Face à l’escalade des tensions géopolitiques au Moyen-Orient, le Maroc pourrait subir des répercussions économiques indirectes mais significatives. Hausse des prix de l’énergie, pression sur les équilibres macroéconomiques, volatilité boursière et tensions logistiques : l’économiste Adnane Benchekroune analyse les canaux de transmission du choc et les capacités de résilience du Royaume dans un contexte international incertain.
Pour l’économiste de l’Istiqlal Adnane Benchekroune, l’intensification des tensions entre les États-Unis et l’Iran ne constitue pas un événement lointain sans conséquence pour le Maroc, mais bien un choc externe classique dont les effets pourraient se diffuser progressivement à l’économie nationale. Une hausse durable des prix du brut pourrait alourdir la facture énergétique, creuser le déficit commercial et raviver les tensions inflationnistes via le canal des coûts de production et de transport. Si l’impact immédiat demeure contenu, la variable déterminante reste la durée de la crise : plus elle s’installe, plus ses effets risquent de devenir structurels.
Au-delà des équilibres macroéconomiques, l’économiste souligne que les marchés financiers et les chaînes logistiques réagissent déjà à ce climat d’incertitude. La Bourse de Casablanca s’inscrit dans un mouvement global d’aversion au risque, traduisant davantage un ajustement tactique des anticipations qu’une remise en cause des fondamentaux des entreprises marocaines. Parallèlement, les perturbations potentielles des routes maritimes et aériennes pourraient renchérir les coûts de transport et peser sur la compétitivité de certains secteurs exportateurs.
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Toutefois, le Maroc dispose, selon Adnane Benchekroune, de facteurs d’amortissement solides : diversification énergétique, montée en puissance des renouvelables, infrastructures logistiques performantes et crédibilité macroéconomique préservée. La véritable question n’est donc pas celle d’un choc brutal, mais celle de la capacité à gérer une instabilité prolongée dans un environnement international durablement fragmenté.
Question: Dans quelle mesure l’intensification des tensions géopolitiques au Moyen-Orient peut-elle affecter les équilibres macroéconomiques du Maroc — notamment via les prix de l’énergie, l’inflation importée et le déficit commercial ?
Adnane Benchekroune: L’intensification des tensions géopolitiques au Moyen-Orient agit pour le Maroc comme un choc externe classique mais potentiellement puissant, dont le principal canal de transmission reste l’énergie. Pays importateur net de pétrole et de produits énergétiques, le Royaume est directement exposé à toute hausse durable des cours du brut. Or, les événements récents liés à l’escalade entre les États-Unis et l’Iran ont déjà provoqué une forte volatilité des marchés pétroliers, intégrant une prime de risque géopolitique élevée.
Sur le plan macroéconomique, la première conséquence est un alourdissement de la facture énergétique, qui pèse mécaniquement sur le déficit commercial. Cette pression peut se transmettre à la balance courante, surtout si la hausse des prix s’inscrit dans la durée et n’est pas compensée par une progression équivalente des exportations ou des transferts extérieurs. Le deuxième effet concerne l’inflation importée. L’énergie constitue un intrant transversal : elle renchérit les coûts de transport, de production et de distribution, avec un effet diffus mais réel sur les prix à la consommation, même dans un contexte où l’inflation semblait récemment sous contrôle.
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Les secteurs les plus exposés sont ceux à forte intensité énergétique ou logistique. Le transport, la logistique et certaines branches industrielles (ciment, matériaux de construction, chimie, agro-industrie) sont en première ligne. L’agriculture et l’agroalimentaire peuvent également être touchés indirectement via les coûts de distribution et de conservation. À l’inverse, les secteurs orientés services ou à faible dépendance énergétique immédiate sont relativement plus résilients.
Cela dit, le Maroc dispose de facteurs d’amortissement : diversification progressive du mix énergétique, montée en puissance des énergies renouvelables, politiques publiques plus ciblées qu’auparavant et crédibilité macroéconomique globalement préservée. L’enjeu n’est donc pas tant un choc brutal incontrôlable qu’une gestion fine de la durée : plus la crise géopolitique s’installe, plus ses effets macroéconomiques deviennent structurels et difficiles à neutraliser.
La réaction négative récente de la Bourse de Casablanca traduit-elle un risque fondamental pour les entreprises cotées ou davantage un mouvement d’aversion au risque ?
La réaction négative récente de la Bourse de Casablanca doit être lue avec prudence et nuance. Elle s’inscrit avant tout dans un mouvement global d’aversion au risque, déclenché par l’escalade militaire entre les États-Unis et l’Iran, plutôt que dans une remise en cause immédiate des fondamentaux des entreprises cotées. Comme sur de nombreux marchés émergents, la place casablancaise réagit rapidement aux chocs géopolitiques externes, même lorsque l’exposition directe de l’économie nationale reste limitée.
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Dans ce contexte, la baisse observée traduit surtout un ajustement des anticipations : les investisseurs intègrent des scénarios plus incertains en matière de croissance mondiale, de coûts énergétiques et de conditions financières. Ce type de réaction est souvent amplifié par des comportements défensifs à court terme, notamment une réduction des positions les plus cycliques et une recherche de liquidité. Il ne s’agit pas nécessairement d’un signal d’alerte sur la solvabilité ou la rentabilité structurelle des entreprises marocaines, dont les résultats restent, pour l’instant, globalement solides.
On peut toutefois s’attendre à une reconfiguration progressive des flux d’investissement. Les valeurs dites défensives – télécommunications, distribution, certaines activités régulées – ont tendance à mieux résister en période d’incertitude, car leurs revenus sont perçus comme plus prévisibles. Les banques occupent une position intermédiaire : attractives par leur poids et leur liquidité, mais sensibles au ralentissement économique et au risque de dégradation du crédit si le choc externe se prolonge.
Les valeurs exportatrices peuvent, quant à elles, susciter un intérêt sélectif, notamment lorsque leurs recettes sont libellées en devises. Cependant, cet avantage peut être partiellement neutralisé par la hausse des coûts logistiques et énergétiques. En somme, la dynamique actuelle relève davantage d’un rééquilibrage tactique que d’un changement de paradigme boursier. La trajectoire future dépendra surtout de la durée et de l’intensité de la crise géopolitique, plus que de fragilités internes propres au marché marocain.
Les perturbations des routes maritimes et aériennes liées aux tensions au Moyen-Orient peuvent-elles durablement impacter les coûts de transport ?
Les tensions actuelles au Moyen-Orient posent un risque réel pour le transport et la logistique mondiaux, avec des implications directes et indirectes pour la compétitivité du Maroc. Les perturbations des routes maritimes et aériennes, qu’il s’agisse de détours imposés, de hausses des primes d’assurance ou de restrictions d’espace aérien, entraînent mécaniquement une augmentation des coûts de transport et un allongement des délais. Pour une économie fortement intégrée aux échanges internationaux, ces frictions peuvent rapidement se répercuter sur les chaînes d’approvisionnement.
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À court terme, l’impact est surtout sensible sur les importations d’intrants énergétiques et industriels, mais aussi sur certaines exportations à faible marge ou à forte contrainte temporelle, comme l’agro-export ou le textile. La hausse des coûts logistiques réduit la compétitivité-prix et peut fragiliser des segments déjà exposés à une concurrence internationale intense. Les échanges avec l’Asie sont les plus vulnérables à ces perturbations, tandis que les flux avec l’Europe et l’Afrique, bien que plus proches géographiquement, ne sont pas totalement immunisés contre la hausse globale du fret et des assurances.
À moyen terme, toutefois, l’impact dépend largement de la durée de la crise. Un choc temporaire reste absorbable, surtout si les opérateurs ajustent leurs circuits et leurs stocks. En revanche, une instabilité prolongée pourrait conduire à une reconfiguration plus structurelle des chaînes logistiques mondiales, avec des coûts durablement plus élevés.
Le Maroc dispose néanmoins de marges de manœuvre. Ses infrastructures portuaires et logistiques, notamment Tanger Med, offrent une capacité d’adaptation appréciable. La diversification des partenariats commerciaux, l’amélioration de la fluidité douanière et l’investissement continu dans la logistique et le transport constituent autant de leviers pour amortir le choc. En définitive, le Royaume n’est pas à l’abri des turbulences, mais il dispose d’atouts pour transformer une contrainte conjoncturelle en test de résilience, plutôt qu’en facteur de décrochage durable.