 % de fumeurs. C’est le taux féminin le plus bas de toute la région méditerranéenne, très en deçà de ce que rapportent des pays voisins. Ce chiffre est probablement moins une mesure qu’un reflet. La sous-déclaration du tabagisme féminin est documentée dans les sociétés où sa pratique est fortement stigmatisée, et plusieurs travaux marocains soulignent eux-mêmes ce biais potentiel. Au Maroc, où toutes les formes de tabac — cigarette comme chicha — sont socialement réprouvées pour une femme, une partie de la consommation féminine peut ainsi rester invisible aux enquêtes. Une consultation de sevrage du CHU Ibn Rochd de Casablanca a pourtant accompagné, sur neuf ans, des dizaines de fumeuses — un signal que les statistiques nationales ne permettent pas de saisir.
Cette absence de mesure emporte deux conséquences. Ce qui n’apparaît pas dans les enquêtes n’entre pas dans les politiques de prévention, calibrées de fait sur un tabagisme masculin. La seconde conséquence est documentée par les archives internes des cigarettiers : les marchés à forte population et à faible prévalence féminine y sont identifiés comme des relais de croissance prioritaires, avec des produits — arômes, formats fins, emballages soignés — conçus pour lever la barrière sociale. Les nouveaux produits nicotinés pourraient, eux, ouvrir une nouvelle porte : dans plusieurs marchés, l’écart de consommation entre hommes et femmes y est plus étroit que pour la cigarette traditionnelle. Les effets les plus lourds du tabagisme sur la mortalité se manifestent avec plusieurs décennies de décalage : ceux d’une progression du tabagisme féminin aujourd’hui pourraient ne se révéler pleinement qu’à l’horizon 2055, sans qu’aucun indicateur ne les ait anticipés.
Ce que d’autres ont choisi
Le Royaume-Uni a adopté en avril 2026 une loi interdisant la vente de tabac aux personnes nées à partir du 1er janvier 2009 : l’âge légal d’achat reculera ainsi d’un an chaque année, jusqu’à extinction progressive du marché. Il n’est pas le premier à s’y essayer. La Nouvelle-Zélande avait voté un dispositif comparable en 2022, avant de l’abroger début 2024, avant même son entrée en vigueur. Le nouveau gouvernement a notamment invoqué le risque de développement du marché noir et la perte de recettes fiscales. Les Maldives, de leur côté, appliquent l’interdiction générationnelle depuis la fin 2025. Même texte, trois trajectoires : l’une tient, l’une recule, l’une commence.
Le revirement néo-zélandais dit quelque chose d’utile à tous. Plus un État tire de recettes du tabac, plus l’interdiction lui coûte à court terme et plus la marche arrière devient tentante. Un pays dont le tabac couvre près du tiers du déficit budgétaire serait confronté à un arbitrage comparable. La question n’est donc pas de savoir si le Maroc doit imiter Londres, mais comment il fera vivre dans la durée la voie qu’il a lui-même choisie.
En cinq ans, la fiscalité du tabac a plus que quintuplé ; les volumes, eux, n’ont diminué que progressivement. C’est peut-être ce que ces années auront appris : le prix décourage à la marge, mais ne défait pas une habitude installée. C’est aussi pour cela que certains pays ont cessé de compter sur lui seul — et cherchent, ailleurs, un levier plus décisif.