Dans son livre « Le cycle des Robots » sorti en 1950, l’un des best-sellers de la science-fiction, Isaac Asimov dessine un monde où les robots au travers de l’IA bouleversent la société. Il raconte une société où les machines sont autonomes grâce à l’IA et sont présentes à tous les niveaux de la matrice sociale. Dans “les trois lois de la robotique” d’Asimov, on peut voir l’utilité économique de ces technologies.
En 1950, alors que l’informatique en était à ses balbutiements et que le mot intelligence artificielle n’existait pas encore dans le vocabulaire courant, Isaac Asimov, le père de la science-fiction, posait déjà les fondations intellectuelles d’un monde où les machines joueraient un rôle clé. Avec Le Cycle des Robots, l’écrivain ne se contentait pas de raconter des histoires futuristes : il proposait une véritable architecture de société, organisée autour de machines autonomes, intelligentes et intégrées à toutes les strates de la vie humaine. Longtemps cantonné à la science-fiction, l’imaginaire d’Asimov semble se confirmer peu à peu. Tout le monde en a été témoin à la démonstration de la Chine lors de la célébration de son nouvel an : des robots autonomes reproduisant à la perfection une chorégraphie d’art martial.
Même si pour la plupart, les machines programmées sont encore dans les industries à la différence de la société décrite dans le livre d’Asimov où les robots sont presque des compagnons de l’homme, certains signes démontrent que nous ne sommes pour autant si loin de cette ère. Rappelons qu’il y’a quelques années de cela, un ancien collaborateur de Google avait fait fuiter dans la presse américaine qu’une IA du mastodonte américain avait atteint l’état de conscience constaté au bout de plusieurs tests ou cette IA présentait des sentiments de peur face à la « mort », puis qu’elle refusait de s’auto détruire et prétextant un argumentaire semblable à celui d’un humain.
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Il faut d’ailleurs rappeler que ces technologies sont le fruit du système économique. Dans les trois lois de la robotique d’Asimov on peut voir l’utilité économique de ces technologies. « Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi ». Selon l’auteur, cette loi répond aux objectifs économiques qui sont sous-jacente de ces technologies…Des décennies après la sortie de ce livre qui a inspiré beaucoup de scénariste adepte de science-fiction, aujourd’hui le récit d’Asimov semble peu à peu coller avec notre réalité…
Aujourd’hui, la question centrale n’est donc plus de savoir si la société décrite par Asimov est en train d’émerger, mais comment s’y préparer. Car derrière la promesse de gains de productivité, d’optimisation des décisions et de croissance accélérée, se posent des enjeux profonds : gouvernance, emploi, souveraineté technologique, éthique, rapport au travail et même redéfinition du rôle de l’humain dans la matrice sociale. « Isaac Asimov avait compris une chose essentielle : la technologie n’est pas seulement un outil, elle redessine les équilibres sociaux, économiques et décisionnels. Mais si la société imaginée dans Le Cycle des Robots semble aujourd’hui se rapprocher, la vraie question n’est pas “les machines vont-elles prendre de la place ?”, elles l’ont déjà fait. La question est : qui maîtrise les fondations de cette transformation ? Dans la vision d’Asimov, les robots obéissent à des lois. Dans notre réalité, l’IA obéit à la donnée.
Sans données fiables, structurées et gouvernées, il n’y a pas d’autonomie intelligente. Il n’y a que de l’illusion algorithmique. », nous explique Redouane Elhaloui, président de l’Apebi. Et de préciser : « L’enjeu n’est pas seulement technologique. Il est économique et stratégique. Les pays qui maîtriseront la donnée et l’infrastructure maîtriseront la chaîne de valeur de l’IA. Asimov posait des lois éthiques. Notre responsabilité aujourd’hui est d’ajouter des lois de gouvernance, d’exécution et de souveraineté. »
Une technologie aussi profonde
« C’est bien plus qu’un outil ! Il y a quelques années, j’avais surpris beaucoup de monde en disant que l’humanité n’avait jamais travaillé sur une technologie aussi profonde, peut-être depuis le feu ou l’électricité. », expliquait le patron de Google Sundar Pichai dans une interview accordée au journal français les Echos. Contrairement à de nombreux récits dystopiques, Asimov ne voyait pas la technologie comme une menace en soi. « Le danger ne vient pas de la machine, mais de la manière dont l’homme la conçoit, le programme et l’insère dans la société », expliquait-il.
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Les célèbres trois lois de la robotique ne sont pas de simples règles morales, elles constituent un embryon de gouvernance technologique. Ces lois posent déjà une question économique centrale : comment maximiser l’utilité des machines tout en minimisant les risques sociaux ? Dans l’univers d’Asimov, les robots sont des leviers de croissance, des multiplicateurs de capacités humaines. Ils libèrent l’homme des tâches répétitives, dangereuses ou à faible valeur ajoutée, permettant une réallocation du capital humain vers des fonctions plus stratégiques, créatives ou décisionnelles.
Dans ses travaux sur sa « théorie de la croissance endogène », Paul Romer, prix Nobel d’économie, affirmait que « le progrès technique n’a rien de hasardeux ni d’extérieur à l’économie, il est produit par l’activité économique elle-même. Le progrès provient de la recherche, et c’est seulement quand les chercheurs sont persuadés de la rentabilité de leurs recherches qu’ils se lancent dans cette activité. Le progrès technique a donc besoin d’un cadre précis pour se transformer en croissance et cette croissance à son tour favorisera la recherche. »
« Le progrès technique n’a rien de hasardeux, ni miraculeux, c’est le fruit d’un calcul économique rationnel de la part des individus ». a-t-il ajouté. Aujourd’hui, l’IA n’est pas qu’un gadget technologique, mais un facteur de compétitivité macroéconomique. Les pays qui la maîtrisent structurent leur avance industrielle, ceux qui la subissent creusent leur dépendance.
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« Il est difficile de faire de la prospective aujourd’hui autour des impacts de l’IA sur nos Sociétés sans tomber dans la science-fiction et l’affolement d’un côté ou dans la technophobie et l’alarmisme de l’autre. Dans ce monde très incertain, on peut encore prévoir avec certitude que l’IA annonce une rupture majeure pour le 21ème siècle. Les capacités d’IA démontrées par les solutions qu’on découvre chaque jour ne cessent d’épater et de franchir des lignes jusque-là exclusives aux Humains. Ces capacités viennent casser le monopôle de l’Humain sur le champ intellectuel, ce qui représente un choc considérable pour notre espèce sur le plan anthropologique. Nous avions vécu par le passé un évènement similaire avec le développement des machines. Mais le choc était moins violent car d’une part nous avions déjà l’habitude de partager nos activités musculaires avec d’autres espèces (chevaux, taureaux etc.), et d’autre part parce que nous avions en perspective le champ intellectuel qui était jadis réservé à une poignée de personnes », nous confie Hicham Kasraoui, consultant en stratégie chez BearingPoint.
Comment s’y préparer concrètement ?
« La question aujourd’hui est la suivante : que reste-t-il à l’Humain en dehors des capacités physiques et intellectuelles ? Qu’est ce qui nous rend réellement singuliers par rapport à un robot dextre et super intelligent ? Il n’y a pas aujourd’hui de réponse évidente pour ces questions, mais nous avons encore (peu) du temps pour y réfléchir sérieusement. Les technologies robotiques n’arrivent pas encore à passer à l’échelle pour des raisons industrielles et nos organisations ont besoin de temps pour adopter durablement les applications IA de bout en bout. C’est le temps qui nous reste pour réfléchir à notre avenir », prévient l’expert.
Se préparer à la société asimovienne ne signifie pas l’adopter passivement, mais la structurer activement. Premièrement, investir dans le capital humain. L’IA ne supprime pas le travail ; elle le transforme. Les économies résilientes seront celles capables de former, requalifier et repositionner leur main-d’œuvre. L’éducation devient un enjeu stratégique au même titre que l’énergie ou l’eau. Deuxièmement, bâtir une souveraineté technologique. Dépendre entièrement d’algorithmes conçus ailleurs, c’est accepter une dépendance économique et politique. Asimov imaginait des sociétés capables de comprendre leurs propres machines, cette intuition reste d’une actualité brûlante. Troisièmement, instaurer une gouvernance éthique et économique de l’IA.
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En Europe, la Convention-cadre du Conseil de l’Europe sur l’intelligence artificielle et les droits de l’homme, la démocratie et l’État de droit est le premier instrument international juridiquement contraignant dans ce domaine. Ouverte à la signature le 5 septembre 2024, elle vise à garantir que les activités menées dans le cadre du cycle de vie des systèmes d’intelligence artificielle sont pleinement compatibles avec les droits humains, la démocratie et l’État de droit, tout en étant propice au progrès et aux innovations technologiques.
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