Cette fois-ci, le mot n’est pas galvaudé. Il s’agit vraiment d’un « moment historique » dans la politique nationale. Fatima Ezzahra El Mansouri devient officiellement la première femme à diriger un gouvernement au Maroc. En fait, cette nomination couronne des décennies de combat pour les droits des femmes et d’efforts pour promouvoir leur présence et leur participation à la vie publique. Récit d’une ascension logique au plus haut du pouvoir exécutif…
Au Palais royal de Rabat, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a reçu en audience, le mardi 29 septembre 2026, Mme El Mansouri et l’a chargée de former un nouveau gouvernement, dans le sillage de la victoire au scrutin législatif du Parti Authenticité et Modernité (PAM, 97 sièges), dont elle est la coordinatrice de la direction collégiale. En vertu de l’article 47 de la Constitution, faut-il rappeler, le Souverain nomme le chef du gouvernement au sein du parti politique arrivé en tête des élections des membres de la Chambre des représentants, et au vu de leurs résultats.
Que de chemin parcouru depuis sa première élection en tant que conseillère municipale à Marrakech. En deux décennies, elle a gravi, pas à pas, tous les échelons avant d’arriver au sommet. Tout d’abord, elle rejoint le Mouvement de tous les démocrates dès son lancement par Fouad Ali El Himma, en 2007. Quelques mois plus tard, le Mouvement, qui a rassemblé des personnalités de divers horizons et différents courants d’idées, s’est mué en formation politique dénommée Parti Authenticité et Modernité. El Mansouri en fut l’un des membres fondateurs, en 2008.
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Issue d’une famille de notables dans la région des Rehamna, puisque son père (Abderrahmane) fut le Pacha de la ville de Marrakech, tout comme il a été bâtonnier de l’Ordre des avocats de Marrakech, elle a dû travailler plus dur que les autres pour prouver qu’elle ne doit pas sa place uniquement aux connexions de son paternel. Dans la foulée des élections communales de 2009, largement remportées par son parti, elle va devenir la première femme à présider le conseil communal de Marrakech, sa ville natale.
Conquérir la chasse gardée
En l’espace de six ans à la tête de la commune, elle a réussi, plus ou moins, à effacer l’image de la «fille du Pacha». Désormais, elle reçoit les éloges ou essuie les critiques en tant que mairesse de l’une des plus grandes villes et de la première destination touristique du pays. Fatima Ezzahra El Mansouri, 50 ans, est parvenue à s’imposer comme une figure de premier plan. Au fil des épreuves et des ans, il est devenu clair qu’elle était vouée à un destin plus grand. Justement, elle ne va pas tarder à franchir un cap majeur. En 2015, elle va accéder à un poste de haut rang en devenant présidente du conseil national du PAM, en quelque sorte le Parlement du parti.
Dans un univers dominé par les hommes et infecté par des clichés toxiques, El Mansouri a fait preuve d’une forte personnalité. Dans ses apparitions publiques, elle semblait tout à fait dans son élément. Le verbe facile, dans une darija trempée dans les tréfonds de Marrakech, elle est à l’aise sur une estrade comme devant une caméra. Lors des événements partisans, elle dégage un charisme et un style affirmé, imposant le respect à tous.
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Visiblement, sa formation d’avocate l’a prédisposée à se frayer son chemin dans le monde impitoyable de la politique. Inscrite au barreau de Marrakech depuis le 22 mars 2005, Mme El Mansouri est titulaire d’un certificat en droit anglo-saxon auprès de Pace University (USA), d’un DEA en droit des contrats d’affaires de l’université de Montpellier (France) et d’une licence en droit privé à l’université Mohammed V de Rabat.
La gestion des crises
Tout en continuant à accumuler les mandats, notamment députée à Marrakech (2016-2021) et encore une fois présidente de son conseil communal (2021-2027), elle va monter crescendo dans la hiérarchie du PAM, influant considérablement sur les décisions partisanes, particulièrement aux moments de crise. Lors de son 4e congrès national, en février 2020 à El Jadida, le parti traversait une crise existentielle, à cause de tensions exacerbées entre les partisans du secrétaire général sortant Hakim Benchamach et les membres d’un groupe contestataire appelé «Courant de l’Avenir». Les deux camps sont même arrivés aux mains au début des assises.
Pressentie un moment pour prendre les commandes du PAM, Fatima Ezzahra El Mansouri, mère de deux enfants, a finalement choisi de ne pas se lancer dans la course. Néanmoins, elle a apporté son soutien à Abdellatif Ouahbi, qui a mené la fronde contre la direction de l’époque. En tant que présidente du conseil national, elle a pris le contrôle de la situation, parvenant à calmer les esprits et à mener le congrès à bon port. Si Ouahbi a été élu secrétaire général en fin de compte, El Mansouri a forgé la réputation de femme forte du parti, ainsi que celle de personne pouvant jouer le rôle de conciliatrice le moment venu.
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Depuis sa position à la tête du conseil national, elle a œuvré à renvoyer l’image d’un parti unifié, capable de travailler pour l’intérêt général et de surmonter les divergences. Hélas, le parti sera rattrapé par ses vieux démons. Une nouvelle impasse va le secouer à l’approche du 5e congrès national, qui s’est tenu du 9 au 11 février 2024 à Bouznika.
L’heure est venue
De nombreux militants ont réclamé le départ de Ouahbi pour préserver la réputation du PAM, suite à l’arrestation de figures majeures du parti dans une affaire de trafic international de drogue (Escobar du Sahara), fin 2023. Le secrétaire général a fini par céder et décidé de ne pas se représenter, quand bien même il a clamé haut et fort qu’il n’est en rien responsable de ce scandale.
Alors qu’elle occupait le poste de ministre de l’Aménagement du territoire national, de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Politique de la ville (2021-2026), Fatima Ezzahra El Mansouri est montée, à nouveau, au front. Il n’était pas question de se laisser entraîner dans ce bourbier à moins de deux ans des élections législatives. Donc, il a fallu trouver la parade pour étouffer les raisons de la crise, dont le parti n’avait nullement besoin. Et c’est là qu’est venue l’idée ingénieuse d’une direction collégiale, tout de suite adoubée par les militants. Le congrès a placé un trio à la tête du parti, composé d’El Mansouri, de Mohamed Mehdi Bensaïd, ministre de la Culture, et de Salaheddine Aboulghali. L’adhésion de ce dernier sera gelée, en septembre 2024, à cause de poursuites judiciaires à caractère privé. Il sera remplacé par Fatima Saâdi, quelque temps plus tard.
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Au terme de cet épisode, le leadership de la «fille du Pacha» ne faisait plus aucun doute. Elle a apporté une nouvelle illustration de ses qualités de fine tacticienne et de bonne négociatrice. Des qualités qu’elle va mettre à profit de son parti lors de la dernière campagne électorale. En se présentant comme une alternative crédible, grâce à l’homogénéité et à la cohésion que dégage sa direction, le PAM a attiré des poids lourds rompus au jeu des élections. Leur rôle sera capital dans sa brillante victoire au scrutin législatif.
Pour les cinq prochaines années, Fatima Ezzahra El Mansouri sera seule au gouvernail. Elle porte sur ses épaules un énorme poids, tellement les attentes et les espoirs sont grands, dans un pays à la croisée des chemins. Certes, le Maroc a accompli des avancées indéniables dans plusieurs domaines, il lui reste, toutefois, le plus dur à réaliser : une économie plus inclusive, une croissance génératrice de plus d’emplois, une justice territoriale, une société à une seule vitesse… La muraille semble infranchissable, mais rien ne doit empêcher de tenter l’escalade !