À mi-2026, Starlink a déjà conquis plus de la moitié des 54 pays que compte le continent. Même si l’alignement des drapeaux sur la carte de SpaceX raconte moins une success story. Au Maroc c’est l’illustre attentisme stratégique. Une entité juridique y a été créée , des préparatifs administratifs engagés depuis 2024, mais aucun feu vert n’a été annoncé par l’Agence nationale de régulation des télécommunications (ANRT). Analyse.
Une carte de l’Afrique affichant les drapeaux des pays couverts par Starlink ressemble de moins en moins à une projection futuriste. La constellation de SpaceX a officiellement conquis plus de la moitié des 54 États du continent. Pourtant, cet alignement de bannières bleues ne raconte pas une success story linéaire. Il révèle surtout des stratégies d’absorption très différenciées. À cette date, la carte de déploiement de Starlink compte déjà 29 pays officiellement autorisés en Afrique, soit exactement 54% des 54 pays africains.
Cela témoigne d’une percée qui a balayé l’essentiel de l’Afrique australe, orientale et une partie de l’Afrique de l’Ouest. Et ce qui frappe, dans cette expansion, ce n’est pas seulement la vitesse. C’est le contraste avec la frilosité des opérateurs historiques. Longtemps, le marché africain des télécommunications a fonctionné sur le modèle de la rente territoriale : des licences 4G chères, des déploiements de fibre concentrés sur les axes urbains, et des zones blanches laissées à l’abandon par manque de rentabilité. Starlink est venu casser ce confort.
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Et les régulateurs nationaux ont dû trancher : accueillir ce perturbateur avec les bras ouverts, ou ralentir son arrivée pour protéger un écosystème local encore fragile. Le cas le plus éloquent de résistance frontale est celui de la Namibie. En mars 2026, l’Autorité namibienne de régulation des communications (CRAN) a rejeté la demande de licence de Starlink. Le motif brandi par le régulateur est que la filiale locale de Starlink ne respectait pas les exigences namibiennes en matière d’actionnariat.
Dans les détails, d’après nos investigations, il en ressort que la loi impose qu’au moins 53% d’une entreprise de télécommunications soient détenus par des citoyens namibiens ou des entités locales, un héritage des politiques post-indépendance de 1990 visant à élargir la propriété économique locale.
Autre bémol, cette fois-ci, c’est le Niger, notamment l’Autorité de Régulation des Communications Électroniques et de la Poste du Niger (ARCEP) qui en fin d’année 2025 avait lancé une mise en garde contre la fourniture illégale de services Internet via les terminaux Starlink communément appelés « Wifi Zone ». L’institution estime que plusieurs personnes utilisent ces équipements pour revendre de la connexion Internet sans disposer des autorisations requises par la réglementation nigérienne. À travers ce communiqué, l’ARCEP rappelle que l’exploitation d’un réseau ou d’un service de communications électroniques sans licence constitue une infraction passible de lourdes sanctions financières et pénales.
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Le régulateur appelle ainsi les opérateurs concernés à se conformer rapidement au cadre légal en vigueur, dans un contexte où l’essor des solutions satellitaires comme Starlink bouleverse progressivement le paysage numérique et l’accès à Internet dans plusieurs pays africains. « Par ailleurs, les coûts des terminaux et des abonnements Starlink sont élevés par rapport au niveau de vie des citoyens ruraux dans la plupart des pays africains, ce qui limite sa viabilité comme solution de service universel », nous confie une de nos sources connaisseuses des télécoms au Maroc.
L’attentisme marocain : une posture ou une doctrine ?
Le royaume a bâti sa réputation sur une planification stratégique à plusieurs vitesses : très rapide sur les grands chantiers structurants (ports, trains, énergies renouvelables), et extrêmement prudente sur les sujets où la souveraineté numérique est en jeu. L’ANRT, en particulier, n’est pas une agence novice. Sous la direction d’hommes et de femmes rompus aux négociations internationales, elle a déjà arbitré des dossiers sensibles comme l’entrée de nouveaux opérateurs mobiles ou le partage de la bande passante avec les satellites étrangers. Sa méthode est connue : ne jamais dire oui avant d’avoir obtenu toutes les garanties sur la sécurité, la concurrence, et l’interconnexion technique.
Qu’est-ce qui bloque aujourd’hui ? Plusieurs hypothèses circulent dans les milieux d’affaires casablancais. La première, la plus technique, concerne les fréquences. Starlink utilise des bandes Ka et Ku qui empiètent partiellement sur des usages déjà attribués à des acteurs locaux –, l’aviation civile et certains opérateurs satellitaires historiques. Négocier une cohabitation non brouilleuse prend du temps. L’ANRT exigerait des tests de compatibilité supplémentaires avant de donner son feu vert.
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La seconde hypothèse est économique, et elle est plus intéressante. Le Maroc ne veut pas de Starlink comme simple opérateur de secours ou un gadget pour expatriés. Il veut l’intégrer dans une vision plus large : le plan « Maroc Digital 2030 », qui vise à couvrir 95 % du territoire en très haut débit d’ici la fin de la décennie, en mixant fibre, 5G et satellites en orbite basse. Mais dans cette vision, Starlink ne doit pas cannibaliser les investissements des opérateurs historiques (Maroc Telecom, Orange Maroc, Inwi). Il doit plutôt compléter la fibre là où elle n’arrivera jamais – dans les zones de montagne du Haut Atlas, les franges du Sahara, les oasis isolées.
Or, Starlink a tendance à ne pas jouer le jeu de la complémentarité. Partout où il s’est implanté, il a capté d’abord les clients les plus solvables : entreprises minières, lodges touristiques haut de gamme, résidences secondaires d’Européens. C’est la fameuse stratégie du « cream skimming ». En attendant l’octroi d’une licence, le groupe se contente de la création d’une entité juridique. « Au Maroc, la loi 24-96 encadrant le secteur des télécoms prévoit cinq régimes distincts. Toute entreprise souhaitant opérer dans le pays, y compris Starlink, doit obtenir une licence assortie d’un cahier des charges. Ce dernier inclut des obligations de sécurité, ainsi que des exigences en matière d’agrément et d’homologation des équipements », confirme notre source.
Une singularité : le contraste avec les voisins
Regardons autour. La Mauritanie, au sud, a donné un accord tacite mais sans cadre légal clair, laissant le marché gris prospérer. Le Sénégal a signé un accord mais n’a pas encore déployé de couverture effective. La Tunisie, plus au nord, est en pleine négociation avec des exigences similaires à celles du Maroc. Le Maroc se distingue donc par un professionnalisme froid. L’entité juridique existe, ce qui signifie que les avocats de Starlink ont déjà réussi à s’enregistrer auprès du registre de commerce marocain.
Les préparatifs administratifs sont engagés, ce qui suppose des échanges techniques réguliers avec l’ANRT sur les protocoles de sécurité, la facturation, la protection des données personnelles. Il faut d’ailleurs noter que derrière le cas Starlink, c’est toute la question de la souveraineté numérique qui se joue. « Un opérateur étranger qui contrôle une constellation peut, en théorie, interrompre le service du jour au lendemain, modifier ses conditions générales, ou transmettre des données de trafic à une puissance tierce », explique notre source.