L’intelligence artificielle (IA) redessine les rapports de force technologiques mondiaux. Face aux pôles américain et chinois, l’Europe, l’Inde et l’Afrique peuvent-elles bâtir un front commun, et quelle place pour le Maroc dans cette nouvelle équation ? Dans cette interview accorde a Challenge Hicham Kasraoui, chercheur associé à l’Institut Marocain d’Intelligence Stratégique (IMIS) décrypte les enjeux de cette équation.
Face à la domination technologique des États-Unis et de la Chine, l’Europe, l’Inde et l’Afrique ont-elles intérêt à construire un front commun autour de l’intelligence artificielle?
Aujourd’hui, la course à l’intelligence artificielle se joue principalement entre deux puissances, les États-Unis et la Chine, laissant en marge près de 80 % de la population mondiale. Or, pour la première fois dans l’histoire récente, il ne s’agit ni d’une simple compétition technologique, ni d’une simple rivalité économique, ni même d’une course à l’armement classique : c’est tout cela à la fois. L’IA est une technologie « totale » qui redéfinit simultanément les structures des marchés, les ressorts de la compétitivité économique, les rapports de puissance et même les équilibres de sécurité.
Certes, Washington et Pékin suivent des trajectoires différentes, l’une fondée sur la primauté du marché, l’autre sur la planification stratégique de l’État. Mais elles partagent au fond une même conviction : celle d’un monde où le gagnant rafle l’essentiel de la valeur créée. Dans cette logique du « winner takes all », la plupart des autres acteurs risquent davantage de subir la révolution de l’IA que de la façonner. L’histoire retiendra peut-être que l’intelligence artificielle n’a pas seulement été une révolution technologique ; elle aura été avant tout une redistribution mondiale de la puissance.
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C’est pourquoi l’Europe, l’Inde et l’Afrique ont intérêt à explorer une troisième voie. Malgré leurs différences, ces trois espaces partagent une même sensibilité en faveur du multilatéralisme, d’une gouvernance plus équilibrée de la technologie et d’une IA centrée sur l’humain. Un front commun ne viserait pas à rivaliser frontalement avec les États-Unis ou la Chine, mais à garantir une forme d’autonomie stratégique collective.
S’il parvient à dépasser ses propres contradictions, il pourrait produire au moins trois bénéfices majeurs : peser davantage sur la définition des standards internationaux, mutualiser des ressources critiques comme les capacités de calcul et les corpus linguistiques, et diversifier les chaînes de valeur technologiques afin de réduire les dépendances excessives à l’égard des deux grands pôles dominants. L’enjeu n’est pas de constituer un bloc supplémentaire dans une nouvelle guerre froide technologique. Il est d’éviter que l’avenir de l’intelligence artificielle soit écrit par deux acteurs seulement. Pour l’Europe, l’Inde et l’Afrique, il s’agit moins de gagner la course que de conserver la capacité de choisir leur propre trajectoire.
Quels seraient les atouts complémentaires de ces trois espaces — capital et normes européennes, talents et échelle indiens, démographie et ressources africaines — pour réduire leur dépendance aux grandes plateformes américaines et chinoises ?
La force d’une telle alliance résiderait moins dans l’addition de trois régions que dans l’assemblage de trois raretés devenues stratégiques. L’Europe dispose encore des capacités d’investissement et de l’influence normative nécessaires pour façonner les règles du jeu. L’Inde possède l’une des plus importantes réserves mondiales de talents numériques et la capacité de déployer rapidement des solutions à très grande échelle. Quant à l’Afrique, elle est sans doute le principal laboratoire d’usages du XXIe siècle, portée par une démographie dynamique, des marchés en forte croissance et des besoins de transformation considérables. Ensemble, ces atouts permettraient de mutualiser investissements, données, compétences et marchés afin de développer des modèles, plateformes et infrastructures alternatives, réduisant ainsi la dépendance technologique vis-à-vis des grands acteurs américains et chinois tout en promouvant une vision plus multipolaire et inclusive de l’IA.
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Pour illustrer cette complémentarité, prenons l’exemple d’un modèle d’IA open source multilingue pour les services publics et les PME du Sud global. L’Europe financerait les infrastructures de calcul, apporterait ses standards de gouvernance et son expertise réglementaire ; l’Inde fournirait les équipes d’ingénierie capables d’entraîner et d’industrialiser les modèles à grande échelle ; l’Afrique contribuerait avec ses marchés en croissance, ses données linguistiques sous-représentées (swahili, haoussa, wolof, arabe africain, etc.) et des cas d’usage concrets dans la santé, l’agriculture, l’éducation ou les services financiers. Au lieu de dépendre des modèles américains ou chinois pour chaque application stratégique, cette alliance pourrait développer un écosystème souverain partagé, adapté aux réalités locales et soutenu par un marché de plus de deux milliards d’habitants.
Au-delà des déclarations politiques, sur quels projets concrets cette coopération pourrait-elle rapidement se matérialiser : infrastructures de calcul, données, modèles multilingues, recherche ou formation des talents ?
S’il fallait choisir un seul secteur capable de transformer cette alliance en véritable projet de puissance, ce serait probablement l’énergie. Derrière la question énergétique se cachent en réalité toutes les autres : l’industrialisation, la souveraineté numérique, la compétitivité économique et même la capacité de développer des infrastructures d’IA à grande échelle. Sans énergie abondante, fiable et compétitive, ni industrialisation, ni centres de données, ni développement massif de l’IA ne sont possibles.
L’Europe apporterait ses capitaux, ses technologies vertes et son expertise en matière de régulation des marchés de l’énergie ; l’Inde contribuerait par sa capacité industrielle à produire à grande échelle des équipements, logiciels et solutions d’optimisation ; l’Afrique offrirait son immense potentiel en énergies renouvelables et ses ressources stratégiques nécessaires à la transition énergétique mondiale. Concrètement, l’alliance pourrait créer une plateforme commune d’IA capable d’optimiser la production solaire et éolienne, de piloter les réseaux électriques intelligents, de prévoir la demande énergétique et de sécuriser les chaînes d’approvisionnement en minerais critiques. Au-delà de la seule transition énergétique, il s’agirait de bâtir l’infrastructure fondamentale permettant à ces trois régions de développer leurs propres capacités industrielles et numériques sans dépendre des plateformes technologiques étrangères.
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L’agriculture constitue probablement le secteur où les intérêts de l’Afrique, de l’Europe et de l’Inde convergent le plus naturellement. Elle représente un enjeu économique majeur pour les trois régions, un impératif de sécurité nationale et un levier direct d’amélioration des conditions de vie de centaines de millions de personnes. L’Europe apporterait ses capacités de financement, ses technologies agricoles avancées et son expertise scientifique ; l’Inde contribuerait avec son expérience unique de transformation agricole à très grande échelle et son écosystème numérique ; l’Afrique fournirait des marchés en forte croissance, d’immenses terres cultivables et des besoins concrets d’amélioration des rendements. Une initiative commune pourrait prendre la forme d’une plateforme d’IA dédiée à la sécurité alimentaire, capable de prévoir les rendements, optimiser l’utilisation de l’eau, anticiper les risques climatiques, détecter précocement les maladies des cultures et connecter producteurs, acheteurs et institutions financières.
Derrière l’agriculture, se joue en réalité une question bien plus vaste : celle de la stabilité des sociétés. Une alliance capable de renforcer simultanément la sécurité alimentaire, les revenus des producteurs et l’adaptation climatique disposerait d’un levier de transformation économique et politique considérable pour les décennies à venir.
L’Europe et l’Inde sont aussi en compétition sur certains segments technologiques, tandis que l’Afrique reste très fragmentée. Quelles seraient les conditions pour faire fonctionner un tel « front IA » à géométrie variable ?
Certes, l’Europe et l’Inde sont aujourd’hui à la fois partenaires et concurrentes sur plusieurs segments technologiques stratégiques. Elles se disputent notamment les marchés des services numériques, du développement logiciel, de l’ingénierie informatique ou encore de l’innovation numérique, tandis qu’elles cherchent toutes deux à attirer les meilleurs talents de l’IA. De son côté, l’Afrique progresse vers une vision commune grâce à la stratégie continentale de l’Union africaine, mais l’écosystème reste fragmenté par la diversité des cadres réglementaires, des niveaux de maturité numérique et des capacités d’investissement. C’est précisément parce que les intérêts divergent partiellement et que les niveaux de développement sont hétérogènes qu’une alliance IA Afrique-Europe-Inde ne pourra fonctionner que sous certaines conditions.
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La première condition est institutionnelle. Aucun mécanisme permanent de gouvernance dédié à l’IA ne réunit aujourd’hui l’Union africaine, l’Union européenne et l’Inde. Un tel front ne pourra émerger sans cadre trilatéral fondé sur le co-développement, la prospérité partagée et l’ouverture à d’autres partenaires potentiels, qu’il s’agisse de l’Amérique latine, du Moyen-Orient ou de l’Asie du Sud-Est.
La deuxième condition est stratégique. L’ambition de réduire les dépendances technologiques vis-à-vis des États-Unis et de la Chine est légitime, mais elle ne produira des résultats que si elle s’accompagne de choix clairs. L’alliance devra concentrer ses efforts sur quelques secteurs à fort effet de levier, comme l’énergie ou la sécurité alimentaire, plutôt que de disperser ses moyens.
La troisième condition est financière et réglementaire. Les ambitions géopolitiques ne survivent pas longtemps sans instruments adaptés. Une banque ou un fonds dédié finançant de manière prioritaire les infrastructures de données, les capacités de calcul, les centres de recherche et les champions industriels des secteurs ciblés ainsi qu’un cadre normatif garantissant l’interopérabilité et la confiance à l’échelle de l’alliance constitueront des prérequis indispensables.
La quatrième condition est économique. Pour être durable, cette coopération devra créer de la valeur pour chacun de ses membres. L’Europe, l’Inde et l’Afrique devront trouver leur place dans une chaîne de valeur commune de l’IA, où les bénéfices, qu’il s’agisse d’emplois, d’investissements, de compétences ou de souveraineté technologique, seront perçus comme équitablement répartis.
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La cinquième condition est technologique. Les États-Unis ont bâti leur puissance sur leurs plateformes et la Chine sur l’intégration de son écosystème numérique. Une alliance Afrique-Europe-Inde ne pourra exister durablement que si elle développe ses propres actifs stratégiques : modèles ouverts, infrastructures mutualisées, jeux de données communs et standards interopérables capables de constituer de véritables biens communs technologiques.
Au fond, le succès d’un tel front IA ne dépendra pas de sa capacité à s’opposer aux États-Unis ou à la Chine, mais de sa capacité à démontrer qu’un autre modèle est possible : un modèle fondé sur la complémentarité des ressources, le partage de la valeur et la construction de biens publics technologiques au service d’une prospérité commune.
Dans cette recomposition de la géopolitique de l’IA, quel rôle le Maroc pourrait-il jouer comme pays-pivot entre l’Europe, l’Afrique et l’Inde ?
Le Maroc pourrait jouer un rôle singulier dans cette recomposition. Peu de pays cumulent aujourd’hui une telle capacité à dialoguer simultanément avec l’Europe, l’Afrique et le monde asiatique. Mais sa véritable contribution pourrait être ailleurs. Alors que la plupart des débats sur l’intelligence artificielle opposent souveraineté et ouverture, le Royaume défend progressivement une autre approche : celle d’une IA accessible, inclusive et tournée vers les besoins de développement. Dans ce contexte, le Maroc pourrait devenir le principal promoteur d’une coalition internationale dédiée aux biens communs de l’IA, en particulier dans les domaines de l’énergie, de l’agriculture ou des services publics. Plus qu’un simple hub technologique, il pourrait ainsi s’affirmer comme un entrepreneur de normes et un architecte de coopération entre le Nord et le Sud.
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Dans cette logique, le Maroc pourrait porter une initiative ambitieuse : la création d’un « AI Commons for Development », une plateforme internationale dédiée aux biens communs de l’IA pour les pays émergents. Hébergée au Maroc mais co-gouvernée avec des partenaires africains, européens et indiens, elle mettrait à disposition des modèles ouverts, des données mutualisées et des infrastructures partagées dans des secteurs stratégiques comme l’énergie ou l’agriculture. L’Europe y apporterait ses financements et ses normes, l’Inde ses talents et ses capacités d’ingénierie, et l’Afrique ses marchés, ses usages et sa diversité. Le Maroc pourrait ainsi devenir non seulement un hub technologique et diplomatique, mais aussi le promoteur d’un modèle alternatif de gouvernance de l’IA fondé sur l’ouverture, le partage de la valeur et le développement inclusif.