Entamer en douceur et avec patience, la disparition d’un tabou profondément ancré dans l’histoire et la mémoire est le principal défi relevé à travers le processus mis en œuvre, depuis quelques années, pour changer la perception collective et faire adhérer activement les populations concernées à un projet de développement territorial, humain et équitable. Et il y a de quoi être fier et très optimiste face aux premiers résultats concrets de la culture du cannabis pour usages licites.
Le «jeu du chat et de la souris» devait prendre fin. Grâce à une volonté politique lucide, nourrie de sagesse et de fermeté. Car, comme toute autre matière, le cannabis ne pouvait par continuer à être dogmatiquement condamné, en soi, sur la base de préjugés. La finalité pouvant être tout à fait autre. L’esprit scientifique pouvant être mobilisé pour révéler les multiples aspects positifs et usages potentiels non nocifs, et convaincre rationnellement quant à l’existence d’alternatives meilleures. Bien sûr, le changement réel et pratique ne sera pas facile ni rapide, tellement l’ancien résiste et refuse la naissance du nouveau.
Ce changement est nécessairement multidimensionnel, faisant appel à une ouverture d’esprit et à une approche multidisciplinaire, surtout participative. Car, in fine, c’est de la restauration de la confiance de la population des régions concernées avec leurs institutions qu’il est question. Une confiance pendant longtemps malmenée. Restaurer cette confiance a donc été le premier défi, actuellement en grande partie tenu et réalisé. Avec tact, tout un cadre légal et réglementaire innovateur a été conçu et mis en œuvre par une équipe jeune et dynamique, immunisée contre les préjugés, symbolisée notamment par Mohamed El Guerrouj, DG de l’Agence nationale de réglementation des activités relatives au cannabis (Anrac).
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Le dispositif mis en place a été suffisamment verrouillé pour éviter les dérapages et réussir la phase transitoire qui est décisive en termes de transformation des perceptions, des pratiques, des rapports sociaux et des rapports des citoyens avec leurs institutions. Les procédures mises en place, sans être sources de blocage, garantissent le maximum de transparence grâce à une traçabilité nécessaire. Ainsi, pour le moment, géographiquement, l’autorisation à la culture et à la production de cannabis licite à des fins médicales, pharmaceutiques et industrielles, a été limitée à trois provinces : Chefchaouen, Al Hoceima et Taounate. Cette délimitation est conforme à la législation internationale ratifiée par le Maroc.
La lutte contre le trafic illicite est maintenue et qualitativement renforcée. Celle-ci vise surtout l’offre illicite et doit se traduire simultanément par la hausse des activités licites. Ainsi, les superficies cultivées de cannabis illicite ont déjà connu une baisse de presque 80%. Estimées à près de 134 000 hectares (ha), en 2003, elles sont tombées à 27 148 ha, en 2023. Par contre, la production de cannabis licite enregistrée, en 2024, au niveau des trois provinces réglementées, a atteint 4 083 tonnes, avec un rendement moyen de 20 quintaux par ha, et un chiffre d’affaires moyen de 100 000 DH à 120000 DH par ha.
Et ce sont ces résultats concrets qui sont convaincants pour la population concernée, en termes de hausse des revenus provenant d’une activité devenue légale, à condition de respecter les conditions et les règles prévues. La grâce royale de l’été 2024, au profit des agriculteurs recherchés dans des affaires de cannabis illicite, a été un moment historique exceptionnel pour tourner la page et pour marquer le début d’une rupture définitive avec le passé tout en adhérant à un processus constructif d’un avenir fondé sur la confiance et le respect de la loi. 4 831 personnes condamnées, poursuivies ou recherchées, ont bénéficié de cette grâce.
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Disposant d’une expertise et d’un savoir faire ancestral, les petits fellahs de cannabis sont au centre de cette stratégie de développement territorial, en tant qu’acteurs. Aujourd’hui, ils n’hésitent pas à franchir le pas pour adhérer aux coopératives, se structurer dans un cadre juridique bien défini par la loi, et mener leurs activités en toute transparence.
Aziz Makhlouf, l’un des principaux acteurs dans ce processus de changement le dit explicitement dans l’Economiste du 30 mai 2025 : «Pour nous, l’agriculteur est au centre de toute la stratégie d’entreprise, comme s’il fait partie des collaborateurs qui travaillent dans le groupe. Il est le maillon important de la chaine de valeur».
Ainsi, l’organisation verticale de la filière ne fait pas obstacle au développement d’une solidarité horizontale entre les divers intervenants. En fait, la finalité est multiple et partagée. Les nombreux impacts peuvent être appréciés à travers l’amélioration des conditions de vie et de travail des petits agriculteurs regroupés au sein des coopératives, la création d’emplois directs et indirects, grâce aux écosystèmes créés où s’imbriquent cultivateurs, unités de transformation artisanale ou industrielle, importateurs et exportateurs, pépiniéristes, commerçants, transporteurs, consommateurs des produits (…). Et surtout plus de sentiment permanent de peur, de suspicion, plus de poursuites judiciaires, moins d’arbitraires et de risques de corruption (…). Les services de sécurité pourront ainsi se consacrer à d’autres menaces, parfois beaucoup plus graves.
Nouvelles dimensions prometteuses à prospecter
En s’approchant de la «vitesse de croisière» dans le développement de la filière du cannabis licite, de nouvelles dimensions méritent d’être anticipées et prospectées. C’est notamment le cas de la recherche scientifique appliquée dans le domaine du cannabis. A cet égard, la filière nationale du cannabis licite gagnerait à prévoir des investissements en matière de recherche et développement. Des conventions peuvent être conclues entre l’Anrac, les représentants nationaux des coopératives et des unités de production, et l’Institut national de la recherche agronomique, ainsi que d’autres institutions telles que l’Institut agronomique et vétérinaire à Rabat, l’Ecole nationale d’agriculture à Meknès (…). C’est aussi le cas au niveau international, en termes d’échange d’expériences, de savoir-faire et de bonnes pratiques. Le cannabis a l’avantage d’être une plante totalement transformable, y compris les déchets, en produits principaux et en produits secondaires, tels que les tissus pour la confection de vêtements et de sacs, les matériaux de construction ou d’isolation (…). «Rien ne se perd, (…), tout se transforme» comme l’avait si bien annoncé le chimiste Antoine de Lavoisier, au 18ème siècle.
Cannabis licite : quelques chiffres
En quelques années, la région du Rif a connu un processus de développement irréversible, avec notamment deux grands ports mondiaux que sont Tanger-Med, déjà opérationnel, et Nador, en cours d’achèvement. Il ne s’agit plus d’une région pendant longtemps isolée, depuis l’indépendance, et dont l’économie était fondée principalement sur la trilogie : immigration, activités de contrebande et trafic illicite de cannabis. La précarité, au sens le plus large du terme, a été, pendant des décennies, la principale caractéristique du mode de vie de la population dans cet espace politiquement marginalisé. La légalisation de la culture de cannabis pour usages licites, bien définis par la loi, a été l’un des principaux actes politiques et l’un des facteurs contribuant au processus de changement et de développement territorial inclusif en cours. En 2024, l’Anrac a traité 4 158 demandes d’autorisation et en a délivré 3 371, soit plus de 80% de réponses favorables, dont 3 506 autorisations accordées au profit de 2 907 agriculteurs pour l’activité de culture et de production de cannabis licite, contre 430 autorisations délivrées en 2023. L’Anrac a aussi enregistré la plantation de 2 169 hectares de cannabis licite par 2 647 agriculteurs, regroupés en 189 coopératives. Sur ce total, 1 701 hectares ont été semés avec la variété locale Beldia par 1 767 agriculteurs, regroupés en 109 coopératives. La Beldia est connue pour sa résistance forte à l’aridité et sa consommation faible en eau. Les variétés importées par 880 agriculteurs, regroupés en 80 coopératives, couvrent 468 hectares. De même, 315 autorisations ont été accordées à 158 opérateurs, avec 77 pour l’activité de transformation, 83 pour la commercialisation et 67 pour des activités d’exportation. Les 158 opérateurs comprennent 122 personnes morales dont 35 coopératives, et 36 personnes physiques. Actuellement, le réseau de distribution des produits dérivés du cannabis licite enregistre plus de 650 points de vente au niveau des pharmacies et des parapharmacies, sans compter les locaux dépendant des coopératives et les grandes surfaces. De même, la dimension internationale a un grand avenir pour l’exportation des produits marocains reconnus internationalement pour leur qualité, surtout les produits dérivés de la «Beldia».