« La préservation de l’eau est une responsabilité nationale qui engage toutes les institutions et tous les acteurs. Ce devoir incombe également à tous les citoyens », rappelait Sa Majesté le Roi Mohammed VI à l’occasion du 25e anniversaire de l’accession du Souverain au Trône. Alors que le biotope national semble avoir momentanément retrouvé ses couleurs sous l’effet de pics pluviométriques rarement atteints, ce message Royal résonne encore avec une acuité particulière. Quelle gouvernance de l’eau dans un contexte d’abondance ?
Pour beaucoup d’observateurs de la vie publique nationale, ce discours a mis la question de l’eau au centre de l’action gouvernementale, en faisant une priorité de haute instance. Comme certains de ses voisins de la région, le Maroc fait face depuis quelques années à une véritable crise hydrique, plongeant ainsi le monde agricole dans une forme de peur bleue. Une batterie de solutions a vu le jour : le gigantesque plan des grands barrages dans les années 1970, le projet de l’autoroute de l’eau et même les 50 centrales de dessalement qui devront être construites d’ici 2050.
Cependant dans ce contexte de rareté de la ressource hydrique, qui a duré près de 7 ans, le Maroc cette année a connu un pic pluviométrique dépassant les espérances. Selon les données actualisées du ministère de l’Équipement et de l’eau, le barrage d’El Wahda dans la province de Taounate a enregistré la plus forte augmentation de son taux de remplissage, atteignant 23 millions de mètres cubes (45,9%). Celui de Sidi Mohamed Ben Abdellah, dans la région de Rabat-Salé-Kénitra suit, avec 20,2 millions de mètres cubes sur la même période, portant son taux de remplissage à 86,9%. Toujours à Taounate, le barrage d’Idris Ier a enregistré une augmentation de 12,2 millions de mètres cubes (37,6%). Dans la province de Béni Mellal, le barrage Ahmed El Hansali a quant à lui affiché une augmentation de 9,8 millions de mètres cubes …
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Aujourd’hui, cette abondance, aussi salutaire soit-elle, pose une question plus profonde et souvent éludée dans le débat public : la gouvernance de l’eau est-elle pensée pour les périodes d’abondance ou uniquement pour gérer la pénurie ? Dans un contexte de changement climatique marqué par l’irrégularité des cycles, l’enjeu n’est donc plus seulement de capter et stocker la ressource, mais de savoir la gouverner avec lucidité, anticipation et équité.
L’abondance devient ainsi une épreuve politique, institutionnelle et sociétale. « Chaque goutte d’eau comptera, et sa préservation devra constituer le moteur des politiques publiques. C’est pourquoi le gouvernement poursuivra la construction de barrages, conformément aux orientations de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, qui accorde un intérêt particulier à cette politique initiée sous le règne du défunt Souverain, Sa Majesté Hassan II. », expliquait le Nizar Baraka, Ministre de l’Équipement et de l’Eau dans un entretien exclusive sur le sujet accordé à MFM Radio.
Vers un nouveau paradigme de la gestion de l’eau
« L’un des principaux risques liés au retour de l’eau est le relâchement stratégique. Lorsque les barrages se remplissent et que la pression médiatique retombe, les réflexes de sobriété s’estompent, les réformes structurelles ralentissent et les arbitrages difficiles sont repoussés. Or, les pluies abondantes ne constituent ni une tendance durable ni une garantie face aux chocs climatiques à venir », explique Mokhtar Bzioui, Président du comité scientifique de l’Institut Méditerranéen de l’Eau . Et de poursuivre : « Gouverner l’eau en période d’abondance implique justement de résister à cette tentation du court terme et de maintenir une vision de long terme fondée sur la résilience ». Le modèle marocain, historiquement centré sur la grande hydraulique et les infrastructures de stockage, a démontré son efficacité pendant des décennies.
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Toutefois, il est confronté aujourd’hui à des défis. « La gouvernance de l’eau reste marquée par une fragmentation institutionnelle, une coordination parfois insuffisante entre acteurs nationaux et territoriaux… », explique une de nos sources. L’abondance actuelle met en lumière cette fragilité. Par ailleurs, l’agriculture demeure au cœur de cette équation. Premier consommateur d’eau, ce secteur est aussi le plus sensible aux signaux envoyés par l’État. Le retour des pluies peut encourager la reconduction de pratiques hydrovore, au détriment d’une transition pourtant amorcée vers une agriculture plus économe et plus adaptée aux réalités hydriques des territoires.
« Gouverner l’eau en période d’abondance suppose donc un réalignement courageux des politiques agricoles, conditionnant les soutiens publics à la performance hydrique et à la durabilité des usages » nous confie Mostafa Chehhar, directeur du Domaine vert au Groupe Crédit Agricole. Et d’ajouter : « Il faut cependant développer davantage des méthodes rigoureuses de gestion de l’eau même si les conditions climatiques sont aujourd’hui favorables à cette culture ».
Déséquilibre entre régions
Autre problématique : l’abondance ne se répartit pas équitablement entre les régions. Certaines zones bénéficient pleinement des pluies, tandis que d’autres restent structurellement déficitaires. Les dernières données pluviométriques confirment des disparités territoriales marquées, révélatrices d’une fracture hydrique structurelle entre le Nord, le Centre et les régions du Sud et de l’Est. Plus on descend vers ces zones, plus les cumuls de précipitations s’amenuisent, dessinant une géographie de l’eau profondément inégale. Si Essaouira enregistre 246 mm, Al Hoceima 210 mm et Nador 202 mm, les volumes chutent déjà à Marrakech avec 177 mm. La situation devient plus critique encore dans les zones arides et sahariennes : Agadir (135 mm), Oujda (101 mm), Errachidia (93 mm) et Dakhla (50 mm) ferment la marche.
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« Le dessalement, les transferts inter-bassins et la réutilisation des eaux usées offrent des réponses techniques, mais posent à leur tour des enjeux de coût, d’énergie et de gouvernance. Sans une vision intégrée et territorialisée, ces solutions risquent de déplacer le problème plutôt que de le résoudre », précise l’expert.
Enfin, la gouvernance de l’eau ne peut se limiter aux institutions. Le citoyen, souvent réduit au rôle d’usager, demeure insuffisamment impliqué dans la gestion de ce bien commun. L’abondance actuelle offre une opportunité de renforcer la pédagogie, la transparence et la responsabilisation collective. Car l’eau, même lorsqu’elle semble abondante, reste une ressource vulnérable dont la préservation repose autant sur les choix publics que sur les comportements individuels. Aujourd’hui, à la lecture du discours du Trône, la responsabilité de l’homme a été mise en lumière. Cette responsabilité ne doit pas être occultée au regard des solutions techniques. Il est nécessaire de tenir de véritables assises sur cette question de l’eau afin de trouver un équilibre entre croissance économique et respect des contraintes climatiques.