Si grâce à la digitalisation des paiements, le cash est en perte de vitesse ailleurs, au Maroc il continue de battre des records en atteignant 30% du PIB. De nombreuses mesures ont été prises pour l’atténuer, mais le phénomène persiste toujours, ce qui impose davantage de durcissement législatif et réglementaire pour circonscrire le phénomène et s’approcher des normes internationales.
Malgré l’essor des moyens de paiement électroniques et la modernisation progressive du système de paiement, le paysage des transactions au Maroc demeure largement dominé par l’usage du cash (monnaie fiduciaire). Selon les statistiques de Bank Al-Maghrib (BAM), le volume faramineux de la circulation de la monnaie fiduciaire a atteint 475 MMDH à fin octobre 2025, soit 77% de l’ensemble des transactions. Cet usage prépondérant du cash demeure profondément ancré dans la société marocaine pour des raisons socio-culturelles et économiques. D’abord, les habitudes de consommation restent fortement liées au paiement en espèces, notamment dans le commerce traditionnel, les souks et les services de proximité. Ce qui reflète ce décalage culturel est que, malgré les incitations publiques et l’essor du digital, seuls 10% des détenteurs de portefeuilles électroniques ont activé leurs comptes en 2024, de même, la carte bancaire, pourtant largement diffusée, reste peu utilisée pour les paiements du quotidien.
L’autre facteur qui renforce l’appétence pour le cash, c’est l’informel qui représente encore près d’un tiers du PIB et compte plus de deux millions d’unités de production. Ces unités informelles recourent aux transactions liquides pour éviter d’être sous la surveillance fiscale. De même, de nombreuses entreprises, considérées comme transparentes, font passer une partie de leurs transactions par le canal parallèle de l’informel pour des raisons purement fiscales. La quasi-totalité de ces opérations se font en espèces, sans facture et sans traçabilité. Le cash leur permet ainsi de contourner la TVA, l’IS et l’IR, ce qui représente un manque à gagner énorme pour le fisc. Il y a aussi une réticence des commerçants à s’équiper en terminaux de paiement électronique (TPE), car 13% seulement des commerçants y ont adhéré selon les données de BAM.
Lire aussi | Le nouveau Code de commerce destiné à réduire l’usage du cash
Par conséquent, les retraits massifs d’espèces privent les banques d’une partie des dépôts nécessaires pour financer les crédits aux ménages et aux entreprises. La tension sur la liquidité dans le secteur bancaire a atteint des niveaux alarmants, acculant BAM à injecter des montants importants de liquidités pour éviter des ruptures d’approvisionnement dans les guichets automatiques. Ainsi, le besoin de liquidité du secteur bancaire s’est creusé à 129 MMDH en moyenne à fin novembre 2025, ce qui a porté le volume des injections de BAM à 143 MMDH pour satisfaire le besoin du secteur bancaire en monnaie fiduciaire.
Il est à rappeler que la circulation du cash est encadrée au Maroc par un arsenal législatif et réglementaire visant à la fois la gestion de la masse monétaire, la lutte contre le blanchiment et la régulation des échanges avec l’étranger. La loi n° 103-12 relative aux établissements de crédit régit l’activité des banques et des établissements de paiement qui manipulent le cash au quotidien. Elle impose des obligations strictes en matière de transparence et de lutte contre le blanchiment de capitaux. La loi n° 43-05, relative à la lutte contre le blanchiment de capitaux, impose aux banques de déclarer toute opération en cash jugée suspecte ou dépassant certains seuils de vigilance. De même, au niveau des devises, l’Office des Changes impose la déclaration aux services de la Douane, à l’entrée ou à la sortie, toute somme en devises dont la contre-valeur est égale ou supérieure à 100.000 DH.
Lire aussi | Les députés adoptent un projet de loi sur la fusion CNOPS-CNSS
Toutefois la législation encadrant l’activité bancaire tolère des pratiques qui sont interdites ailleurs. Si au niveau des Guichets Automatiques le montant des retraits est limité selon la nature de la carte bancaire, au guichet de l’agence vous pouvez retirer la totalité de votre solde disponible, il suffit d’un préavis de 24h à 48h si la somme est importante, afin de s’assurer de la disponibilité des fonds en caisse. Une possibilité exploitée par certains commerçants et entrepreneurs qui assèchent ainsi la liquidité à la disposition du secteur bancaire. Autre lacune, mais cette fois au niveau du code du travail, rien n’empêche légalement un entrepreneur de verser les salaires de ses employés en espèces.
C’est au niveau de la législation fiscale que l’on trouve plus de dispositions restrictives pour diminuer l’usage du cash. L’article 11 du CGI limite les charges déductibles au niveau de l’IS et de l’IR professionnel payées en espèce à 5.000 DH par jour et par fournisseur, sans dépasser 50.000 DH par mois par fournisseur. De même au niveau de la TVA l’article 106 exclue du droit à déduction la taxe ayant grevé les achats, travaux ou prestations de services dont le montant dépasse 5.000 DH par jour et par fournisseur, dans la limite de 50.000 DH par mois et par fournisseur dont le règlement n’est pas justifié par chèque barré non endossable, effet de commerce, moyen magnétique de paiement et virement bancaire. De même, l’article 193 impose une sanction de 6% pour tout règlement d’une transaction dont le montant est égal ou supérieur à 20.000 DH, effectué en cash. Et enfin l’article 252 du CGI impose, aux contribuables ayant un chiffre d’affaires annuel supérieur à 2 MDH, un droit de timbre proportionnel de 0,25% sur les quittances, tickets de caisse et autres, réglés en espèces.
Lire aussi | La BM analyse l’impact des « profondes » réformes au Maroc
De par le monde, la tolérance vis-à-vis du cash est en train de se rétrécir. En 2024 une nouvelle réglementation européenne imposera un plafond de 10.000 € (en France il est déjà limité à 1.000€) pour toutes les transactions en espèces dans les pays membres, et ce à partir de juillet 2027. D’après certaines sources, les autorités monétaires marocaines envisagent elles aussi de plafonner légalement les paiements en espèces. Plusieurs scénarios sont à l’étude, notamment l’interdiction des paiements en cash au-delà de 50.000 DH pour les entreprises dès 2026, avec une réduction progressive de ce seuil à 20.000 DH d’ici 2028. La dernière disposition prise à l’encontre du cash on la retrouve dans la LF 2026 qui vient d’instaurer un droit d’enregistrement supplémentaire de 2% sur les cessions de biens immeubles ou de fonds de commerce, lorsque les moyens de paiement de ces transactions ne peuvent être justifiés.