Aux portes du marché européen, le Maroc intensifie les efforfs pour se faire une place dans l’univers de la production de batteries électriques. En fer de lance de ce chantier, on trouve la gigafactory Gotion, située dans la zone franche de Kénitra, avec des investissements estimés à 1,1 milliard d’euros pour la première étape. Décryptage.
Il est des projets qui façonnent l’économie d’un pays, et il en est d’autres qui la redéfinissent en profondeur. La gigafactory de Gotion High-Tech à Kénitra appartient indiscutablement à cette seconde catégorie. Le Maroc, déjà reconnu pour son expertise dans l’industrie automobile, franchit aujourd’hui un palier stratégique en s’attaquant à la production intégrée de batteries électriques. Une étape vient d’être franchie avec l’approbation par la Banque africaine de développement (BAD) d’un prêt de 100 millions d’euros pour la première phase du projet . Ce financement, bien au-delà de son aspect purement monétaire, est un signal fort adressé aux marchés et aux investisseurs internationaux : le Maroc est désormais un acteur crédible et incontournable dans la chaîne de valeur de la mobilité durable.
Ce projet, d’un montant global estimé à 1,1 milliard d’euros (12,8 milliards de dirhams), est le fer de lance d’une stratégie nationale qui dépasse le simple cadre industriel pour toucher à la souveraineté énergétique et à la géopolitique commerciale. Il s’agit d’un pari colossal, mais dont les fondations sont désormais solidement établies pour verrouiller l’accès au marché européen, véritable Eldorado pour les véhicules électriques. Contrairement aux idées reçues, la gigafactory de Kénitra ne se limite pas à une ligne d’assemblage de cellules importées. C’est là que réside toute la puissance stratégique du projet. L’unité est pensée comme un écosystème complet et intégré, couvrant l’ensemble de la chaîne de valeur, de la production des matériaux de cathode jusqu’aux packs de batteries pour véhicules électriques . Cette architecture industrielle, inédite en Afrique et dans la région MENA, est une réponse directe aux exigences du marché européen.
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La technologie au cœur de ce projet est celle du LFP (Lithium-Fer-Phosphate), une chimie de batterie qui gagne du terrain sur le marché mondial en raison de sa sécurité, de sa longévité et de l’absence de cobalt, un métal cher et géopolitiquement sensible. Comme le souligne le responsable pays de la BAD au Maroc, Achraf Tarsim, cette usine permettra de « valoriser localement les minerais critiques » . Le Maroc, qui dispose de ressources en phosphate, peut ainsi espérer créer une synergie avec son industrie minière et chimique existante, ajoutant une couche de valeur ajoutée à ses exportations.
« Le Maroc dans le cadre de sa stratégie de décarbonation du secteur du transport prévoit de créer une véritable industrie de véhicules électrique compétitif. La proximité avec l’Europe et l’entrée en vigueur de la future taxe carbone début 2026 pousse les investisseurs à se tourner vers d’autres marchés comme celui du Maroc. Une batterie fabriquée en Inde ou en Chine par exemple coûtera plus chère pour entrer sur le marché européen qu’une batterie faite a presque 10 km des frontières». Et d’ajouter : « A l’aune de la Zlecaf le Maroc pourrait également exporter ces véhicules électriques en direction du marché africain, ce qui permettrait de renfoncer la balance commerciale et la compétitivité économique de notre pays ».
De son côté, l’expert en énergie Said Guemra déclare : « C’est une excellente nouvelle industrielle pour le Maroc, qu’il faut regarder sous trois angles. D’abord, le développement de la voiture électrique. Le Maroc dispose aujourd’hui d’une importante capacité de production automobile, et l’implantation d’une industrie locale de la batterie constitue une étape essentielle pour accélérer la transition vers le véhicule électrique et augmenter la valeur ajoutée produite dans le pays. Deuxième enjeu : le développement des grandes batteries BESS pour le stockage de l’électricité renouvelable. La montée en puissance du solaire et de l’éolien nécessitera de plus en plus de capacités de stockage afin d’apporter de la flexibilité au réseau électrique marocain. Troisième enjeu : les batteries domestiques. Elles peuvent accompagner le développement de l’autoproduction solaire des ménages, notamment dans un contexte où le taux d’injection des excédents est limité à 20 %. Le stockage permettrait ainsi aux ménages d’augmenter fortement leur taux d’autoconsommation ».
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Et de poursuivre : « enfin, cette nouvelle industrie doit elle-même être alimentée par une électricité décarbonée. À régime de croisière, avec une capacité de production de 100 GWh de batteries par an, il faudrait environ 560 MW d’éolien pour couvrir sa consommation électrique et réduire fortement son empreinte carbone. L’enjeu pour le Maroc n’est donc pas seulement de produire des batteries, mais de produire des batteries vertes avec une électricité verte ».
La course aux capacités : de 10 à 100 GWh
Les chiffres associés à cette usine donnent le vertige. La première phase du projet, celle qui est actuellement financée, prévoit une capacité de production annuelle de 10 GWh de cellules et de packs pour véhicules électriques. Ce n’est qu’une première marche. L’ambition affichée par les autorités marocaines et le groupe chinois Gotion High-Tech est de monter en puissance progressivement jusqu’à une capacité totale impressionnante de 100 GWh.
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Cette trajectoire ascendante positionnerait Kénitra comme l’un des plus grands sites de production de batteries au monde, rivalisant avec les mégasites asiatiques et américains. Pour le Maroc, c’est une opportunité unique de capter une part significative de la demande européenne, en offrant aux constructeurs une solution de proximité, fiable et compétitive. C’est également un moyen de sécuriser l’approvisionnement en batteries pour sa propre industrie automobile, qui compte parmi les plus dynamiques du continent.
L’impact social : un levier d’emploi et de souveraineté
Au-delà de la capacité industrielle brute, c’est l’impact socio-économique qui suscite l’attention. Le projet Gotion est une promesse d’emploi pour les Marocains. Dès sa première phase, il est prévu de créer plus de 600 emplois directs. Ces emplois ne seront pas de simples postes d’ouvriers spécialisés. L’usine intégrée nécessitera des compétences techniques pointues, de l’ingénierie à la chimie fine, en passant par la maintenance de haute technologie.
Comme le rappelle Achraf Tarsim, l’opération est un « puissant catalyseur pour renforcer la compétitivité industrielle du Maroc et accélérer son émergence en tant que plateforme manufacturière africaine des industries de la mobilité durable ». L’un des objectifs les plus ambitieux est d’atteindre un taux d’intégration industrielle locale de 70% . Cela signifie que la majorité des composants et des services nécessaires à la production seront sourcés localement, créant ainsi un effet d’entraînement sur tout l’écosystème industriel marocain. Ce pari sur le contenu local est un gage de durabilité et de résilience face aux chocs externes.
Stockage d’énergie : le maillon manquant de la transition africaine
Une installation de cette envergure renforce les fondations nécessaires à l’intégration à grande échelle des énergies solaire et éolienne. Le Maroc, qui est déjà un leader dans le domaine des énergies renouvelables, peut ainsi utiliser cette usine pour stocker l’énergie excédentaire et stabiliser son réseau.
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Le projet de Kénitra est donc un levier pour accélérer la transition vers une économie sobre en carbone, en fournissant une énergie fiable et à faible émission de carbone. La mobilisation de la BAD, en tant qu’arrangeur principal mandaté dans le cadre de la Nouvelle architecture financière africaine pour le développement (NAFAD), illustre le caractère stratégique du projet pour l’ensemble du continent.
Avec un total de 141 millions d’euros supplémentaires envisagés auprès d’autres partenaires, les institutions financières internationales placent clairement leurs pions sur le Maroc. Sur le terrain, la logistique est à la hauteur de l’enjeu. Le site, implanté sur un terrain global de plus de 500 hectares (dont 156 pour la seule phase I), est adossé à la route nationale n°4, assurant une connexion rapide avec le réseau autoroutier et le port de Tanger Med. Des investissements colossaux sont dédiés à la sécurisation des fluides : une conduite d’alimentation en eau et une ligne de transmission électrique de 60 kV ont été construites par les autorités locales. Pour asseoir la réputation « verte » de l’usine, une centrale photovoltaïque de 110 MW et un système de stockage par batteries (BESS) de 400 MWh sont prévus .
Cette infrastructure témoigne d’une coordination sans faille entre les pouvoirs publics, les collectivités locales et le secteur privé. Le Maroc ne se contente pas d’accueillir des investisseurs; il leur offre un cadre de travail clé en main, avec des garanties de stabilité et de performance.
Une technologie LFP « cathode-to-cell » pour verrouiller les coûts
Le cœur du projet repose sur la technologie LFP (Lithium-Fer-Phosphate) avec une architecture « cathode-to-cell » . Cette innovation, qui intègre directement la cathode dans la cellule, permet de réduire les coûts de fabrication et d’améliorer la sécurité thermique, au prix d’une densité énergétique légèrement inférieure aux batteries NMC (nickel-manganèse-cobalt).
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C’est un choix stratégique assumé. Comme l’a souligné Khalid Qalam, président de Gotion Power Morocco, « les batteries produites à Kénitra sont destinées en priorité à alimenter les sites de production automobile basés au Maroc ainsi qu’en Europe du Sud, en s’inscrivant dans les chaînes industrielles régionales existantes » . Cette orientation vers le marché de masse, où le rapport coût/performance est roi, positionne le Maroc comme un fournisseur incontournable pour les véhicules électriques « grand public ».