À présent que les urnes ont livré leur verdict, les regards se tournent vers le grand vainqueur du scrutin législatif du 23 septembre, en l’occurrence le Parti Authenticité et Modernité (PAM), qui doit former le nouveau gouvernement. Le jeu d’alliances promet d’être complexe. La campagne électorale a fait naître des rancœurs. L’incompatibilité des projets politiques ne devrait pas non plus faciliter la tâche. Quels sont les scénarios pour constituer une majorité et pourquoi le Maroc a besoin d’une coalition homogène ? Éclairage…
Avant de se lancer dans l’arène des consultations, le parti du Tracteur est en droit de savourer son éclatante victoire, après tant d’années de patience. Le chemin n’était pas toujours jonché de roses, depuis la création en 2008. Il a dû surmonter plusieurs déceptions survenues à des moments où les vents lui semblaient favorables. L’histoire de cette formation est une leçon de persévérance et de perspicacité.
Lire aussi | Le PAM remporte les élections législatives
À deux reprises, il a échoué à monter sur la première marche du podium, alors qu’il était donné favori. En 2016, il a pourtant obtenu 102 sièges, mais le Parti de la Justice et du Développement a fait mieux en envoyant 125 députés à l’hémicycle. Cinq ans plus tard, il a été devancé par le Rassemblement national des indépendants, qui a décroché 102 sièges contre 87. Mais la troisième fois est la bonne !
Une question de bon sens
Le Parti Authenticité et Modernité a non seulement remporté le scrutin, mais il a complètement écrasé la concurrence avec 97 sièges, loin devant le RNI (66 sièges) et le Parti de l’Istiqlal (65 sièges). Le même trio de tête que lors des précédentes élections, sauf que c’est le PAM qui sera au gouvernail cette fois-ci. D’aucuns seraient tentés de croire que la reconduction de la même coalition se ferait de facto. Ceci relèverait même de la logique et du bon sens, dit-on. Cependant, c’est loin d’être le cas au vu de l’exaspération du ressentiment entre les deux camps, qui s’est transformé en hostilité au cours de la campagne.
Lire aussi | Fraude électorale: une commission centrale d’inspection dépêchée à Tanger
Au moment où le secrétaire général du PI, Nizar Baraka, a eu la sagesse d’ordonner à ses troupes de s’éloigner des joutes verbales, les deux autres alliés se sont livré un combat sans merci pour s’attirer les faveurs des électeurs. Pour être plus précis, l’animosité a commencé bien avant la campagne et a atteint son paroxysme au cours des derniers jours.
Le RNI s’est surtout plaint du manque de solidarité gouvernementale, quand le PAM a décidé, en juin dernier, de se joindre à l’opposition pour exiger la création d’une commission d’enquête parlementaire sur la gestion des aides publiques et l’importation de bétail. Le parti d’Aziz Akhannouch a vécu cette position comme une trahison, estimant qu’il suffisait de demander les informations nécessaires auprès des départements concernés pour les obtenir. Lors d’un meeting électoral à Khémisset, le chef du gouvernement sortant a consacré tout son discours à cette question, ce qui démontre la profondeur de la plaie.
La coupe est pleine
Et à quelques jours des élections, plusieurs membres du RNI, dont certaines personnalités influentes, ont fait défection pour rallier le PAM. Là, tout est parti en vrille ! À coups de déclarations enflammées de part et d’autre, les deux formations ont perdu totalement le contrôle de la situation, au point de bafouer les règles les plus élémentaires de la bienséance et de la cordialité. La rivalité politique, somme toute normale dans une élection, s’est métamorphosée en aversion, suscitant des interrogations sur leur possibilité de pouvoir travailler ensemble à nouveau.
Lire aussi | Les partis passent à l’offensive économique
En effet, deux membres très influents du PAM, de surcroît ministres du gouvernement Akhannouch, défendent l’idée de ne plus pactiser avec le parti de la Colombe. Tout d’abord, Fatima Zahra Mansouri, membre de la direction collégiale, a exprimé publiquement son opposition à toute alliance avec le RNI. Puis, à deux jours du scrutin, Mohamed Mehdi Bensaid, aussi membre de la même instance, lui a apporté son soutien, précisant que d’autres dirigeants partagent la même vision des choses.
Dans l’autre rive, Aziz Akhannouch a demandé, au cours d’un meeting, aux ministres du parti et aux membres de son bureau politique de ne pas se prononcer sur l’avenir et de ne fermer aucune porte. « Vous savez tous ce qui est arrivé à celui qui fait des calculs tout seul », a-t-il dit, allusion faite à l’attitude d’Abdellah Benkirane suite à la victoire du PJD en 2016. En se basant juste sur l’arithmétique et en faisant fi de toutes les autres considérations, Benkirane s’était retrouvé dans une situation de blocage pendant plusieurs mois, avant de passer la main à Saadeddine El Othmani pour former un gouvernement. Voilà pour la petite leçon d’histoire…

Une pléthore malvenue
Aujourd’hui, le PAM devra savoir surmonter ses griefs, s’il veut respecter les résultats du scrutin qui ont placé le RNI en deuxième position. Sinon, il pourra s’obstiner dans sa position et écarter la reconduction de la coalition de 2021. De ce fait, il doit chercher des voix chez le PJD. Une coalition avec le PI et les islamistes lui garantira une majorité de 216 députés, très au-delà des 198 sièges requis. Aux dernières nouvelles, le conseil national du PJD a voté contre la participation, mais, dans la politique, tout peut changer du jour au lendemain.
Dans le scénario où il ne voudrait pas faire appel aux frères de Benkirane, au regard des profondes divergences entre les deux parties sur des questions primordiales, le PAM peut, par exemple, recourir, en plus de l’Istiqlal, au Mouvement Populaire (MP, 29 sièges) et à l’Union socialiste des forces populaires (USFP, 26 sièges), sachant que les deux formations n’ont jamais caché leur désir de faire partie de l’exécutif. Seulement, le hic est que la pléthore de la majorité a démontré toutes ses limites par le passé, parce qu’il va falloir multiplier les portefeuilles pour contenter tout le monde, avec le risque d’une absence d’homogénéité et les carences d’efficacité symptomatiques des cabinets élargis.
Lire aussi | Législatives: les programmes décryptés
Or, le futur gouvernement ne doit pas pâtir de la moindre tare, puisque le Royaume sera appelé à faire face à des défis de taille aux plans interne et externe. Il n’y aura pas seulement l’échéance primordiale de l’organisation de la Coupe du Monde. Il est vrai que ce rendez-vous agit comme une locomotive pour d’autres secteurs, mais il ne faut pas négliger les chantiers en cours et qui sont au cœur de l’agenda royal.
Plusieurs réformes doivent être menées à bien, à commencer par celles de la santé et de l’enseignement. Une partie du travail a été accomplie et il va falloir maintenant passer à la vitesse supérieure pour honorer les engagements pris avec les citoyens. Les retraites sont une autre urgence nationale, qui ne supporte plus aucun autre ajournement. Le système dans son ensemble risque de s’écrouler faute de solutions radicales pour la situation de la CMR.

L’art du possible

Le pouvoir d’achat, y compris celui des retraités, est une autre paire de manches. Cette question est revenue comme un leitmotiv chez l’ensemble des partis politiques durant la campagne. Donc, quelle que soit la nature de la prochaine coalition, l’exécutif devra répondre aux énormes attentes déclenchées. Il faudra dénicher les instruments légaux pour réorganiser les circuits d’approvisionnement afin de neutraliser les fameux « chenakas » (intermédiaires), qui sucent le sang des gens pour tous les produits et pas uniquement le mouton de l’Aïd.
Sur le front extérieur, les tensions géopolitiques et la recomposition des équilibres internationaux exigent la mise en place d’un gouvernement de compétences confirmées capables d’anticiper ces chamboulements et de les transformer en opportunités, au lieu de les subir et de se retrouver largués par la vitesse des changements en cours.
« La politique est l’art du possible », disait, un jour, un célèbre homme politique français. Désormais, il revient au PAM de faire les bons choix et de prendre les bonnes décisions, le moment venu. En attendant, il faudra connaître la personnalité du parti qui sera nommée en tant que chef de gouvernement par Sa Majesté le Roi Mohammed VI.
10 pointséconomiques et sociaux essentiels à retenir dans le programme du PAM
1. Un budget massif de 350 milliards de DH : Le coût global du programme est estimé à 350 milliards de DH sur 5 ans, soit environ 70 MMDH par an. La majeure partie de ce financement (300 milliards de DH) repose sur les recettes fiscales supplémentaires générées par le pari d’une croissance économique moyenne de 5%.
2. Priorité absolue au pouvoir d’achat : Une enveloppe spécifique de 150 milliards de DH est dédiée exclusivement au soutien du pouvoir d’achat des ménages marocains.
3. Régulation et baisse des prix : Le parti s’engage à ramener les prix des produits de première nécessité (fruits, légumes, viandes) à leur «niveau normal». Pour y parvenir, il prévoit de casser la chaîne des intermédiaires grâce à la création de sociétés régionales de distribution agricole et d’unités publiques de stockage frigorifique.
4. Gratuité partielle de l’électricité : Le programme promet l’exonération totale de la facture d’électricité pour les ménages vulnérables dont la consommation mensuelle ne dépasse pas 100 dirhams.
5. Réforme majeure de l’Impôt sur le Revenu (IR) : Le PAM prévoit d’alléger la pression fiscale sur les salariés en transformant le barème de l’IR. Il propose de passer de 6 tranches (avec un taux maximal de 37 %) à seulement 3 tranches plafonnées à 20 %.
6. Revalorisation des pensions de retraite : Le parti promet d’instaurer une retraite minimale de 3 000 dirhams pour garantir des conditions de vie dignes aux aînés.
7. Création d’un million d’emplois nets : L’objectif est d’atteindre un taux de chômage de 7% sur le quinquennat. Ce plan inclut le programme « Premier contrat de travail » pour insérer 500 000 jeunes, ainsi que la création de 360 000 emplois liés à l’organisation du Mondial 2030.
8. Plan Marshall pour la jeunesse (NEET) : À travers le programme national « Un horizon pour chaque jeune (2027-2031) », le parti ambitionne d’accompagner 300 000 jeunes par an qui sont hors du système scolaire et du marché du travail, via des formations professionnelles et des aides à l’entrepreneuriat.
9. Zéro hausse fiscale pour les entreprises : Devant le patronat (CGEM), le parti s’est engagé à n’appliquer aucune hausse de la pression fiscale sur le secteur privé, préférant miser sur l’intégration et la formalisation progressive de l’économie informelle.
10. Inversion de l’effort d’investissement : Le PAM souhaite redéfinir le rôle de l’État en laissant une place centrale à l’investissement privé dans les secteurs productifs et la montée en gamme industrielle, tout en concentrant l’effort public sur les infrastructures et les services sociaux (santé, éducation).