Longtemps cantonnée aux laboratoires de recherche et aux géants de la technologie, l’intelligence artificielle s’invite désormais au cœur de l’action publique. Au Maroc, sa généralisation dans l’éducation, la santé, la justice, l’industrie et l’administration ouvre la voie à une transformation profonde de la gouvernance. Portée par les programmes «Maroc Digital 2030» et «IA Maroc», cette ambition vise à améliorer les services publics, à stimuler la compétitivité et à renforcer la souveraineté numérique du Royaume. La nomination d’Ahmed Rahhou à la tête du département chargé de l’IA, de la Transformation numérique et de la Réforme de l’administration traduit cette volonté de donner une impulsion nouvelle à cette mutation. Mais entre promesses d’efficacité, protection des données et exigences éthiques, le défi sera de faire de l’IA un levier de progrès maîtrisé, au service des citoyens.
«The right man in the right place», traduisons par «l’homme qu’il faut à la place qu’il faut». Pour ceux qui se posent encore la question de savoir pourquoi nommer un technocrate dans un gouvernement politique, il suffit de savoir qu’Ahmed Rahhou, choisi pour assurer la fonction de ministre de l’Intelligence artificielle, de la Transformation numérique et de la Réforme de l’administration, est diplômé de l’École polytechnique (promotion 1980) et lauréat de l’École nationale supérieure des télécommunications (Télécom Paris, 1982). Ingénieur de formation, avec un passage par les finances, l’industrie et la diplomatie, l’ex-président du Conseil de la concurrence a le profil idéal pour relever le défi consistant à faire de l’intelligence artificielle un moteur du développement du pays.
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Bien sûr, une politique de transformation numérique visant à intégrer l’IA dans tous les pans de l’économie traditionnelle pour faire de ses outils une infrastructure omniprésente, moteur de croissance, d’innovation et de compétitivité globale, ne se met pas en place en un clin d’œil. La stratégie «AI» repose sur un principe simple : tous les secteurs sont éligibles à l’intégration de l’IA, de l’agriculture à la santé, en passant par l’industrie, l’éducation, la cybersécurité, l’administration publique et même le sport.
Derrière cette stratégie se joue un enjeu de souveraineté technologique. Alors que la concurrence mondiale s’intensifie, le Maroc ne compte pas rester en dehors de cette dynamique. C’est pourquoi l’équipe d’El Mansouri entend affirmer sa capacité à intégrer l’IA dans l’ensemble des secteurs stratégiques, dans la continuité de la feuille de route établie par le programme gouvernemental.
Deux éléments clés pilotent cette stratégie : le fameux «Maroc Digital 2030» et le programme national «IA Maroc», qui ambitionne de révolutionner l’éducation et la santé, ainsi que de moderniser les services publics.
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Cela peut paraître paradoxal, mais l’exécutif a décidé de prendre le taureau par les cornes et de faire ainsi de l’intelligence artificielle un outil idéal pour transformer en profondeur la gestion des politiques publiques et concrétiser les ambitions de l’État social. La stratégie « IA Maroc » a été conçue comme un levier concret destiné à améliorer le quotidien des citoyens, en donnant la priorité aux secteurs de l’éducation et de la santé.
Sur le plan éducatif, les nouvelles technologies auront pour mission principale de repérer précocement les élèves menacés d’échec ou d’abandon scolaire. Grâce aux capacités d’analyse avancées de l’intelligence artificielle, les pouvoirs publics entendent intervenir bien plus tôt pour offrir un accompagnement personnalisé et freiner le décrochage scolaire. Parallèlement, le secteur sanitaire connaîtra une modernisation de ses prestations, visant à accroître l’efficacité des soins et à améliorer l’organisation des services hospitaliers pour répondre plus rapidement et plus efficacement aux besoins des usagers.
Les premières applications concrètes de « AI+ » émergent dans la vie quotidienne des citoyens. Dans les hôpitaux, l’IA est utilisée pour l’imagerie médicale, l’aide au diagnostic et la gestion prédictive des lits.
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Dans la justice, certains tribunaux utilisent déjà l’IA pour la rédaction automatisée de décisions ou l’analyse prédictive de litiges. À l’école, des plateformes adaptatives servent à individualiser les parcours pédagogiques, avec un suivi automatisé des progrès. Au cœur de ces bouleversements, les télécommunications et les transports tiennent une place de choix, qu’il s’agisse d’encourager le partage des réseaux afin de réduire les coûts et de dynamiser la concurrence, tout en assurant une attribution transparente des fréquences, ou de revoir, dans le domaine des transports, les accords transfrontaliers, de supprimer certains monopoles et de rationaliser les structures afin de renforcer l’équité concurrentielle et l’efficience économique globale.
Pour soutenir et intensifier cette politique, une stratégie de recherche et développement a été mise en place dans l’enseignement supérieur. À titre d’exemple, l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), en partenariat avec des leaders du secteur, a créé un laboratoire d’intelligence artificielle conjoint sur son campus de Benguerir, au Maroc. Cette initiative vise à relier la recherche scientifique aux défis industriels et environnementaux, en faisant progresser l’innovation durable grâce à une application responsable de l’intelligence artificielle. Le nouvel AI Lab, situé au sein du Centre de recherche accélérée par l’IA (AI-ARC) de l’UM6P, servira de plateforme de collaboration entre les chercheurs de l’UM6P et les ingénieurs de Syensqo afin de développer les technologies d’IA de nouvelle génération dédiées à la chimie et à la science des matériaux. Ce partenariat établit un pont entre le monde académique et le monde industriel, transformant la recherche de pointe en solutions concrètes au service de l’innovation, de la durabilité et de la compétitivité.
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Ce virage s’accompagne également de plusieurs mesures liées à la souveraineté numérique, puisqu’il est prévu de développer des infrastructures nationales de cloud computing souverain, garantissant le stockage sécurisé des données marocaines sur le sol du Royaume. Cela permettra à coup sûr de réduire durablement la dépendance vis-à-vis des acteurs étrangers, tout en gardant la main sur les informations numériques sensibles du Royaume.
D’une manière générale, l’ampleur de la stratégie « AI+ » et son intégration dans des domaines sensibles comme la santé, l’éducation, la justice ou la mobilité supposent de ne pas reléguer au second plan la question de la protection de la vie privée et de la transparence des algorithmes. Cette question alimente le débat sur l’équilibre entre innovation, efficacité et protection des droits. Plusieurs voix s’élèvent d’ailleurs pour exiger davantage de transparence et la mise en place de mécanismes de contrôle indépendants afin de garantir une gouvernance équilibrée de l’IA.
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Ces débats montrent que la question éthique n’est pas absente des discussions, mais qu’elle s’inscrit dans un cadre culturel, politique et réglementaire spécifique. On ne peut nier que la course effrénée à l’IA menée par les géants de la tech suscite quelques appréhensions chez ceux qui considèrent que son adoption à marche forcée bouleverse trop rapidement la société et le monde économique.
Pour autant, rester à l’écart d’une révolution qui menace de rendre notre monde actuel obsolète n’est pas la meilleure option. Au contraire, mieux nous anticiperons les acquis et les dangers de l’intelligence artificielle, en défendant notamment notre souveraineté en la matière et en prenant la mesure des impacts sociaux et sociétaux, mieux nous serons en mesure d’apporter les réponses appropriées lorsque les citoyens demanderont des comptes. Heureusement, même si c’est timidement, les responsables politiques prennent petit à petit la mesure de ces enjeux.