À l’issue des législatives, le Dr. Tarik Tlaty, professeur de sciences politiques, analyse les ressorts d’une abstention proche de 62% des inscrits. Selon lui, ce désengagement traduit une distance croissante entre citoyens et institutions, nourrie par la pression sur le pouvoir d’achat, le décalage entre réformes et vécu quotidien, mais aussi par une mobilisation électorale insuffisante. Pour le prochain gouvernement, il identifie trois priorités : santé, éducation et emploi, ainsi que la reconstruction de la confiance politique. Il souligne aussi la nécessité de compétences spécialisées accrues.
Challenge : Les résultats des élections législatives étaient-ils prévisibles ?
Dr Tarik Tlaty : De là découle une question essentielle : les résultats des dernières élections législatives ont-ils été une surprise, ou constituent-ils plutôt le reflet naturel du niveau de participation et de l’abstention enregistrés lors de ce scrutin ?
Si l’on parle d’un taux d’abstention proche de 62 % des électeurs inscrits, je pense qu’il serait erroné de réduire ce phénomène à une seule cause. Nous sommes face à un phénomène complexe, qui possède des dimensions politiques, économiques et sociales, et qui révèle, au fond, une distance croissante entre le citoyen et les institutions politiques.
La première raison tient, à mon sens, à la performance des gouvernements successifs depuis l’adoption de la Constitution de 2011. Trois gouvernements se sont succédé depuis lors, dont deux dirigés par le Parti de la justice et du développement, puis le gouvernement dirigé par M. Aziz Akhannouch.
Le problème fondamental est que ces gouvernements n’ont pas suffisamment réussi à transformer les attentes et les revendications légitimes des citoyens en politiques publiques concrètes, dont les effets soient directement perceptibles dans leur vie quotidienne.
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L’un des exemples les plus significatifs est sans doute l’augmentation du coût de la vie et la hausse des prix. Le citoyen n’évalue pas l’action d’un gouvernement uniquement à travers les chiffres et les indicateurs économiques. Il la mesure aussi à travers ce qui se passe dans son foyer : le prix des produits de première nécessité, le coût de l’éducation, de la santé, du logement et des dépenses quotidiennes.
La pandémie de Covid-19 est venue, par ailleurs, accentuer ces difficultés et accroître la vulnérabilité de larges catégories de la population. Lorsque le gouvernement d’Aziz Akhannouch est arrivé aux affaires, il a effectivement trouvé devant lui un lourd héritage et des défis accumulés. Mais, de mon point de vue, il n’a pas réussi à convaincre suffisamment les citoyens qu’il était en mesure de dépasser cet héritage ou d’apporter des réponses satisfaisantes aux nouveaux défis.
Il en a résulté progressivement un sentiment de frustration et de défiance, qui s’est finalement répercuté sur la disposition des citoyens à participer à la vie politique et électorale.
La deuxième raison est liée, à mon sens, à la faiblesse de la capacité de mobilisation électorale. Cette question engage la responsabilité de plusieurs acteurs et pas uniquement celle du gouvernement. Le ministère de l’Intérieur, en tant qu’autorité chargée de superviser le processus électoral, joue naturellement un rôle essentiel dans la bonne organisation des élections et dans la mise en place des conditions institutionnelles et administratives favorables à la participation.
Mais la participation électorale ne relève pas de la seule responsabilité de l’administration. Elle constitue une responsabilité partagée entre l’État, les partis politiques, la société civile et les élites politiques.
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Il existe également une troisième raison, qui n’est pas moins importante : le décalage entre la vision stratégique de l’État et ce que le citoyen ressent concrètement dans sa vie quotidienne. Le Maroc a lancé de grands chantiers, notamment celui de la protection sociale. Mais lorsque le citoyen se rend à l’hôpital et rencontre des difficultés pour accéder aux soins ou doit supporter des dépenses importantes, ou lorsque les familles rencontrent des difficultés liées à l’éducation et aux dépenses essentielles, elles évaluent les politiques publiques à travers leur expérience quotidienne et non à travers les discours ou les programmes.
C’est là que se situe le problème fondamental: lorsque le citoyen estime que les réformes ne produisent pas suffisamment rapidement des effets concrets sur sa vie quotidienne, il commence à s’interroger sur l’utilité même de la participation politique et électorale.
Je pense donc que l’abstention électorale ne doit pas être interprétée uniquement comme une absence des citoyens devant les urnes. Elle doit également être considérée comme un message politique et un indicateur d’une crise de confiance qui mérite une analyse approfondie. Bien entendu, il serait injuste d’attribuer l’entière responsabilité de ce phénomène au gouvernement, tout comme il serait réducteur de la faire porter uniquement au ministère de l’Intérieur.
Les partis politiques ont également une responsabilité majeure. Ils doivent proposer des projets et des programmes convaincants, renouveler leur discours et reconstruire les passerelles de confiance avec les citoyens. Ainsi, la véritable question qui se pose après ces élections n’est pas seulement : qui a gagné et qui a perdu ?
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Elle est aussi la suivante : pourquoi une proportion aussi importante de citoyens est-elle restée en dehors du processus électoral ? Et comment restaurer la confiance dans la politique, dans les institutions et dans l’utilité de la participation ? Car la démocratie ne se mesure pas uniquement au nombre de sièges remportés par les partis. Elle se mesure également à leur capacité à convaincre le citoyen que sa voix compte et que sa participation peut réellement faire une différence dans sa vie et dans l’avenir de son pays.
Challenge : Le discours politique était-il en contradiction avec la réalité ?
T.T. : Je ne pense pas que l’on puisse réduire la question à l’existence d’une contradiction directe entre le discours politique et la réalité. Au contraire, le discours politique durant cette période a été porteur de nombreuses promesses, de nombreux slogans et de nombreux programmes qui, en théorie, auraient pu encourager les citoyens à participer davantage à la vie politique et à se rendre aux urnes. Mais le problème est que la réalité a été plus forte que le discours politique.
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Les citoyennes et les citoyens ont vécu, au cours des cinq dernières années, des conditions économiques et sociales difficiles, notamment avec la hausse des prix des carburants, qui a entraîné une augmentation des coûts du transport et de la production, et par conséquent une hausse du prix d’un grand nombre de biens, de produits et de services.
Dans le même temps, le pouvoir d’achat de larges catégories de citoyens s’est retrouvé sous pression, et le citoyen s’est davantage préoccupé de la gestion de son quotidien et de sa capacité à faire face au coût de la vie.
Il s’est ainsi créé une forme de déconnexion entre le discours politique et les préoccupations quotidiennes du citoyen. Non pas parce que le discours politique était nécessairement contraire à la réalité, mais parce que le citoyen s’est mis à rechercher des résultats concrets et rapides, qu’il puisse percevoir directement dans sa vie, tandis que le discours politique continuait à présenter des promesses et des programmes qui n’étaient pas toujours en mesure de faire face à la pression de la réalité économique et sociale.
Il ne faut pas non plus négliger l’impact du contexte international. Le monde a connu, durant cette période, des crises successives, depuis les conséquences de la pandémie de Covid-19 jusqu’à la guerre en Ukraine, en passant par la hausse des prix de l’énergie et des matières premières. Tous ces facteurs ont eu des répercussions sur l’économie marocaine et sur le pouvoir d’achat des citoyens.
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Je pense donc que le problème fondamental ne résidait pas dans l’absence de discours politique, mais plutôt dans sa capacité limitée à atteindre le citoyen et à le convaincre que la participation politique pouvait réellement entraîner des changements concrets dans sa vie. Cela étant dit, il ne faut pas interpréter ces résultats comme la preuve d’un échec de l’expérience démocratique marocaine.
Au contraire, les élections ont démontré la persistance du pluralisme politique, avec la présence de formations aux références et aux orientations différentes : des partis libéraux, des partis de gauche, un parti à référence islamiste, ainsi que des formations plus petites qui ont également réussi à conserver une présence dans le paysage politique. La pluralité politique demeure donc une réalité. Mais le véritable défi aujourd’hui consiste à reconstruire le lien entre cette pluralité politique et le citoyen.
Je pense que le principal message de ces élections est que le citoyen ne se contente plus des discours et des promesses. Il veut voir l’impact concret des politiques publiques sur les prix, la santé, l’éducation, les revenus et ses conditions de vie quotidiennes.
En résumé : Le problème n’était pas que le discours politique était en contradiction avec la réalité ; c’est que la réalité était plus forte que le discours. Les partis ont formulé des promesses, mais le citoyen a vécu la hausse des prix, la pression sur son pouvoir d’achat et l’accumulation de difficultés sociales et économiques. Dès lors, sa question n’est plus seulement : «Que disent les partis ?», mais plutôt : «Qu’est-ce qui a réellement changé dans ma vie ?»
Challenge : De quoi le prochain gouvernement a-t-il besoin ?
T.T. : Je pense que le Maroc entre aujourd’hui dans une nouvelle étape, qui impose au prochain gouvernement de bien comprendre les messages exprimés à travers ces élections et de faire de la consolidation sociale du Royaume et de la reconstruction de la confiance avec le citoyen un axe central de son action.
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À mon sens, le prochain gouvernement devrait associer les compétences politiques et les compétences technocratiques. Le Maroc a besoin de ministres disposant d’une expérience politique et d’une capacité réelle à communiquer avec les citoyens. Mais il a également besoin de compétences techniques spécialisées, capables de mettre en œuvre les grands projets et de traduire la vision stratégique de Sa Majesté le Roi en politiques publiques concrètes.
Je considère que la première priorité doit être la protection sociale, qui constitue l’un des grands chantiers stratégiques du Royaume et dont les citoyens doivent pouvoir mesurer concrètement les résultats dans leur vie quotidienne. Je vois, à cet égard, trois priorités fondamentales : la santé, l’éducation et l’emploi.
Dans le domaine de la santé, le citoyen doit réellement sentir que la protection sociale signifie un accès aux soins dans des conditions dignes, un accès effectif aux établissements hospitaliers, la disponibilité des médicaments et une réduction du poids financier des soins pour les familles. Dans le domaine de l’éducation, il faut réduire les charges qui pèsent sur les familles, tout en renforçant l’école publique et en lui permettant d’offrir un enseignement de qualité, notamment aux catégories sociales les plus vulnérables.
Quant à l’emploi, il constitue probablement l’un des enjeux majeurs pour la jeunesse. Car offrir un emploi, ce n’est pas seulement offrir un revenu. C’est aussi offrir la dignité, la stabilité et l’espoir en l’avenir. Le prochain gouvernement devra donc placer l’emploi des jeunes au cœur de ses politiques économiques et sociales. Il existe également un deuxième enjeu, tout aussi important : redonner ses lettres de noblesse à la politique elle-même.
Il ne suffit pas d’appeler les citoyens à participer aux élections. Il faut leur redonner confiance dans l’action politique, dans les institutions et dans l’utilité de leur participation. Cela ne pourra pas se faire uniquement à travers les discours, mais à travers des résultats concrets que le citoyen pourra constater dans sa vie quotidienne.
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Il existe enfin un autre enjeu majeur lié aux questions nationales à dimension internationale, au premier rang desquelles figure la question du Sahara marocain. Sans minimiser le rôle des partis politiques, ce dossier nécessite des compétences politiques, diplomatiques et techniques hautement spécialisées, capables de poursuivre la défense de la position marocaine dans les enceintes internationales et d’accompagner les évolutions géopolitiques, juridiques et diplomatiques liées à cette question.
Le prochain gouvernement aura donc une responsabilité à la fois intérieure et extérieure. À l’intérieur, il devra consolider la cohésion sociale à travers la santé, l’éducation, l’emploi et la protection sociale. À l’extérieur, il devra défendre et consolider les intérêts nationaux à travers une diplomatie plus spécialisée, plus efficace et capable d’accompagner la diplomatie royale.
Je pense enfin que la réussite de la prochaine étape ne se mesurera pas uniquement au nombre de projets annoncés par le gouvernement, mais à sa capacité à répondre à une question très simple que se pose le citoyen : « Qu’est-ce qui a changé dans ma vie ? »
Et, pour conclure : « Le prochain gouvernement a besoin à la fois de compétences politiques et de compétences technocratiques. Son grand objectif doit être de consolider le Maroc sur le plan social et de reconstruire la confiance avec le citoyen. La santé, l’éducation et l’emploi sont les clés de cette nouvelle étape. Car lorsque le citoyen bénéficie d’une véritable sécurité sociale et entrevoit un avenir meilleur, il peut aussi retrouver confiance dans la politique et dans les institutions. »