Malgré la montée des paiements électroniques, l’argent liquide règne toujours en maître. En 2025, la circulation fiduciaire a enregistré une hausse spectaculaire de 18,5%, culminant à 491 milliards de dirhams. De façon silencieuse, le coffre-fort signe son grand retour. Décryptage.
Malgré la montée en puissance des paiements électroniques, des wallets et de la bancarisation digitale, l’argent liquide n’a jamais été aussi présent dans l’économie marocaine. En 2025, la circulation fiduciaire a connu une envolée spectaculaire de 18,5 %, culminant à 491 milliards de dirhams, selon les dernières données disponibles. Un chiffre vertigineux, qui interroge autant qu’il inquiète. Derrière cette masse monétaire hors normes se dessine une réalité plus profonde : celle d’un retour silencieux mais massif du cash, et avec lui, celle d’un objet longtemps relégué au rang des reliques sécuritaires — le coffre-fort. Pour la petite histoire depuis, la crise financière mondiale de 2008, les coffres-forts n’ont jamais vraiment quitté le radar des ménages et des entreprises à travers le monde. Mais au Maroc, leur retour prend une dimension nouvelle. Il ne s’agit plus seulement de protéger des biens, mais de se protéger du système financier, pour certains septiques.
« Oui, je ne peux pas et ne veux pas m’inscrire dans ce que préparent les Banques pour « gérer » mon argent et savoir si j’ai acheté de la viande ou poisson et en quelle quantité; et ensuite me dire que je n’ai pas droit d’acheter ceci ou cela parce que j’ai dépassé mon quota hebdomadaire, mensuel ou annuel. Non, je ne peux pas accepter cela et ensuite plus d’être taxé pour une gestion dont je n’ai absolument pas besoin. Au pire ou au mieux, si cela serait le cas je préfèrerais faire du troc.Tu vois bien mon ami qu’il n’en est pas question pour moi de permettre à quiconque, même l’état de me dicter ce que je fais des richesses que j’ai gagné à la sueur de mon front», nous confie Amal Karioune expert judiciaire Tourisme et gestion hôtelière. Pour le président de l’AUSIM, cette dynamique renforce certes la place du cash, mais elle révèle surtout une crise de confiance latente vis-à-vis du système bancaire.
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Sur les réseaux sociaux professionnels, notamment LinkedIn, les signaux faibles se multiplient. Clients mécontents, entrepreneurs frustrés, particuliers inquiets : nombreux sont ceux qui expriment, parfois sans filtre, leur malaise face à la qualité des services bancaires, aux lenteurs opérationnelles ou à la perception d’un système jugé rigide, distant, voire déconnecté. Dans ce contexte, le coffre-fort s’impose progressivement comme une solution de repli, discrète mais rassurante. Une manière de reprendre le contrôle sur son argent, loin des écrans, des procédures et des incertitudes. Mais derrière cette tendance se cache une question centrale, presque taboue : où est réellement stocké cet argent liquide qui échappe au circuit bancaire ?
Une explosion du cash qui alerte la banque centrale
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En mai dernier, la circulation fiduciaire a atteint 371,8 milliards de dirhams, en progression annuelle de 12,2 %, selon les statistiques monétaires de Bank Al-Maghrib. Une courbe ascendante persistante, qui n’a pas manqué d’interpeller le wali de la banque centrale. À plusieurs reprises, celui-ci a tiré la sonnette d’alarme, mettant en garde contre les effets pervers d’une économie trop fortement dominée par le cash.
Aujourd’hui, les estimations convergent : près de 400 milliards de dirhams circuleraient en dehors du circuit bancaire. Un montant colossal, équivalent à plusieurs points de PIB, qui échappe aux mécanismes classiques de traçabilité, de financement de l’économie et de politique monétaire. Cette situation fragilise la capacité des banques à jouer pleinement leur rôle d’intermédiation, tout en compliquant la lutte contre l’informel, l’évasion fiscale et le blanchiment.
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Mais contrairement à une lecture purement technique, cette explosion du cash ne peut être comprise sans une approche sociologique et culturelle. Elle traduit moins un rejet du progrès technologique qu’un réflexe de défiance.
Comme rappelé en prélude, la montée du cash s’inscrit dans une crise de confiance plus large entre les citoyens et les acteurs bancaires. Pour une partie des ménages, le coffre-fort — bien que moins exposé aux risques systémiques — est redevenu un symbole de sécurité. Une sécurité physique, tangible, immédiate. Là où le compte bancaire apparaît parfois abstrait, contraignant ou vulnérable à des décisions extérieures.
Pour le président de l’AUSIM, Hicham Chiguer, cette tendance est révélatrice : « Aujourd’hui, on a une population qui voit dans le coffre-fort une véritable alternative. Cette dynamique montre clairement une crise de confiance vis-à-vis du système bancaire. » Ce constat est loin d’être anecdotique. Il révèle un glissement progressif : de la banque comme institution de confiance vers la banque perçue comme un simple prestataire parmi d’autres, parfois contournable.
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« La solution? Laisser le cash circuler, il est toujours utile et sert à tout le monde. Tu me diras que les personnes ont généralement le réflexe de ne pas déclarer les échanges commerciaux pour ne pas payer de TVA. Laissons « les petites gens » à leur vie quotidienne et à la débrouillardise pour joindre les deux bouts et que l’État se charge des grosses fortunes qui ne paient pas les droits avec des « ordonnances»,comme on dit en France, qui les exonèrent de tout. Suis mon regard ou comme disait Bush père : read my lips », explique Karioune.
Une alternative ancienne remise au goût du jour
Pour la petite histoire, c’est bien en 2008, au cœur de la crise financière mondiale, que les ventes de coffres-forts ont connu un pic historique à l’échelle internationale. Le Maroc n’a pas échappé à cette vague. Aujourd’hui, à la lumière des 491 milliards de dirhams de cash en circulation, il devient évident qu’une partie significative de ces fonds est stockée dans des coffres-forts domestiques, disséminés dans les foyers, les commerces et les entreprises.
Selon plusieurs sources concordantes, une grande partie de ces liquidités alimente l’économie informelle, qui continue de capter une fraction importante de la masse monétaire nationale. Ce phénomène, structurel, s’est renforcé ces dernières années sous l’effet combiné de la crise sanitaire, de l’inflation et de la recherche de liquidité immédiate. Les chiffres de l’Office des Changes sont à cet égard révélateurs : 13,3 millions de coffres-forts et armoires fortes en tôle ont été importés au Maroc en 2020. Un volume impressionnant, qui témoigne d’un marché discret mais florissant. Contacté par Challenge, l’économiste Mehdi El Fakkir apporte un éclairage nuancé : « Ce phénomène est d’abord culturel. Depuis plusieurs années, les ménages reviennent à des formes d’épargne traditionnelles, perçues comme plus sûres et plus maîtrisables. » Dans nos investigations, notamment au marché de Derb Omar à Casablanca, les prix des coffres-forts varient fortement selon la taille, la résistance et les fonctionnalités. Ils oscillent entre 1 500 dirhams pour les modèles basiques et peuvent atteindre 45 000 dirhams pour les coffres haut de gamme. Un investissement que de plus en plus de ménages considèrent comme rationnel, au même titre qu’une assurance.
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Par ailleurs, toutes les liquidités stockées dans des coffres-forts ne sont pas nécessairement hors du système bancaire. Certaines banques proposent elles-mêmes des services de location de coffres, destinés à leur clientèle. Le client signe un contrat annuel, et la banque met à disposition un compartiment sécurisé pour y déposer argent, documents sensibles ou bijoux. Les tarifs, selon nos sources, varient entre 250 et 2 000 dirhams par an, en fonction de la taille du coffre. « Au fait c’est bien grâce au cash que l’économie marocaine continue de tourner et qu’il n’y a pas trop de dégâts et que les statistiques oublient parce qu’en réalité ce sont des chômeurs. Il suffit de tourner dans les grandes villes et les marchés locaux pour voir combien de personnes vivitent grâce au cash », prévient Karioune. Aujourd’hui ce retour en force du coffre-fort ne doit pas être interprété comme un simple effet de mode.
Plus encore, il pose une question stratégique : peut-on réussir la transition vers une économie moderne, inclusive et digitale, sans restaurer pleinement la confiance dans les institutions financières ?