Chaque Ramadan, certains produits deviennent incontournables dans les foyers marocains, transformant le mois sacré en véritable moteur de consommation. Concentré de tomates, dattes tunisiennes et algériennes, miel, jus de fruits, farine et lait voient leurs ventes exploser, dopées par la préparation des repas et des pâtisseries traditionnelles. Entre promotions agressives, constitution de stocks et stratégies commerciales, les industriels et distributeurs se livrent une concurrence féroce pour capter une demande multipliée par trois sur certains produits, tandis que les consommateurs jonglent entre disponibilité et prix. Le Ramadan devient un baromètre stratégique pour toute la filière agroalimentaire.
Concentré de tomates : la star incontestée du Ramadan
Chaque année, le Ramadan transforme le concentré de tomates en produit vedette du panier des ménages marocains. Pour les industriels, c’est le mois où tout se joue : près de 70 % de la production annuelle s’écoule en seulement quatre semaines. Si pour les jeûneurs, la Harira symbolise un repas réconfortant, pour les producteurs, elle est synonyme d’une explosion des ventes et d’un marathon logistique.
Dès le mois de mars, les usines intensifient leur production et renforcent les stocks afin de répondre à cette demande exceptionnelle. « Pour ce produit considéré de première nécessité, nous devons communiquer l’état de nos stocks aux autorités locales deux à trois mois avant le Ramadan », explique un industriel, rappelant le suivi rigoureux imposé par les pouvoirs publics pour garantir un approvisionnement constant.
Cette année, une nouveauté attire l’attention : presque toutes les marques ont décidé de suspendre leurs campagnes publicitaires pour se concentrer sur le prix. Depuis les années 1990, le marché était animé par une concurrence féroce, avec six à sept grandes marques nationales qui rivalisaient à coups de spots télé et promotions. Aujourd’hui, seules quatre marques dominent le segment, et Aïcha conserve sa position de star grâce à sa visibilité médiatique, tandis que Delicia, produit par les Conserveries Marocaines Doha, se situe en deuxième ou troisième position selon les distributeurs.
Lire aussi | Ramadan: moteur caché de l’économie marocaine
Le marché marocain doit aussi composer avec l’importation, principalement en provenance d’Égypte et d’Italie. Pendant le Ramadan, la marque égyptienne Soraya multiplie les promotions et la présence dans les rayons, accentuant la pression sur les marques locales.
Au final, le concentré de tomates illustre à merveille l’économie du Ramadan : un produit banal en apparence, mais stratégique pour les industriels, et indispensable pour les foyers marocains, qui le retrouvent chaque soir dans leur Harira, entre tradition et business florissant.
Dattes : la suprématie des Tunisiennes et Algériennes sur le marché marocain
Sur les étals marocains, dattes marocaines, tunisiennes, saoudiennes ou égyptiennes cohabitent, donnant une impression d’abondance qui masque une réalité plus nuancée. La récolte marocaine 2025-2026, exceptionnelle, devrait atteindre plus de 160 000 tonnes, soit une hausse de 55 % par rapport à l’an dernier, selon le ministère de l’Agriculture.
Pourtant, les prix grimpent, surtout pour les importées. Depuis le 24 décembre 2025, toute cargaison doit être accompagnée d’une licence d’importation, ralentissant provisoirement les flux et régulant le marché. Au marché de Derb Milan, les dattes tunisiennes se négocient autour de 30 dirhams le kilo, le Majhoul entre 60 et 80 dirhams, le Sukari atteint désormais 35 dirhams, contre 27 auparavant.
Lire aussi | La fructueuse économie du Ramadan
Cette flambée s’explique aussi par des pratiques de stockage : certains commerçants retardent la mise en marché pour profiter du pic de demande, créant une rareté artificielle. Malgré la qualité des produits locaux, les dattes marocaines souffrent de manque de marketing, de communication et de conditionnement, tandis que les Tunisiennes et Algériennes, notamment le Deglet Nour, continuent de séduire les consommateurs marocains.
Miel : entre explosion des ventes et dépendance aux importations
A l’approche du Ramadan, le miel devient incontournable pour la confection des pâtisseries traditionnelles comme les chabakia, briouates ou makrout. Selon la direction de l’Élevage, 90 % des ventes annuelles se concentrent pendant cette période, faisant de ce produit un pilier de la consommation festive.
Le Maroc, riche en ressources mellifères – forêts d’eucalyptus, vergers d’agrumes et plantes de montagne – est un pays à vocation apicole. Pourtant, la production nationale reste insuffisante pour répondre à la demande. Le Royaume, deuxième importateur de miel en Afrique, fait appel à plus de 2 000 tonnes de produits étrangers, en majorité chinois, indiens ou espagnols. Les flux informels venant d’Europe, notamment d’Espagne, complètent ce déficit.
La production locale reste volatile. Après un pic à 7 500 tonnes en 2021, elle a chuté à 6 534 tonnes en 2022 à cause de la sécheresse et du syndrome d’effondrement des colonies. Le secteur compte 36 000 apiculteurs et près de 900 000 ruches, dont 70 % appartiennent au circuit traditionnel. Les miels d’oranger et de montagne restent les plus prisés. Les prix varient selon les origines et les variétés : 80 à 100 DH/kg pour l’eucalyptus, l’oranger et toutes fleurs, 130 à 240 DH/kg pour les miels de montagne, et 70 à 160 DH/kg pour les importés.
Lire aussi | Guerraoui Filali: le ramadan constitue un pic de consommation, mais au détriment de l’épargne
Face à cette forte demande, les marques locales cherchent à se positionner durablement. Diva Distribution (Casablanca) avec ses marques Diva et Achifaa, le Groupe Les Domaines depuis Sidi Yahia, ou encore Miel du Maroc avec ses labels éponyme et Miel Dar Essalam, participent à structurer un marché stratégique, où tradition, consommation festive et business se rencontrent chaque Ramadan.
Jus de fruits : le Ramadan fait exploser les ventes
Chaque année, le mois sacré de Ramadan se transforme en période cruciale pour les industriels de jus de fruits. La consommation des ménages atteint un pic historique, et pour les opérateurs, c’est l’heure de la guerre des rayons. Promotions, packs spéciaux et baisse des prix pouvant atteindre 30 % : tout est mis en œuvre pour séduire les clients et capter des parts de marché.
Plus de 60 % des volumes annuels de jus de fruits sont écoulés pendant les quatre semaines du Rmadan. La demande explose, multipliée par trois, et les industriels doivent être prêts à répondre à un afflux massif de consommateurs.
Les poids lourds du secteur – Citruma à Marrakech, le groupe El Alj (Al Boustane), Agro Juice Processing (Valencia) ou encore Coca-Cola – se livrent une concurrence acharnée, rivalisant sur les prix et la visibilité en grandes surfaces et centres commerciaux. Le positionnement des marques et leur attractivité commerciale deviennent déterminants pour capter l’attention des clients dans ce marché saturé.
Lire aussi | Créations, marques, brevets… les clignotants sont au vert
Pour les producteurs, le Ramadan n’est pas seulement une période de consommation accrue, c’est un véritable baromètre de performance : succès ou échec de l’année commerciale se joue souvent pendant ces quelques semaines de forte demande.
Farine : 3 milliards de DH en grande et moyenne surface (GMS)
MayMouna, Fandy, Mziya, Itkane ou Moony : ces marques sont omniprésentes dans les affichages urbains et à la télévision. Pourtant, la farine distribuée en grande et moyenne surface (GMS) ne représente que 20 % du volume total du marché. Dans ce segment, MayMouna s’impose comme le leader, notamment depuis le retrait de Tria et malgré l’arrivée de nouveaux concurrents, alors que la capacité de production excède déjà largement les besoins.
La GMS pèse aujourd’hui plus de 3 milliards de dirhams, sur un marché national estimé à 15 milliards. Les autres marques historiques continuent de tenir le haut du pavé, séduisant les consommateurs par leur notoriété et leurs campagnes publicitaires.
Mais le marché reste sous pression : l’entrée régulière de nouveaux acteurs intensifie la concurrence et fait fondre les marges des minoteries, qui doivent jongler entre volumes, prix et visibilité pour rester compétitives. Dans un secteur aussi stratégique que celui de la farine, le Ramadan reste une période clé pour consolider ses parts de marché et asseoir sa position.
Lait : le Ramadan, moteur explosif des ventes
Chaque année, le mois sacré du Ramadan transforme le marché du lait en véritable période d’or pour les opérateurs. La consommation journalière atteint 4 millions de litres, dopant les volumes de ventes et boostant les chiffres d’affaires. Centrale Laitière, leader incontesté avec plus de 50 % de parts de marché, voit ses ventes exploser, tandis que les concurrents redoublent d’efforts pour séduire les consommateurs.
Lire aussi | Notation souveraine: le Maroc consolide sa crédibilité financière
Pour répondre à cette demande exceptionnelle, les industriels constituent des stocks en amont et multiplient promotions et actions commerciales. « Les promotions commencent généralement une semaine avant le Ramadan et se poursuivent jusqu’à la première semaine, période où les ménages dépensent le plus », explique le chef de rayon d’un hypermarché à Casablanca.
Le lait n’est pas le seul produit à profiter de l’effet Ramadan. Les yaourts frais connaissent également un boom : 8 millions de pots à consommer à la cuillère et 2,4 millions de packs à boire sont écoulés chaque jour. Les poids lourds du secteur, tels que Centrale Danone ou Copag, adoptent une stratégie commerciale agressive, combinant prix attractifs, lots promotionnels et gratuités, pour capter un maximum de parts de marché.
Les grandes surfaces et centres commerciaux profitent eux aussi de cette dynamique. «L’enjeu pour le client, c’est d’abord la disponibilité et le prix», souligne un responsable marketing. En assurant un approvisionnement régulier et des offres compétitives, les distributeurs transforment le Ramadan en véritable moteur de consommation pour l’ensemble du secteur laitier.