Dans l’un de nos précédents articles, mis en ligne le 26 juin dernier, nous mentionnons une étude d’Eurostat Comext qui pointait le recul du textile marocain sur le marché européen. Aujourd’hui, les opérateurs semblent vouloir changer la donne. Selon une source au sein de l’Amith, la filière mise désormais sur l’Allemagne pour renforcer ses ventes sur le marché européen. Analyse de cette offensive.
En ce 1er octobre 2026, le textile marocain n’a plus le luxe d’attendre. Les chiffres d’Eurostat Comext du premier trimestre 2026 sont là, et ils disent une chose simple : le Maroc recule sur le marché européen au moment même où le nearshoring méditerranéen aurait dû lui ouvrir grand les portes. La photographie est contrastée. L’Espagne, première destination des exportations marocaines d’habillement, ne recule que de 0,8 % sur ses importations totales en provenance des neuf principaux fournisseurs mondiaux.
La France, elle, s’effondre de 12,5 %, sans report vers les fournisseurs de proximité : la zone Euromed plonge de 19,8 % sur le marché français, soit un repli deux fois plus sévère que celui de l’Asie (-10,3 %). Autrement dit, les acheteurs français coupent leurs volumes sans réallouer vers le bassin méditerranéen. Le marché français est en panne d’approvisionnement, et le Maroc en subit les effets.
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Le paradoxe marocain est cruel. Sur le marché espagnol, alors que l’ensemble de la zone Euromed gagne 5,4 %, le Maroc perd 10 % en valeur, passant de 381 à 343 millions d’euros. Il est le seul pays du bloc méditerranéen à reculer sur ce marché. La Turquie explose à +24,1 % (de 305 à 378 millions d’euros), l’Égypte progresse de 8 % et la Tunisie de 9,7 %. En Espagne, la Turquie dépasse désormais le Maroc en valeur. En France, la chute marocaine est encore plus brutale : -23,3 %, de 139 à 107 millions d’euros. C’est plus marqué que la Tunisie (-13,3 %) et comparable à la Turquie (-23,9 %). Mais contrairement à la Turquie, le Maroc ne compense pas ailleurs. Au niveau agrégé UE-27, le Royaume recule de 10,5 %, soit 68 millions d’euros de moins en un an, de 650 à 582 millions d’euros. Seule l’Égypte tire son épingle du jeu avec +14,8 %.
Cette érosion n’est pas anecdotique. Selon l’Office des changes, sur les exportations marocaines en habillement pour 2025, l’Espagne représente 65 % des exportations, suivie de la France (16 %). La dépendance à la péninsule ibérique est telle qu’une baisse modérée y pèse plus lourd, en valeur absolue, que l’effondrement français. Un atelier qui travaille à 70 % pour des donneurs d’ordres français en sous-traitance voit ses commandes fondre de près d’un quart. L’alternative ne viendra pas uniquement de l’Espagne, où la concurrence turque gagne 24,1 % de parts en un an, avec des prix et des délais souvent plus agressifs.
Quand l’AMITH passe à l’action
Contacté par Challenge, le président de l’AMITH, Anass El Ansari, ne masque pas l’ampleur du défi. « Le principal enjeu pour le secteur textile marocain est désormais d’accélérer l’intégration de la chaîne de valeur, notamment à travers le développement de l’amont textile. C’est une condition essentielle pour renforcer notre compétitivité, réduire notre dépendance aux importations et créer davantage de valeur ajoutée localement », déclare-t-il.
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Il ajoute : « Nous constatons aujourd’hui un intérêt croissant d’investisseurs internationaux pour le Maroc, grâce à sa stabilité, sa proximité avec l’Europe, ses infrastructures logistiques performantes et son savoir-faire industriel reconnu. Parallèlement, nous devons préparer l’avenir en investissant dans la formation, l’innovation, la décarbonation et l’économie circulaire afin de répondre aux nouvelles attentes des marchés internationaux. Le Maroc dispose aujourd’hui d’une opportunité historique pour devenir une plateforme industrielle textile de référence entre l’Europe, l’Afrique et le bassin méditerranéen. L’AMITH continuera à mobiliser l’ensemble des acteurs publics et privés pour accompagner cette ambition. »
C’est dans ce contexte que s’inscrit l’offensive vers l’Allemagne. La filière textile-cuir est le deuxième pourvoyeur d’emplois industriels du Maroc après l’automobile et le troisième contributeur aux exportations industrielles, derrière l’automobile et la chimie. Elle a des vues sur le marché allemand pour renforcer ses ventes en Europe. Le Programme suisse de promotion des importations (SIPPO) prépare, au profit de l’AMITH, une étude destinée à mieux cerner le marché allemand et à identifier de nouveaux débouchés. Annoncée en septembre dernier, la mission doit durer 45 jours d’ici la fin de l’année 2026.
Elle doit permettre à l’AMITH d’avoir une vision claire et actualisée du marché allemand du textile-habillement : principaux acheteurs, marques, distributeurs et donneurs d’ordre, ainsi que leurs besoins en produits, volumes, qualité et durabilité. Un répertoire des interlocuteurs et un calendrier des salons professionnels compléteront ce travail.
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Il faut d’ailleurs notifier que l’intérêt pour l’Allemagne n’est pas nouveau. En juin 2025, l’AMITH avait rencontré le groupe allemand Hugo Boss à Metzingen. Un mois plus tard, en juillet, une mission de rencontres commerciales était organisée à Düsseldorf avec plusieurs donneurs d’ordre allemands. En octobre de la même année, une délégation du Dialogue Textil-Bekleidung (DTB), réseau allemand du secteur, s’était rendue au Maroc avec l’appui du SIPPO. La mission préparée par le SIPPO s’inscrit dans cette continuité et doit structurer la prospection.
Pourquoi l’Allemagne et à quelles conditions
L’Allemagne pèse lourd. Selon Trade Map, l’Union européenne a importé environ 245 milliards de dollars de vêtements et de produits textiles en 2025. Avec 53 milliards de dollars, l’Allemagne représente à elle seule environ 22 % de ces importations. Elle devance la France (32 milliards), l’Espagne (26 milliards) et l’Italie (23 milliards). Le marché allemand a retrouvé en 2025 son niveau de 2022, après deux années de recul : 53 milliards en 2022, 46 milliards en 2023 et 2024, puis 53 milliards en 2025. Les achats allemands auprès du Maroc progressent : 583 millions de dollars en 2022, 640 millions en 2023, 666 millions en 2024 et 764 millions en 2025.
Mais, la présence marocaine reste limitée. En 2025, les exportations marocaines représentaient environ 2,2 % des importations européennes de textile-habillement, avec 5,3 milliards de dollars sur 245 milliards. En Allemagne, leur poids n’atteignait que 1,4 %, avec 764 millions sur 53 milliards. Le marché allemand est donc encore moins exploité que la moyenne européenne. La concurrence, elle, est écrasante. En 2025, la Chine a exporté environ 13 milliards de dollars de produits textiles et d’habillement vers l’Allemagne, contre 9,1 milliards pour le Bangladesh. La Turquie suit avec 4,8 milliards, devant le Vietnam (2,8), le Pakistan (2,5), l’Inde (2,4) et le Cambodge (2,1). Malgré la progression des ventes marocaines, la filière reste loin derrière. L’enjeu est de convertir la dynamique en présence commerciale durable.
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Le double constat est clair. D’un côté, la dépendance à l’Espagne et à la France rend le Maroc vulnérable. La perte de compétitivité face à la Turquie sur le marché espagnol, combinée à la déprime française, appelle une action collective. De l’autre, l’Allemagne offre un potentiel considérable, mais encore inexploité. La mission du SIPPO doit combler ce déficit de connaissance. Pour espérer capter une partie de la dynamique, le confectionneur marocain devra proposer une offre différenciée : délais courts, flexibilité sur les petites séries, certifications environnementales.
Les produits d’entrée de gamme souffrent ; les articles techniques ou à forte valeur ajoutée résistent mieux. Un fournisseur positionné sur la chemise habillée pour homme à destination de l’Espagne, dont les volumes baissent de 10 %, devra soit comprimer ses marges, soit monter en gamme. Une mission ciblée sur la péninsule ibérique, adossée à la stabilité logistique et à la conformité sociale et environnementale, pourrait aider à reconquérir le terrain perdu. Pour les milliers de travailleurs de la filière, l’enjeu dépasse le commerce. Il s’agit de la survie d’un tissu industriel bâti sur la proximité, la réactivité et le savoir-faire.
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La concurrence turque, égyptienne et asiatique ne laisse aucune place à l’improvisation. Les donneurs d’ordre européens arbitrent selon le prix, le délai, la qualité et, de plus en plus, la conformité environnementale et sociale. Le Maroc a des atouts : stabilité, proximité, infrastructures logistiques, savoir-faire. Mais ces atouts ne suffiront pas sans montée en gamme, intégration de valeur ajoutée et diversification. L’Allemagne est un relais de croissance potentiel, pas une panacée. La Turquie l’a compris avant le Maroc. Il est encore temps de réagir.