À l’heure où l’Afrique cherche à redéfinir sa place dans les équilibres énergétiques mondiaux, les hydrocarbures ne peuvent plus être abordés sous le seul prisme de la ressource. Gouvernance, attractivité, stabilité juridique, souveraineté économique, digitalisation et diplomatie énergétique deviennent désormais les véritables marqueurs de crédibilité des États producteurs.
À travers cette série de réponses, Gacyen Mouely, expert-comptable agréé CEMAC et expert en contrat pétrolier, livre une lecture structurée des grands défis qui attendent le continent : attirer les capitaux sans brader ses intérêts, construire des cadres réglementaires plus lisibles, transformer la donnée géoscientifique en levier stratégique et inscrire les hydrocarbures africains dans une trajectoire cohérente avec les impératifs de transition énergétique. Au cœur de cette réflexion, le projet du « gazoduc Maroc–Nigeria » apparaît comme bien plus qu’une infrastructure gazière : un test grandeur nature de la capacité du continent à porter collectivement un projet continental de long terme
Quelle diplomatie économique pour la réussite du projet du gazoduc Maroc–Nigeria ?
La réussite du gazoduc Maroc–Nigeria dépendra d’abord d’une vérité simple : un projet de cette ampleur ne peut pas être porté uniquement comme une infrastructure énergétique. Il doit être porté comme un projet de diplomatie économique continentale.
Pourquoi ? Parce que ce gazoduc dépasse largement la logique bilatérale. Il traverse des espaces politiques, réglementaires, sécuritaires et économiques très différents. Sa crédibilité ne reposera donc pas seulement sur sa faisabilité technique ou sur son bouclage financier. Elle reposera aussi sur la capacité des États concernés à construire une vision commune, stable et lisible dans le temps.
La diplomatie économique nécessaire doit, à mon sens, reposer sur quatre piliers.
D’abord, une diplomatie de convergence politique. Un projet transfrontalier de cette nature ne peut avancer durablement que si les États concernés partagent un cap clair, assument une continuité politique et évitent que chaque alternance ou chaque tension régionale ne remette l’ensemble en cause.
Ensuite, une diplomatie réglementaire et contractuelle. L’un des grands défis sera l’harmonisation progressive des cadres applicables : transit, fiscalité, accès, sécurité, clauses de stabilité, mécanismes de règlement des différends. Sans lisibilité juridique et sans cohérence minimale entre les pays traversés, le projet portera une prime de risque trop élevée.
Troisième pilier : une diplomatie de confiance avec les investisseurs et les bailleurs. Pour mobiliser des capitaux sur un projet aussi ambitieux, il faudra envoyer des signaux forts de prévisibilité et de gouvernance. Les investisseurs financent une infrastructure, bien sûr, mais ils financent aussi un environnement politique, juridique et institutionnel.
Enfin, il faut une diplomatie d’intégration régionale. Ce gazoduc ne doit pas être perçu comme un simple corridor d’exportation. Il doit être pensé comme un levier de transformation régionale, capable de soutenir l’accès à l’énergie, l’industrialisation, la compétitivité et l’intégration économique ouest-africaine et africaine.
Au fond, le gazoduc Maroc–Nigeria sera un test.Un test de coopération africaine.
Un test de cohérence réglementaire. Un test de crédibilité politique.
Et, surtout, un test de notre capacité à porter ensemble un projet structurant sur le temps long. S’il est bien conduit, il peut devenir beaucoup plus qu’un projet gazier : il peut devenir une démonstration que l’Afrique est capable de construire, sécuriser et faire aboutir une infrastructure stratégique à l’échelle du continent.
Comment l’Afrique peut-elle attirer davantage de capitaux dans les hydrocarbures sans sacrifier sa rente, ni entrer dans une logique de dumping fiscal ou réglementaire ?
L’Afrique ne doit pas chercher à être moins-disante. Elle doit chercher à être plus crédible. Le dumping fiscal ou réglementaire peut créer un appel d’air à court terme, mais il fragilise presque toujours la qualité de la rente, la soutenabilité des projets et, à terme, la capacité de l’État à défendre ses intérêts. Un investisseur sérieux ne regarde pas uniquement le niveau de prélèvement. Il regarde aussi la stabilité du cadre, la lisibilité de la décision publique, la qualité des données, les délais, les mécanismes de règlement des différends et la capacité réelle du pays à exécuter.
L’attractivité ne repose donc pas sur la faiblesse de l’État. Elle repose sur sa qualité.
La bonne stratégie pour les pays africains consiste à construire un environnement plus lisible, plus prévisible, plus rapide et plus professionnel. L’enjeu est donc de replacer l’attractivité dans un ensemble plus large, qui inclut la gouvernance, la qualité des règles, la sécurité juridique, la compétitivité fiscale, la donnée et la gestion des risques.
Jusqu’où les États africains peuvent-ils aller dans la stabilité juridique sans affaiblir leur souveraineté économique ?
Il faut sortir d’une fausse opposition entre stabilité juridique et souveraineté. La stabilité juridique ne signifie pas que l’État renonce à ses intérêts. Elle signifie qu’il accepte de se lier par des règles claires, lisibles et intelligibles. C’est même, au fond, une forme de souveraineté plus mature. Un État souverain n’est pas un État imprévisible. C’est un État capable de fixer un cadre, de l’assumer, de l’appliquer et de le faire évoluer selon des règles compréhensibles.
Le vrai problème apparaît lorsque les réformes se font de manière unilatérale, mal préparée ou mal articulée aux engagements existants. C’est là que naissent les contentieux. Et c’est là que le coût réputationnel devient parfois plus lourd que le coût financier lui-même. Le bon équilibre consiste donc à bâtir des cadres contractuels suffisamment stables pour rassurer l’investissement, mais suffisamment intelligents pour préserver la capacité d’ajustement de l’État.
Pourquoi la richesse géologique de l’Afrique ne suffit-elle plus à convaincre, et que faut-il aujourd’hui construire autour de la ressource pour redevenir crédible aux yeux des investisseurs ?
La richesse géologique n’est plus un avantage compétitif automatique. Elle est un potentiel. Et un potentiel n’a de valeur économique que lorsqu’il est entouré de confiance.
Aujourd’hui, ce qui décourage souvent l’investissement, ce n’est pas l’absence de ressource. C’est l’incertitude autour de cette ressource : qualité du cadre, cohérence des règles, sécurité juridique, disponibilité de l’information, capacité administrative, délais de décision, lisibilité fiscale, gouvernance des différends.
Autrement dit, le vrai sujet n’est plus seulement le sous-sol. C’est tout ce qui se situe autour du sous-sol.
Pour redevenir crédible, l’Afrique doit donc construire un environnement investissable : institutions robustes, contrats intelligibles, données accessibles, mécanismes de pilotage plus professionnels, administration plus outillée, arbitrage plus clair entre rentabilité, contenu local et intérêt public.
La donnée géoscientifique et la digitalisation peuvent-elles devenir un levier décisif pour réduire le risque perçu et repositionner l’Afrique sur la carte mondiale de l’exploration ?
Oui, clairement. Et je dirais même qu’il s’agit de l’un des leviers les plus stratégiques aujourd’hui.
Dans notre secteur, la donnée n’est pas un simple support technique. C’est un actif. Comme on le dit souvent, data is gold. Elle a une valeur économique directe, parce qu’elle peut constituer une source de revenus pour l’État. Mais elle a aussi une valeur stratégique beaucoup plus large.
D’abord, la donnée relève de la souveraineté. Un État qui connaît bien son bassin sédimentaire, qui dispose lui-même de ses données, qui les a structurées, numérisées et rendues mesurables, est un État qui réduit sa dépendance. Il dépend moins de prestataires extérieurs pour lire, comprendre et présenter son potentiel.
Ensuite, la donnée numérisée permet à l’État de mieux piloter. Elle améliore la connaissance du sous-sol, la qualité des arbitrages, la préparation des cycles d’attribution, et la crédibilité technique du pays.
Enfin, elle change le rapport de force. Lorsqu’un État maîtrise lui-même ses données, il est mieux armé pour négocier d’égal à égal avec les investisseurs. Il ne se présente plus dans une position de dépendance technique. Il se présente avec sa propre lecture, ses propres outils d’appréciation, et une meilleure capacité à défendre ses intérêts.
La digitalisation joue donc un triple rôle : elle réduit le risque perçu, elle professionnalise l’action publique, et elle renforce la souveraineté de négociation.
Dans un monde engagé dans la transition énergétique, comment l’Afrique peut-elle défendre une stratégie hydrocarbures crédible sans apparaître en décalage avec l’agenda climatique mondial ?
L’Afrique doit éviter deux erreurs symétriques.
La première serait de nier la transition énergétique. Ce serait une faute stratégique.
La seconde serait d’accepter un discours culpabilisant qui ferait des hydrocarbures africains une anomalie par principe. Ce serait une autre faute. Pour de nombreux pays africains, les hydrocarbures restent encore un levier de financement, de sécurité énergétique, d’industrialisation et de souveraineté. La question n’est donc pas de savoir s’il faut les abandonner dans l’absolu. La vraie question est de savoir comment les exploiter de manière plus intelligente, plus transparente, plus productive et mieux articulée aux trajectoires de transition.
Cela suppose plusieurs choix clairs :
* mieux valoriser le gaz naturel ;
* réduire les inefficiences ;
* renforcer le contenu local et les compétences ;
* mieux utiliser la rente pour financer la transformation économique ;
* et inscrire les hydrocarbures dans une stratégie énergétique plus large, au lieu de les opposer mécaniquement au reste.
Aujourd’hui, il s’agit à la fois de valoriser les ressources, de renforcer l’attractivité, de développer le gaz naturel et d’inscrire ces choix dans les dynamiques de transition énergétique. L’Afrique ne sera pas crédible si elle se contente de défendre ses hydrocarbures contre le monde. Elle le sera si elle montre qu’elle sait les inscrire dans une stratégie plus lucide, plus souveraine et plus cohérente Le sujet africain n’est plus seulement de posséder des ressources. Il est de construire les conditions qui les rendent crédibles, finançables et utiles à la transformation de nos économies.