Couvrir 40% de la surface des barrages hydrauliques classiques au Maroc de panneaux solaires suffirait théoriquement à alimenter tout le pays en électricité. C’est l’une des conclusions d’une étude de faisabilité publiée le lundi 11 mai dans la revue scientifique « npj Clean Energy » par des chercheurs marocains, Abdelmalek Essaadi et Sidi Mohamed Ben Abdellah. On vous explique.
Le Maroc, exposé à une sécheresse chronique et à une lourde facture énergétique lourde, pourrait bien trouver une réponse à ses deux maux les plus criants dans une même infrastructure : ses barrages. Une étude de faisabilité, publiée le 11 mai 2026 dans la revue scientifique « npj Clean Energy » par des chercheurs des universités Abdelmalek Essaadi et Sidi Mohamed Ben Abdellah, avance un chiffre aussi simple que spectaculaire. Couvrir 40 % de la surface des barrages hydrauliques classiques surveillés par le royaume de panneaux solaires flottants (FPV) suffirait théoriquement à alimenter tout le pays en électricité, dont la production nationale a atteint 42,38 TWh en 2023.
L’affirmation est lourde de sens, d’autant que le pays poursuit sa stratégie de porter la part des renouvelables à 52 % du mix électrique d’ici 2030. Pourtant, à y regarder de plus près, ce ne serait pas tant la promesse énergétique qui devrait aiguillonner les décideurs marocains, mais plutôt une autre urgence : celle de l’eau.
L’eau d’abord, l’électricité ensuite
Le Maroc perd chaque année 909 millions de mètres cubes d’eau par simple évaporation sur ses barrages, répartis sur une superficie totale d’environ 433 km². Pour le professeur Aboubakr El Hammoumi, chercheur principal de l’étude, la conservation de l’eau représente un argument politique immédiat beaucoup plus puissant que la production d’énergie, compte tenu de la sécheresse prolongée que traverse le royaume. La performance technique rejoint ici l’urgence hydrique : l’ombrage créé par les panneaux réduirait l’évaporation d’environ 30 % sur les surfaces couvertes.
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À titre de comparaison, les réserves des barrages marocains sont passées de 8,9 milliards de mètres cubes en 2018 à 4,4 milliards en 2024, après sept années de sécheresse sévère. Dans ce contexte, chaque goutte compte. Selon le rapport un déploiement modeste aurait un impact notable. Installer des panneaux sur 1 % seulement de la superficie totale des retenues, soit environ 4,3 km² sur les 433 km² que représentent l’ensemble des barrages, apporterait déjà une contribution substantielle aux besoins énergétiques nationaux.
Un pilote prometteur à Oued Rmel… mais encore trop isolé
Le projet le plus avancé en la matière se situe au barrage Oued Rmel, près de Tanger. Lancé par le groupe Tanger Med en collaboration avec le ministère de la Transition énergétique, ce projet pilote cible 13 MW, soit environ 14 % des besoins énergétiques du complexe portuaire. Plus de 400 plateformes flottantes supportant plusieurs milliers de panneaux ont déjà été installées, avec l’ambition gouvernementale de passer à 22 000 panneaux couvrant environ 10 hectares du réservoir de 123 hectares. Un autre projet pilote, une installation de 360 kW à Sidi Slimane, produit déjà environ 644 MWh par an.
Autant de signaux encourageants qui témoignent d’une volonté politique. « Théoriquement, couvrir des surfaces importantes de nos plans d’eau de PV flottant peut générer une quantité d’énergie équivalente à notre consommation, mais c’est un raccourci un peu rapide. Le PV flottant ou sur terre ne produit qu’en journée soit près d’un quart des 24 heures ou on consomme de l’électricité. Même en journée, il faudrait investir massivement dans les infrastructures de transport d’énergie à partir de ses barrages, qui seraient elle-même en sous-utilisation structurelles augmentant significativement le cout de l’énergie délivré au réseau », nous confie Hicham Bouzekri, expert en transition énergétique.
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« En termes de compétitivité, le cout de revient du PV flottant est supérieur à celui de du PV terrestre donc pour un pays comme le Maroc qui dispose d’assiettes foncières disponibles pour développer du PV terrestre, couvrir 40% de nos barrages en PV ne fait pas sens économiquement. Une comparaison plus juste doit intégrer le prix de l’eau dont on économise l’évaporation qui varie en fonction du lieu d’implantation », poursuit le CEO et Fondateur de African Technical Advisors.
En plus du CAPEX du PV flottant plus élevé, ses couts de maintenance, et donc d’OPEX, sont aussi plus élevés. Selon notre interlocuteur, «les études d’impact environnemental quand on couvre de grandes surfaces de barrage en PV flottant doivent aussi être menée pour chaque site avec comme conséquence d’éventuels ajustements de design ou des mesures de mitigation. Donc en résumé ce qui parait théoriquement possible nécessite des études plus détaillées pour trancher. Le PV flottant peut faire partie du bouquet des technologies de la transition énergétique au Maroc et peut être le meilleur choix dans certains cas comme dans le cas de Tanger Med, où la disponibilité du foncier pour une centrale PV terrestre est limitée».
Le talon d’Achille : l’absence de cadre réglementaire
C’est là que le bât blesse. Malgré ces avancées, le Maroc ne dispose d’aucun cadre réglementaire ou de passation de marché dédié au solaire flottant sur les infrastructures hydrauliques publiques. Avant que tout déploiement à grande échelle devienne bancable – pour reprendre le terme financier –, il faudra définir des modèles d’appel d’offres, des directives réglementaires claires, et surtout une coordination efficace entre régulateurs de l’eau, de l’énergie et développeurs privés. Le professeur El Hammoumi est catégorique : « les modèles d’appel d’offres, les directives réglementaires et la coordination entre régulateurs de l’eau, de l’énergie et développeurs restent à définir avant que le déploiement à grande échelle devienne finançable».
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À ce stade, les projections de retour sur investissement restent spéculatives, faute de données opérationnelles suffisantes pour documenter les coûts de maintenance à long terme, la fiabilité des ancrages face aux variations de niveau d’eau, et les performances de dégradation en milieu aquatique. Le projet d’Oued Rmel n’a pas encore produit de données publiquement disponibles pour valider ou infirmer les hypothèses du modèle national.
Et l’intermittence ? Le stockage par pompage comme solution
Le solaire flottant ne résout pas seul l’épineuse question de l’intermittence. L’étude identifie une piste sérieuse : le stockage par pompage hydraulique adossé aux barrages existants. Le Maroc dispose déjà de deux atouts majeurs en la matière : la station de pompage-turbinage Abdelmoumen (350 MW) et celle d’Afourer. Coupler massivement le solaire flottant à ces installations permettrait de lisser la production et d’éviter le syndrome du « tout-ou-rien » des énergies renouvelables.
Par ailleurs il faut tout meme mentionner que le gouvernement marocain ne reste pas les bras croisés. Il poursuit une stratégie hydrique massive, centrée sur la désalinisation à grande échelle, avec pour objectif 1,7 milliard de mètres cubes annuels d’eau dessalée d’ici 2030. Mais le ministère de l’Eau a lui-même reconnu que le solaire flottant représente un gain important pour un pays aux ressources en eau de plus en plus rares. Une reconnaissance officielle qui n’a pas encore été traduite en actes réglementaires.
En attendant, le temps presse
Le Maroc vient tout juste de sortir d’un cycle de sept ans de sécheresse, mais cette embellie ne doit pas faire oublier la tendance de fond. En mars 2025, le ministre Nizar Baraka avait alerté sur le fait que la disponibilité en eau par habitant était tombée à environ 600 mètres cubes par an, contre 2 600 mètres cubes en 1960, et que si la tendance se poursuivait, le pays tomberait à 500 mètres cubes par habitant d’ici 2035 2040. Un niveau bien en deçà du seuil de stress hydrique fixé à 1 000 mètres cubes par an.
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L’étude apporte une conclusion nuancée : même un déploiement modeste, sur seulement 1 % de la superficie totale des retenues (soit environ 4,3 km² sur les 433 km² disponibles), apporterait déjà une contribution substantielle aux besoins énergétiques nationaux. Mais pour que le potentiel théorique devienne réalité, il faudra que le législateur marocain passe de l’expérimentation prometteuse à la construction d’un cadre stable, transparent et bancable. Faute de quoi, les barrages continueront de perdre de l’eau et le pays, une occasion unique de répondre simultanément à ses deux défis structurels. La balle est dans le camp de Rabat.