Les chiffres d’Eurostat Comext du premier trimestre 2026 révèlent un double constat : l’Espagne consolide ses approvisionnements de textile en Méditerranée, tandis que la France réduit ses achats. Le Maroc, lui, recule sur ces deux marchés au profit de la Turquie et de l’Égypte. Décryptage.
Jamais les deux premières économies de l’habillement européen n’avaient affiché des trajectoires aussi opposées. D’un côté, Madrid. Ses importations totales depuis les neuf principaux fournisseurs mondiaux (Chine, Bangladesh, Vietnam, Inde, Cambodge, Turquie, Maroc, Tunisie, Égypte) ne reculent que de 0,8%, une stabilité remarquable dans un contexte de contraction générale. Mais ce chiffre lisse une recomposition profonde : les approvisionnements en provenance de la zone Euromed bondissent de 5,4%, tandis que ceux d’Asie s’effritent de 2,5%. Comme le résume les dernières données Eurostat, base de données de référence d’Eurostat sur le commerce international de biens (marchandises) pour l’Union européenne.
De l’autre côté des Pyrénées, le constat est radicalement inverse. La France voit ses importations totales s’effondrer de 12,5%. Et contrairement à son voisin ibérique, ce recul ne s’accompagne d’aucun report vers les fournisseurs de proximité : l’Euromed plonge de 19,8% sur le marché français, soit un repli deux fois plus sévère que celui de l’Asie (-10,3%). Là où l’Espagne renforce ses liens avec le bassin méditerranéen, la France contracte ses achats toutes origines confondues, sans logique de substitution.
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Les acheteurs français réduisent leurs stocks, leurs volumes, sans réallouer vers d’autres origines. Le marché français apparaît en panne de dynamique d’approvisionnement, subissant le ralentissement de la demande sans le compenser par un quelconque rééquilibrage géographique.
Le paradoxe marocain : fournisseur méditerranéen en perte de vitesse
Le cas du Maroc concentre toutes les contradictions de ce grand chamboulement. Car si le nearshoring méditerranéen est bien réel, il n’est ni homogène ni automatique. Sur le marché espagnol, alors que l’ensemble de la zone Euromed gagne 5,4%, le Maroc perd 10% en valeur, passant de 381 à 343 millions d’euros. Il est le seul pays du bloc méditerranéen à reculer sur ce marché. Pendant ce temps, la Turquie explose à +24,1% (de 305 à 378 millions d’euros), l’Égypte progresse de 8% et la Tunisie de 9,7%. En Espagne, la Turquie dépasse désormais le Maroc en valeur, une inversion qui aurait été impensable il y a encore quelques trimestres.
En France, la situation est encore plus préoccupante. Le Maroc enregistre une chute de 23,3%, de 139 à 107 millions d’euros. Une baisse plus marquée que celle de la Tunisie (-13,3%) et comparable à celle de la Turquie (-23,9%). Mais à la différence de la Turquie, le Maroc ne peut compenser par un gain spectaculaire ailleurs en Europe. Au niveau agrégé UE-27, le Royaume recule de 10,5%, soit 68 millions d’euros de moins en un an (de 650 à 582 millions d’euros). Seule l’Égypte tire son épingle du jeu avec une croissance significative de 14,8%.
Une dépendance espagnole qui pèse lourd
Ce décrochage n’est pas une simple péripétie statistique. Selon les chiffres de l’Office des changes sur les exportations marocaines en habillement pour l’année 2025, l’Espagne représente 65% des exportations, suivie de la France (16%). Autrement dit, le décrochage espagnol de -10% pèse, en valeur absolue, bien plus lourd dans la balance commerciale marocaine que l’effondrement français de -23,3%. La dépendance à la péninsule ibérique est telle que même une érosion modérée y devient un péril national.
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Pour un atelier de confection implanté dans la région de Tanger et travaillant à 70% pour des donneurs d’ordres français en sous-traitance, la chute de 23,3% des achats français en provenance du Maroc se traduit très concrètement par une baisse de commandes du même ordre de grandeur. L’alternative ne pourra pas venir uniquement de l’Espagne, car, sur ce marché, il devra affronter un concurrent turc qui a gagné 24,1% de parts en un an, avec des prix et des délais souvent plus agressifs.
Contacté par Challenge pour commenter ces chiffres, le Président de l’AMITH Anas El Ansari déclare : « Le principal enjeu pour le secteur textile Marocain est désormais d’accélérer l’intégration de la chaîne de valeur, notamment à travers le développement de l’amont textile, c’est une condition essentielle pour renforcer notre compétitivité, réduire notre dépendance aux importations et créer davantage de valeur ajoutée localement. Nous constatons aujourd’hui un intérêt croissant d’investisseurs internationaux pour le Maroc, grâce à sa stabilité, sa proximité avec l’Europe, ses infrastructures logistiques performantes et son savoir-faire industriel reconnu. Parallèlement, nous devons préparer l’avenir en investissant dans la formation, l’innovation, la décarbonation et l’économie circulaire afin de répondre aux nouvelles attentes des marchés internationaux. Le Maroc dispose aujourd’hui d’une opportunité historique pour devenir une plateforme industrielle textile de référence entre l’Europe, l’Afrique et le bassin méditerranéen, l’AMITH continuera à mobiliser l’ensemble des acteurs publics et privés pour accompagner cette ambition ».
Le concurrent turc
La performance turque n’est pas le fruit du hasard. La compétitivité du pays, probablement dopée par la dépréciation de la livre et une réactivité industrielle hors pair, écrase les comparaisons. Les acheteurs espagnols, en réallouant leurs budgets vers la Turquie, recherchent probablement un rapport prix-délai.
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Pour espérer capter une partie de la dynamique espagnole, le confectionneur marocain devra proposer une offre différenciée : délais ultra-courts, flexibilité sur les petites séries, certifications environnementales que la Turquie ne met pas encore assez en avant. Les produits d’entrée de gamme ont pu davantage souffrir que les articles techniques ou à forte valeur ajoutée. Un fournisseur marocain positionné sur la chemise habillée pour homme à destination du marché espagnol, dont les volumes ont baissé de 10%, devra soit accepter une compression de ses marges, soit monter en gamme.
Pour rappel, les associations professionnelles, comme l’AMITH, gagneraient à lire dans ces chiffres une alerte stratégique. La perte de compétitivité relative face à la Turquie sur le marché espagnol, combinée à la dépendance excessive au marché français en pleine déprime, appelle une action collective urgente. Une mission commerciale ciblée sur la péninsule ibérique, adossée à un argumentaire sur la stabilité logistique offerte par Tanger-Med et sur la conformité sociale et environnementale, pourrait aider des entreprises marocaines à reconquérir le terrain perdu.