Les douanes chinoises ont parlé: l’Afrique a absorbé 123.787 tonnes de panneaux solaires, soit 83% de plus qu’un an plus tôt. Loin d’être un simple débouché commercial, le continent révèle des trajectoires nationales divergentes. Alors que la RDC parie sur le solaire décentralisé pour électrifier les zones rurales, le Maroc double sa capacité de production locale pour devenir la plateforme industrielle régionale. Analyse.
Les douanes chinoises viennent de livrer un chiffre qui dit l’ampleur du basculement énergétique en cours : en avril 2026, l’Afrique a importé 123.787 tonnes de panneaux solaires, soit une progression de 83 % sur un an. Derrière cette masse, ce n’est pas seulement un marché qui s’éveille, mais des trajectoires nationales qui se creusent. D’un côté, la République démocratique du Congo (RDC) plonge tête baissée dans le solaire décentralisé pour éclairer ses zones rurales abandonnées par le réseau. De l’autre, le Maroc, quatrième importateur du continent, ne se contente plus d’acheter : il a doublé sa capacité de production locale pour atteindre 1 GW par an, et ambitionne de devenir une plateforme industrielle régionale. Avril 2026 restera comme le mois où le Royaume a affiché sa stratégie dans ce secteur longtemps dominé par la Chine.
Le mouvement est massif, mais il faut le lire avec les bonnes lunettes. La hausse de 83 % des arrivages de panneaux et cellules en provenance de Chine ne raconte pas toute l’histoire. Les logisticiens le savent bien : une partie de l’emballement d’avril s’explique par un phénomène de « front-loading ». Les acheteurs africains, comme tous les autres dans le monde, ont précipité leurs commandes avant le 1er avril, date butoir à laquelle Pékin a supprimé son programme de remboursement de taxe à l’exportation sur les équipements solaires. Résultat : les volumes de mars avaient déjà atteint un pic historique de 209.474 tonnes – un niveau artificiel – avant de retomber mécaniquement le mois suivant.
Pourtant, le reflux d’avril par rapport à mars ne doit pas tromper. Les 123.787 tonnes restent proches du double des 67.552 tonnes d’avril 2025. La demande sous-jacente tient bon. Et surtout, elle se structure de manière très différente selon les pays.
RDC : l’addiction au solaire chinois comme seule option
Avec une progression de 482 % de ses importations en avril, la République démocratique du Congo signe la performance la plus spectaculaire – et la plus révélatrice. Le pays, qui affiche l’un des taux d’électrification les plus faibles de la planète, importe 17.953 tonnes de panneaux. En valeur absolue, ce n’est pas le premier d’Afrique. Mais c’est le symptôme d’un basculement silencieux et structurel. Là où le réseau conventionnel n’existe pas, le solaire décentralisé devient la voie d’accès à l’électricité pour des millions de ménages et de petites entreprises. « Ce n’est plus un marché de niche, c’est en train de devenir le mode dominant d’équipement », constatent les analystes d’Ember cités par Reuters.
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La RDC ne se pose pas la question de la souveraineté industrielle. Elle n’a tout simplement pas le luxe d’attendre. Elle achète chinois parce que c’est abordable, disponible, et que l’urgence humanitaire du raccordement électrique prime sur tout le reste. Cette « addiction » n’est pas un choix, c’est une contrainte. Et elle expose le pays à tous les à-coups de la politique fiscale de Pékin. Si demain les prix grimpent ou les livraisons se tendent, des millions de Congolais resteront dans le noir. « Les trajectoires nationales en Afrique restent toutefois très différentes. La RDC mise surtout sur le solaire décentralisé et les mini-réseaux pour électrifier les zones rurales et les régions éloignées où l’extension du réseau classique reste très complexe. L’Afrique du Sud reste aujourd’hui le leader continental du solaire avec environ 11 GW installés, portée par les délestages électriques, les besoins industriels et l’explosion du solaire privé et du stockage. L’Égypte est devenue le deuxième grand acteur solaire africain avec 4 GW installés, notamment grâce au complexe de Benban (1,65 GW), l’un des plus grands parcs photovoltaïques au monde, ainsi qu’aux futurs projets liés à l’hydrogène vert. », explique Badr Ikken, président exécutif de Gi3, Président du Conseil d’Affaire Maroc-Allemagne de la CGEM.
Maroc: importateur majeur mais producteur en devenir
Le contraste avec le Maroc est saisissant. Le Royaume figure au quatrième rang des importateurs africains de panneaux chinois, avec 915 MW sur douze mois (juillet 2024-juin 2025), derrière l’Afrique du Sud (3.784 MW), l’Algérie (1.199 MW) et le Nigeria (1.721 MW). Il est donc, mécaniquement, exposé aux mêmes risques de renchérissement et de dépendance logistique. La suppression de la détaxe chinoise, effective depuis le 1er avril, fait peser une menace réelle sur les coûts d’acquisition. Et cela tombe à un moment délicat : le Maroc a besoin de maintenir un rythme soutenu d’installations solaires pour tenir son objectif de plus de 52 % d’énergies renouvelables dans son mix d’ici 2030. La loi 82-21 sur l’autoconsommation, conçue pour stimuler la demande décentralisée, pourrait voir son essor freiné si les modules importés deviennent plus chers de manière durable. Mais là où la RDC subit, le Maroc anticipe. Le Royaume a doublé sa capacité locale de fabrication de panneaux solaires, la portant à 1 GW par an. Il rejoint ainsi le cercle encore restreint des pays africains producteurs – Afrique du Sud, Égypte, Nigeria, Éthiopie. Ce n’est pas une simple usine de plus. C’est un pari industriel qui transforme le statut du pays. D’importateur passif, le Maroc devient un nœud régional potentiel : il peut alimenter son marché intérieur, mais aussi exporter vers ses voisins ouest-africains et européens. Sa position géographique, sa stabilité relative et ses infrastructures portuaires en font un candidat sérieux pour devenir la plateforme énergétique du continent.
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« Le Maroc suit, lui, une trajectoire plus industrielle et plus intégrée. Le Royaume dispose aujourd’hui d’une capacité solaire globale estimée autour de 2,6 GW, incluant les centrales photovoltaïques utility-scale, les installations industrielles et d’autoconsommation, ainsi que 534 MW de solaire thermodynamique (CSP) principalement concentrés à Ouarzazate. Les parcs solaires de grande taille dépassent aujourd’hui 1.285 MW, tandis que le marché décentralisé, industriel, agricole et résidentiel, connaît une croissance très rapide et représente désormais une part significative des capacités photovoltaïques installées au Maroc », nous confie Badr Ikken, président exécutif de Gi3, Président du Conseil d’Affaire Maroc-Allemagne de la CGEM.
Et d’ajouter: « Notre pays ne cherche donc pas seulement à importer des panneaux, mais à devenir progressivement une plateforme régionale du photovoltaïque et des technologies énergétiques. Cette dynamique repose déjà sur plusieurs grands projets structurants. MASEN poursuit l’extension de ses programmes photovoltaïques avec le lancement du programme NOOR Atlas, qui totalise environ 305 MW répartis sur plusieurs sites. Dans ce cadre, quatre nouvelles centrales photovoltaïques représentant 225 MWc sont en cours de réalisation notamment : NOOR Ain Beni Mathar avec 121 MWc, NOOR Enjil avec 42 MWc, NOOR Boudnib avec 33 MWc et NOOR Bouanane avec 29 MWc. En parallèle, le Groupe OCP accélère également fortement sa stratégie solaire dans le cadre de sa décarbonation industrielle. Le groupe prévoit environ 400 MW photovoltaïques, dont déjà plus de 200 MWc ont été réalisés dans une première phase sur plusieurs sites industriels à Benguérir et Khouribga.
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Ce projet est particulièrement intéressant car il mobilise aussi des acteurs marocains comme Jet Energy et Jet Contractors, illustrant progressivement l’émergence d’un écosystème national dans l’ingénierie, l’EPC et les infrastructures photovoltaïques. D’autres groupes marocains commencent également à se positionner fortement sur la chaîne de valeur énergétique et industrielle liée à la transition énergétique, notamment Nareva dans les renouvelables et l’hydrogène vert, ainsi que plusieurs acteurs nationaux des câbles, transformateurs, structures métalliques, BTP industriel et ingénierie électrique. »
La loi 82-21
« À cela s’ajoute la loi 82-21 sur l’autoproduction, qui ouvre progressivement un nouveau marché pour l’industrie, les services et les grands consommateurs électriques, avec un potentiel estimé à environ 3 GW de nouvelles capacités photovoltaïques à court et moyen terme. Mais le vrai changement d’échelle viendra probablement de la filière hydrogène vert et ammoniac vert. À partir de 2030, les projets H2 marocains pourraient générer un besoin additionnel supérieur à 1 GW de nouvelles capacités renouvelables par an, essentiellement en solaire et éolien. Après 2035, cette dynamique pourrait dépasser 3 GW/an, voire atteindre 6 à 8 GW/an dans les scénarios industriels les plus ambitieux liés à l’exportation d’ammoniac vert, méthanol vert et carburants synthétiques », explique Ikken. Mais il ne faut pas sous-estimer les fragilités. La production locale reste modeste au regard des besoins.
« C’est précisément ce qui rend aujourd’hui la question industrielle stratégique. Pendant longtemps, la domination chinoise a rendu très difficile l’émergence d’industries photovoltaïques compétitives ailleurs dans le monde. Mais le contexte évolue rapidement : la Chine réduit progressivement certains mécanismes de soutien à l’export, tandis que les États-Unis et d’autres régions renforcent les barrières douanières sur les modules chinois. Le Maroc tente donc de se positionner sur cette nouvelle phase industrielle. Plusieurs annonces importantes émergent, notamment un projet de production de polysilicium vert à Tan-Tan porté avec un partenaire américain, ainsi que des projets autour des cellules et modules photovoltaïques via l’écosystème InnovX/OCP. En fait, la montée en puissance du marché marocain change progressivement les équilibres industriels. Une demande nationale pouvant atteindre 2 à 3 GW/an à moyen terme, entre les projets MASEN, OCP, l’autoproduction et surtout l’hydrogène vert, commencerait à justifier économiquement l’installation locale d’unités de fabrication photovoltaïque. Et si l’on ajoute les marchés africains voisins, la taille critique deviendrait encore plus pertinente pour attirer des investissements industriels dans les lingots de silicium, wafers, cellules et modules photovoltaïques, et bien évidemment aussi dans les composants associés (structures, câbles, électronique de puissance, stockage, onduleurs, etc.). », précise l’expert.
L’Afrique amortisseur mondial
Une autre leçon d’avril 2026 est plus globale. Alors que les volumes chinois vers l’Asie du Sud et le Moyen-Orient ont baissé, limitant la croissance totale du tonnage à 4 %, l’Afrique et l’Asie du Sud-Est ont joué le rôle d’amortisseur. Le continent n’est plus un simple débouché marginal. Il est devenu un régulateur de la demande mondiale de solaire, capable d’absorber les surplus quand d’autres marchés flanchent. Sur la période 2024-2025, les importations africaines ont bondi de 60 %, passant de 9.379 MW à 15.032 MW. Vingt pays ont battu leurs records, et vingt-cinq ont franchi le seuil symbolique des 100 MW importés – contre quinze l’année précédente. La Sierra Leone, à elle seule, a reçu assez de panneaux pour couvrir 61 % de sa production électrique de 2023 si tout était installé. Ce ne sont plus des statistiques de niche. C’est une transformation structurelle.
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« À l’échelle mondiale, l’Afrique reste encore loin des grands marchés historiques, mais la dynamique est impressionnante. La Chine installe désormais plusieurs centaines de GW par an, l’Europe autour de 65 GW/an, et les États-Unis plus de 40 GW/an. En comparaison, l’Afrique a ajouté environ 4,5 GW de nouvelles capacités photovoltaïques en 2025, soit plus de 50% de croissance annuelle. Cette accélération s’explique par un double facteur : un potentiel solaire exceptionnel car l’Afrique concentre près de 60% des meilleures ressources solaires mondiales et une réalité énergétique très difficile, puisque plus de 600 millions d’Africains n’ont toujours pas accès à l’électricité. L’exemple asiatique montre qu’un basculement rapide est possible. En Asie centrale et du Sud, le nombre de personnes sans accès à l’électricité est passé de 414 millions en 2010 à seulement 27 millions en 2023. Plus largement, en Asie en développement, près de 1 milliard de personnes ont été raccordées depuis 2010, faisant passer le taux d’accès de 79% à 97%. Ce progrès a été porté par des stratégies publiques fortes, notamment en Inde, en Indonésie et au Bangladesh, combinant extension des réseaux, programmes nationaux de raccordement, solutions décentralisées et, de plus en plus, solaire photovoltaïque et mini-réseaux pour les zones rurales », souligne Ikken.