Comment le Maroc peut-il occuper la première place africaine en matière d’industrialisation tout en se classant seulement sixième sur le continent selon l’Indice des capacités productives de la CNUCED ? La réponse se trouve moins dans une contradiction que dans la nature même des deux indicateurs. L’un mesure la performance industrielle du pays, l’autre évalue l’ensemble des conditions qui permettent à une économie de produire, d’innover et de monter en gamme.
Les classements internationaux ne racontent pas toujours la même histoire. Le Maroc en offre une illustration particulièrement nette. Dans l’Indice de l’industrialisation en Afrique (IIA) 2025 de la Banque africaine de développement (BAD), publié en mai 2026, le Royaume arrive en tête du continent. Avec un score de 0,8415, il devance de peu l’Afrique du Sud, à 0,8396. Quelques semaines plus tard, une autre photographie livre un résultat sensiblement différent. Dans la troisième génération de l’Indice des capacités productives (PCI) de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), le Maroc se classe 101e au niveau mondial et sixième en Afrique, avec un score de 47,1.
À première vue, le décalage interpelle. Mais les deux indices ne poursuivent pas le même objectif. L’IIA cherche à mesurer le niveau d’industrialisation des économies africaines, en mettant notamment l’accent sur la production manufacturière, les exportations industrielles, l’emploi et la diversification. Le PCI adopte une approche beaucoup plus large. Il cherche à apprécier la capacité globale d’une économie à produire des biens et services, à les exporter et à progresser vers des activités à plus forte valeur ajoutée. Le premier regarde donc principalement la trajectoire industrielle. Le second s’intéresse à l’ensemble de l’écosystème productif. Cette différence de périmètre suffit à expliquer une grande partie du décalage entre les deux classements.
Le Maroc a pris de l’avance sur le terrain industriel
La performance du Royaume dans l’IIA n’est pas le fruit d’un seul indicateur. L’indice de la BAD repose sur trois grands ensembles : les performances industrielles, les déterminants directs et les déterminants indirects. La première composante prend notamment en compte la valeur ajoutée manufacturière par habitant, les exportations de produits manufacturés, la contribution de l’industrie manufacturière au PIB, la part des produits manufacturés dans les exportations, l’emploi industriel, la diversification ainsi que le poids des industries de moyenne et haute technologie.
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Les déterminants directs intègrent, entre autres, l’investissement privé, les investissements directs étrangers, le crédit au secteur privé, le capital humain et les infrastructures. Les déterminants indirects couvrent pour leur part la taille du marché, l’environnement des affaires, la sécurité, l’État de droit, la dette publique et l’inflation. Sur cet ensemble, le Maroc a progressivement construit une position de premier plan.
La BAD souligne ainsi son ascension à la première place continentale, après avoir dépassé l’Afrique du Sud, qui occupait cette position depuis 2010. Avec 0,8415, le Royaume est désormais, selon la BAD, « l’économie la plus proche de la frontière du développement industriel ». Derrière le Maroc, l’Afrique du Sud affiche 0,8396, suivie de l’Égypte à 0,7827, de la Tunisie à 0,7760 et de Maurice à 0,6731.
Le classement traduit les effets de plusieurs années de politique industrielle, de diversification des exportations et d’intégration du Maroc dans des chaînes de valeur internationales. Automobile, aéronautique, agroalimentaire, textile, phosphates, équipements électriques ou encore énergies renouvelables : l’appareil productif marocain s’est progressivement élargi et complexifié.
Le PCI change complètement la perspective
L’Indice des capacités productives de la CNUCED élargit considérablement le champ d’analyse. Il couvre 195 économies sur la période 2000-2024 et repose sur 43 indicateurs regroupés en huit grandes catégories : capital humain, capital naturel, énergie, transport, technologies de l’information et de la communication, institutions, secteur privé et changement structurel. Le Maroc obtient respectivement 46,5 en capital humain, 40,1 en capital naturel, 50,7 en énergie, 32,8 en transport, 57,4 en TIC, 49,4 pour les institutions, 47,4 pour le secteur privé et 57,8 en matière de changement structurel.
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Le score global ressort ainsi à 47,1. La lecture de ces données fait immédiatement apparaître le principal point faible : le transport. Avec 32,8, cette composante est nettement en dessous des autres dimensions du PCI. À l’inverse, les TIC et le changement structurel constituent les deux points relativement forts du Maroc, avec respectivement 57,4 et 57,8. C’est cette configuration qui explique le sixième rang africain du Maroc.
Une industrialisation plus rapide que la montée en puissance de certaines capacités
C’est ici que les deux classements deviennent complémentaires. Le Maroc a réussi à développer des secteurs industriels capables de se positionner sur les marchés internationaux. Mais cette progression sectorielle ne signifie pas que toutes les composantes de l’économie ont avancé au même rythme. Le PCI met justement en évidence ces écarts. Le capital humain, à 46,5, constitue l’un des principaux enjeux. Une industrie qui monte en gamme a besoin de compétences techniques, d’ingénieurs, de chercheurs, de techniciens et de profils capables d’accompagner l’automatisation et la transformation numérique des entreprises. Le score obtenu par le Maroc dans cette dimension rappelle ainsi que la compétitivité industrielle ne peut plus reposer uniquement sur les infrastructures ou le coût de production. Elle dépend de plus en plus de la disponibilité des compétences.
Même constat pour le secteur privé, qui affiche 47,4. Le développement des grandes plateformes industrielles et des grands exportateurs ne suffit pas à lui seul à transformer l’ensemble du tissu productif. La question de l’intégration des petites et moyennes entreprises dans les chaînes de valeur devient alors centrale. La BAD insiste précisément sur ce point.
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Le renforcement de l’intégration des PME dans les chaînes de valeur régionales doit, selon elle, occuper une place importante dans les politiques d’industrialisation. L’accès au financement, aux marchés et aux outils de formalisation reste déterminant. Pour le Maroc, l’enjeu est donc de faire davantage circuler les bénéfices de l’industrialisation vers les entreprises qui gravitent autour des grands donneurs d’ordre.
Pour les investisseurs, deux signaux à lire ensemble
Pour un investisseur international, les deux classements ne sont donc pas contradictoires. Ils apportent deux niveaux d’information. L’IIA indique que le Maroc possède une base industrielle suffisamment solide pour figurer au premier rang africain. Il confirme l’existence d’un environnement favorable à l’implantation et au développement d’activités manufacturières. Le PCI apporte une lecture plus opérationnelle des contraintes qui peuvent affecter ces investissements.
Le transport, les compétences, l’énergie, l’environnement institutionnel et l’accès des entreprises privées aux ressources constituent autant de variables à intégrer dans une décision d’investissement. Pour un industriel automobile ou aéronautique, par exemple, la présence d’un écosystème productif et de fournisseurs constitue un avantage majeur. Mais la compétitivité finale dépend également des coûts logistiques, de la disponibilité des compétences et de la fiabilité des infrastructures. Même logique pour l’agroalimentaire, le textile ou les industries liées aux phosphates. Le classement industriel indique où se situe le Maroc aujourd’hui. Le PCI permet davantage d’identifier les conditions nécessaires pour maintenir cette position demain.
Le véritable enjeu : passer de la performance industrielle à la profondeur productive
Le double classement ne constitue donc pas une contradiction. Il traduit plutôt deux étapes différentes d’une même transformation économique. Le Maroc a réussi à bâtir une industrie compétitive à l’échelle africaine. Le défi consiste désormais à approfondir cette base productive. Cela passe par le renforcement du capital humain, l’amélioration de la logistique, l’élargissement de l’accès au financement, l’intégration des PME dans les chaînes de valeur, l’amélioration de l’environnement institutionnel et la consolidation de la compétitivité énergétique.
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La question territoriale est également centrale. Une industrie performante ne peut pleinement transformer l’économie que si ses effets se diffusent au-delà des principaux pôles industriels et bénéficient à un tissu plus large d’entreprises et de régions.C’est précisément sur ce point que le PCI apporte une lecture différente de celle de l’IIA. L’industrialisation peut avancer rapidement dans certains secteurs tout en laissant apparaître des écarts dans les capacités productives générales.