À l’occasion de la troisième édition du Forum du Dirigeant, organisée autour du thème «Dirigeant en 2031 : acteur ou spectateur ?», Saïd Allali, président du Centre des jeunes dirigeants (CJD) Maroc et directeur général de Niji Maroc, revient sur les mutations qui redessinent le rôle du chef d’entreprise.
Intelligence artificielle, incertitudes géopolitiques, place du secteur privé dans la croissance et responsabilité sociale : il plaide pour un leadership capable d’anticiper les changements, de remettre en question ses modèles et de saisir les opportunités de transformation de l’économie marocaine.
Challenge : La troisième édition du Forum du Dirigeant est placée sous le thème « Dirigeant en 2031 : acteur ou spectateur ? ». Pourquoi avoir choisi de projeter la réflexion au-delà de 2030 ?
Saïd Allali : Nous voulions rappeler que le monde ne s’arrêtera pas en 2030. Beaucoup de stratégies et d’initiatives sont aujourd’hui pensées à cet horizon, notamment au Maroc. Mais il est tout aussi important de se demander ce qui viendra après. Le choix de 2031 est une manière d’inviter les dirigeants à dépasser les échéances immédiates pour inscrire leur réflexion dans le temps long.
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Cette projection est d’autant plus nécessaire que les entreprises évoluent dans un environnement marqué par des transformations rapides et des incertitudes croissantes. L’intelligence artificielle bouleverse déjà les usages, tandis que les conflits géopolitiques s’installent dans la durée et pèsent sur les équilibres économiques. Les dirigeants ne peuvent plus considérer ces évolutions comme des événements extérieurs à leur activité. Ils doivent les intégrer dans leurs décisions, anticiper leurs conséquences et préparer leurs organisations aux changements à venir. La question est donc de savoir si le dirigeant subira ces transformations ou s’il saura les anticiper pour en faire des leviers de développement.
Challenge : L’intelligence artificielle occupe une place importante dans le programme de cette édition. Pourquoi l’avoir placée au cœur des réflexions ?
Saïd Allali : L’intelligence artificielle constitue une véritable rupture technologique. C’est un changement de paradigme qui transforme les organisations, les métiers et les modèles économiques. Les dirigeants doivent en prendre la mesure et se préparer à l’intégrer dans leurs entreprises. L’enjeu est de faire de l’IA une opportunité plutôt qu’une menace. Cela suppose de comprendre ses usages, d’identifier les activités qu’elle peut améliorer et de réfléchir aux changements qu’elle implique dans les méthodes de travail. Il ne s’agit pas simplement d’adopter un nouvel outil technologique, mais de s’interroger sur la manière dont l’entreprise peut évoluer grâce à lui.
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C’est aussi ce qui justifie le choix de notre thématique. L’intelligence artificielle ne s’arrêtera pas en 2030. Les dirigeants doivent donc dépasser les préoccupations immédiates et se préparer dès aujourd’hui à ses conséquences sur la compétitivité et l’organisation de leurs entreprises.
Challenge : À quoi ressembleront les entreprises en 2030 et quel état d’esprit les dirigeants devront-ils adopter pour s’y préparer ?
Saïd Allali : Il serait présomptueux de prétendre savoir avec certitude comment les choses évolueront dans les prochains mois. Je préfère donc ne pas donner une définition de l’entreprise ou du dirigeant de 2030. En revanche, le contexte actuel nous enseigne déjà une chose : la capacité d’adaptation est devenue essentielle. Même les dirigeants expérimentés continuent d’apprendre. Aux jeunes entrepreneurs et aux nouveaux dirigeants, je conseillerais de cultiver la résilience et de ne jamais considérer leur modèle économique comme définitivement acquis. Il faut être prêt à changer, à pivoter, à revoir son modèle économique et, parfois, à remettre en question son positionnement sur le marché.
Les évolutions sont rapides et peuvent rendre obsolètes des pratiques qui ont pourtant fait leurs preuves pendant des années. Le dirigeant doit donc rester attentif aux transformations de son environnement, accepter de remettre en question ses certitudes et savoir changer de cap lorsque cela devient nécessaire. Cette capacité à évoluer sera déterminante pour affronter les mutations à venir. Nous saurons en 2030 à quoi ressemblera le dirigeant de cette époque.
Challenge : Le président de la CGEM a récemment appelé à placer le secteur privé au cœur de la stratégie économique du Maroc. Partagez-vous cette vision ?
Saïd Allali : Oui, pleinement. Cette orientation s’inscrit dans la vision royale, notamment dans le discours prononcé par Sa Majesté le Roi à l’ouverture de la session parlementaire, qui a rappelé l’importance du secteur privé dans la dynamique de développement du pays.
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Le secteur privé est un moteur essentiel de la croissance. Ce sont les entreprises qui investissent, créent des emplois et prennent des risques pour développer de nouvelles activités. Elles contribuent directement à la création de richesse et à la transformation de l’économie. Il est donc indispensable qu’elles soient écoutées, soutenues et accompagnées par les pouvoirs publics.
Cela suppose de mettre en place un environnement favorable à l’investissement, avec des règles claires, des lois adaptées et des incitations permettant aux entreprises de se développer. Le rôle des pouvoirs publics est de créer les conditions nécessaires à la prise d’initiative et à l’investissement productif. Le secteur privé doit pouvoir jouer pleinement son rôle dans la croissance, tandis que l’État doit l’accompagner par des politiques cohérentes et adaptées aux besoins de l’économie.
Challenge : Les critères ESG occupent également une place importante dans le programme du Forum. Quelle est la position du CJD Maroc sur ces enjeux, à l’heure où la responsabilité des entreprises prend une importance croissante ?
Saïd Allali : Les critères ESG font partie de l’ADN du CJD Maroc, qui défend depuis plusieurs années le principe de « diriger autrement ». Cette conception du leadership s’oppose à un capitalisme exclusivement tourné vers l’enrichissement des dirigeants et des actionnaires, au détriment de l’environnement, de l’équilibre social et du partage des richesses.
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Nous considérons que l’entreprise ne peut pas être évaluée uniquement à travers ses résultats financiers. Elle doit également tenir compte de son impact sur la société et sur son environnement. La performance économique reste indispensable, mais elle doit s’inscrire dans une démarche responsable et durable.
Les critères ESG constituent ainsi une manière de traduire concrètement cette vision. Pour le CJD Maroc, il ne s’agit pas d’un simple sujet de communication ou d’une tendance à suivre, mais d’une réflexion de fond sur la manière de diriger et sur la place de l’entreprise dans la société. La responsabilité du dirigeant consiste aussi à rechercher un équilibre entre les impératifs économiques, les exigences sociales et la préservation de l’environnement.
Challenge : Quel message souhaitez-vous adresser aux lecteurs de Challenge dans un contexte marqué par les incertitudes économiques et géopolitiques ?
Saïd Allali : Je leur dirais de rester optimistes. Les risques existent et il serait inutile de les nier. Mais le risque et l’opportunité sont les deux faces d’une même pièce. Tout dépend de notre capacité à analyser les évolutions en cours et à en tirer des enseignements.
L’intelligence artificielle ouvre de nouvelles perspectives pour les entreprises. Les tensions géopolitiques, malgré leurs conséquences négatives, doivent également nous amener à réfléchir aux possibilités de développement industriel du Maroc. Certains produits que nous importons pourraient-ils être fabriqués localement ? Certaines dépendances aux approvisionnements extérieurs, notamment en provenance de Chine, pourraient-elles être réduites grâce au développement d’une production nationale ?
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Je ne prétends pas avoir toutes les réponses à ces questions. Mais elles méritent d’être posées par les entrepreneurs et les décideurs. Les transformations en cours peuvent créer de nouvelles opportunités pour notre économie, à condition de savoir les identifier et de se donner les moyens de les saisir.
Mon message est donc simple : ne regardons pas uniquement les difficultés et les risques. Intéressons-nous aussi aux possibilités qui s’offrent à nous. C’est en restant lucides sur les contraintes, tout en conservant une capacité à entreprendre et à innover, que nous pourrons faire de ces changements des leviers de développement.