Selon le nouveau rapport du Haut-Commissariat au Plan (HCP), sur les jeunes NEET au Maroc, 2,9 millions de jeunes âgés de 15 à 29 ans ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation. Derrière ce chiffre global, le rapport met en évidence des fractures profondes : près de 72% des NEET sont des femmes, tandis que près de trois sur quatre ne disposent d’aucun diplôme qualifiant.
Le Maroc se trouve à une croisée des chemins décisive où l’opportunité historique que représente son ‘’dividende démographique’’ se heurte au défi majeur de l’intégration socio-économique de sa jeunesse. «Les indicateurs traditionnels, bien que déjà préoccupants – avec un taux de chômage des 15-24 ans (36,7% en 2024) atteignant des sommets – ne suffisent pas à saisir toute l’ampleur d’un phénomène plus silencieux et insidieux : celui d’une jeunesse en marge, déconnectée à la fois du système éducatif et du marché du travail». D’où l’intérêt du nouveau rapport qui propose une analyse approfondie du phénomène des jeunes NEET (Neither in Employment nor in Education or Training), qui sont des jeunes entre 15 et 29 ans qui ne sont simultanément ni en emploi, ni en éducation, ni en formation, conformément à la définition de l’Organisation internationale du Travail (OIT).
L’analyse repose sur l’exploitation de micro-données détaillées issues des Enquêtes Nationales sur l’Emploi (ENE) et s’inscrit dans le cadre d’une étroite collaboration entre le HCP et l’OIT, dans la continuité des objectifs du projet régional Youth-NEET. « Cette synergie institutionnelle permet de traduire les résultats empiriques en recommandations de politiques publiques opérationnelles, ciblées et fondées sur l’évidence statistique».
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À l’échelle internationale, le taux de NEET est estimé en 2023 à environ 23%, tandis qu’il s’établit autour de 12% dans les pays de l’OCDE. La région MENA, à laquelle appartient le Maroc, enregistre les niveaux les plus élevés, avec un taux avoisinant 29%. Au Maroc, le phénomène des NEET représente 33,6% en 2023. Ce sont donc 2,9 millions de jeunes de 15 à 29 ans qui se trouvent en marge du système éducatif et du marché du travail, un immense vivier de potentiel humain laissé en friche, dont près de la moitié se concentre dans la tranche des 25-29 ans, soulignant la difficulté de l’insertion dans la vie active.
L’analyse menée dans ce rapport met en lumière quatre constats fondamentaux qui dessinent les contours d’une crise aux multiples facettes. Le premier constat est que le phénomène NEET est avant tout une réalité féminine. Les femmes représentent plus de 72% de l’ensemble des NEET en 2023 et leur probabilité d’être NEET est près de trois fois supérieure à celle des hommes. Cette disparité est le reflet de la structure même du groupe NEET, qui est composé à près de 70% d’inactifs. Au sein de ces inactifs, les femmes au foyer constituent la quasi-totalité des effectifs. «La question NEET au Maroc est donc inextricablement liée à la participation des femmes à la vie économique et aux barrières sociales et familiales qui les en éloignent ».
Le second constat est décelé par l’analyse économétrique qui confirme que l’éducation est le plus puissant rempart contre l’inactivité. Un diplôme supérieur réduit drastiquement le risque d’exclusion pour les jeunes femmes. Cependant, elle révèle aussi un paradoxe préoccupant : pour les jeunes qui cherchent activement un emploi (majoritairement masculin), un diplôme (notamment de la formation professionnelle) augmente significativement le risque de se retrouver au chômage de longue durée. « Le diplôme crée des aspirations que le marché du travail ne parvient pas à satisfaire, transformant la recherche d’emploi en une «trappe» de précarité ». Ce paradoxe souligne que l’effet protecteur du diplôme est conditionné par la capacité d’absorption de l’économie ; il appelle donc à des politiques actives agissant sur la demande, telles que les stages subventionnés ou les incitations fiscales à l’embauche des jeunes diplômés.
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Autre constat, le mariage et la présence d’enfants en bas âge sont des déterminants majeurs qui augmentent massivement la probabilité pour les jeunes femmes de basculer dans l’inactivité. Par ailleurs, le risque d’être NEET explose après 24 ans, passant de 25,6% pour les 15-24 ans à 50,2% pour les 25-29 ans. Ce «moment de bascule» critique, qui s’explique en grande partie par un effet mécanique de sortie massive du système éducatif, montre que la transition de l’école vers l’emploi est un processus qui échoue pour une large partie de la jeunesse.
Dernier constat, le risque d’être NEET est significativement plus élevé en milieu rural (35,4% contre 32,6% en milieu urbain), où le manque d’opportunités est criant. Bien que cette différence territoriale soit moins prononcée que les fractures liées au genre ou au niveau d’éducation, elle révèle un désavantage structurel persistant. De plus, de fortes disparités persistent entre les régions (avec des taux allant de 28% à près de 40%), soulignant l’influence du contexte économique local sur les trajectoires des jeunes.
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Au terme de cette analyse, la situation des jeunes NEET au Maroc se révèle être bien plus qu’une simple statistique du marché du travail. «Elle est le symptôme d’un défi structurel majeur, à la croisée des enjeux démographiques, économiques et sociaux. Touchant plus d’un jeune sur quatre, ce phénomène constitue un immense gaspillage de capital humain et une menace pour la cohésion sociale, dont les coûts, directs et indirects, pèsent lourdement sur l’avenir du pays».
Ces résultats appellent donc à une refonte des politiques publiques, qui doit s’articuler autour d’une approche différenciée, intégrée et territorialisée. Il est d’abord impératif de «prévenir en amont, en renforçant le capital humain par une lutte plus efficace contre le décrochage scolaire des filles et par la mise en place d’un système d’orientation précoce et connecté aux réalités économiques». Il est ensuite crucial d’agir sur l’insertion en développant des services d’accompagnement ciblés : des passerelles vers l’emploi qualifié pour les chômeurs diplômés, et des dispositifs de formation et d’autonomisation pour les femmes inactives, en levant les barrières structurelles comme le manque de solutions de garde d’enfants.