Durant le mois sacré de Ramadan, la peur de manquer de nourriture, les traditions culinaires, la convivialité des repas de rupture de jeûne et la richesse des offres alléchantes sur les marchés, tous ces facteurs poussent à une augmentation des achats inégalés par rapport aux autres mois de l’année.
Bien que le jeûne vise la spiritualité, il est souvent vécu, dans les habitudes de consommation au Maroc, comme un moment de festin quotidien le soir, menant inévitablement à une apparente boulimie et à un gaspillage alimentaire important estimé entre 30 et 50%. Cette frénésie de consommation durant ce mois sacré s’explique par une combinaison de facteurs psychologiques, culturels et sociaux, transformant souvent le jeûne en une période d’excès alimentaire.
D’abord, le facteur psychologique joue un rôle important dans le comportement des consommateurs face aux offres alléchantes sur les marchés. La multiplication des promotions dans les supermarchés et l’apparition de souks informels dans les quartiers attisent la frénésie de consommation chez toutes les couches de la société. Déambuler entre les étals le ventre creux attise les appétits et pousse inévitablement aux achats compulsifs.
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Les jeûneurs craignent souvent de ne pas avoir assez à manger, ce qui conduit à des achats en grande quantité pour le repas du soir, car le rationnel étant écarté, ce sont les envies qui prennent le dessus, imprégnées par un désir inconscient de compensation après une journée de privation. Les campagnes publicitaires, omniprésentes à la télévision, sur internet et dans les espaces publics, renforcent cette incitation à consommer et jouent sur les codes culturels et religieux pour mieux toucher les consommateurs. D’après une enquête menée par le Haut-Commissariat au Plan (HCP), la dépense moyenne par ménage s’apprécie de 18,2% en moyenne au cours du mois de Ramadan par rapport aux autres mois de l’année.
Il y a aussi les traditions culinaires très riches au Maroc. Dans certains pays musulmans, tel le Sénégal, l’Indonésie et la Malaisie, le Ramadan se passe normalement sans aucun changement dans les régimes alimentaires. Au Maroc, des spécialités culinaires très populaires sont typiquement liées au mois sacré de Ramadan. Il s’agit d’abord, si on se réfère à l’axe Kénitra-Casablanca uniquement, de l’incontournable Chebbakia, une spécialité marocaine à base de graines de sésame et de miel, qui s’impose dans toutes les tables de l’Iftar, à côté de la soupe marocaine et des dattes. Il y a aussi le fameux Sellou (ou Sfouf) à base de farine grillée au four et des amandes granulées et miel. Il y a également la Zamita à base de graines grillées et de beurre et les Briwates, une sorte de Nems marocaines à base d’amandes et des mini Pastillas à base d’amandes aussi, de poulet ou de fruits de mer, etc. Ces recettes de grands-mères, dont aucune épouse ne peut se passer durant ce mois, ont survécu sur les tables marocaines à côté des mets modernes qui se sont ajoutés, tels les pizzas, les poissons frits, les jus et autres.
Autre facteur explicatif, il y a la convivialité qui s’attise durant le mois de Ramadan. Elle est marquée par des repas familiaux et amicaux, où la nourriture est un symbole de partage et de joie, entraînant une préparation de plats riches et variés. Le mois de Ramadan est devenu l’occasion où les familles se réunissent autour de la table de l’Iftar pour savourer tous types de délices et de plats succulents. Les considérations socio-culturelles font que les repas de l’Iftar deviennent un moment festif et ostentatoire, enraciné dans des traditions où hospitalité et générosité s’expriment souvent par une surabondance de nourriture.
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Par conséquent, ce mois de Ramadan, qui doit être un mois de recueillement et d’abnégation, est devenu un mois de gaspillage alimentaire. Le jeûne, qui conduit à une peur d’avoir faim pousse les consommateurs à acheter de manière compulsive et en grandes quantités, ce qui fait que les consommateurs finissent par acheter ce qu’ils ne peuvent consommer intégralement. Cela génère un gaspillage de la nourriture qui prend des proportions alarmantes. Selon l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), 91 kilos d’aliments seraient jetés par personne et par an au Maroc. Et d’après le Centre international des hautes études agronomiques méditerranéennes, pas moins de 85% des foyers marocains jettent de la nourriture préparée et 45% des familles marocaines mettent à la poubelle entre 60 et 500 DH. Une situation inédite dans une période où le gâchis est fortement prohibé et le partage vivement recommandé.
Et enfin, ce comportement des consommateurs, qui semblent agir comme s’il y avait une pénurie imminente, constitue une dérive qui provoque une inflation artificielle à la veille et durant le mois sacré. Ce qui constitue un coup dur pour le pouvoir d’achat des marocains à revenu modéré.